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raffection s'est ensuite plus ou moins étendue par sympathie au reste de l'organisme. Ces affections locales peuvent être de nature traumatique, syphilitique, etc., en général de nature substantielle brute, elles peuvent se manifester par des hypertrophies et des atrophies, par un défaut de la nutrition et de la circulation, par des ramollissements, etc., elles peuvent aussi consister en désordres de l'appareil électrique (attention, assimilation, association, etc.), impossibles à constater (ou à constater encore) dans la substance, et souvent peut-ôtre fondés sur de simples influences splanchniques passagères. Môme dans la paralysie générale, comme je l'ai expliqué plus haut (p. 69) par une image, une diffusion très inégale des maladies localisées d'un centre cérébral est non seulement possible, mais vraisemblable. Il est môme des cas où le désordre organique ou fonctionnel est si minime, qu'un traitement convenable peut protéger le malade contre l'usage des éléments sensoriels ou moteurs affectés.' Un tel ménagement exerce alors en certaines circonstances la môme action salutaire que l'écharpe qui soutient le bras cassé. Tout contact trop rude provoque dans le membre souffrant une douleur ou une aggravation éventuelle du mal; de même dans les parties souffrantes du cerveau la simple reproduction de certaines images peut ôtre nuisible, car toute image est en soi un travail et tout travail affecte la substance.

Chez des gens sains d'esprit, et en nous-mômes, nous trouvons de tels ménagements tout naturels, quoique le plus souvent l'explication en soit défectueuse. La différence entre la santé et V aberration mentale ne consiste en bien des cas que dans le degré de danger que le trouble des fonctions cérébrales peut entraîner pour le patient comme pour d'autres. Le désordre substantiel peut ôtre très considérable ; mais si les défauts psychiques qui l'accompagnent ne portent au sujet aucun préjudice manifeste, ne provoquent môme pas son incapacité civile, nous ne le nommons pas « malade d'esprit ». Par contre le désordre substantiel le plus minime, et jusqu'au moindre défaut dans le mécanisme d'inhibition d'un groupe de cellules limité, ou la mise hors activité d'une voie d'association, peut nécessiter le transport du patient

daiis un asile. Il est des malades qui, soumis à un traitement convenable, c'est-à-dire si Von éloigne d'eux toute nouvelle atteinte contre la partie souffrante de la mémoire, montrent une conduite toute normale, et chez qui la santé intériem'e se rétablit aussi rapidement ; la « convalescence » commence chez eux dès le moment où on les soustrait à certaines impressions, excitations et tentations.

Ces raisons nous expliquent la possibilité, en bien des cas de folie, de l'exercice parfait et ininterrompu, voire môme d'une exagération de certaines activités cérébrales. Le talent peut demeurer productif, et le génie génial; le système de mémoire professionnel peut enfin demeurer intact.

Mais il y a entre les premiers essais artistiques de l'aliéné et le travail conscient du génie artistique des différences qui excluent à mon sens tout parallèle sérieux. Lombroso cite lui-même une série de qualités caractéristiques de l'art des aliénés, dans le détail desquelles je veux entrer ici très brièvement.

Tout d'abord, il n'apparaît, en règle générale, que comme illustration de leur forme de maladie : un mélancolique taille toujours un homme qui tient un crâne dans la main. Un homme, atteint du délire de la persécution, dessine, d'un côté ses ennemis, de l'autre ses défenseurs. Plus d'un représente sa propre maladie ou d'autres pensionnaires de l'asile. Lombroso parle du dessin d'un pédéraste alcoolique, qui figurait un fou furieux, et ajoute : « Je crois qu'un peintre sain d'esprit n'aurait guère pu rendre, avec la même vérité, l'expression du visage dans la frénésie. » P., un maçon, devint dessinateur dans l'asile de Pesaro, « ses accès de fureur étaient précédés d'une impulsion exagérée à dessiner ; il faisait des caricatures dans lesquelles il infligeait les châtiments les plus épouvantables aux gardiens et employés de l'établissement. Un jour, le cuisinier, homme à grosses joues rouges, lui avait refusé un plat qu'il désirait; P. le dessina dans la posture d'un Ecce ho7no devant une grille, qui le séparait de toutes sortes de friandises... » « G., une pauvre paysanne sans éducation, d'une famille atteinte de pellagie héréditaire, déploya, durant de longues années d'internement,

une habileté jusque-là inconnue chez elle dans l'art de broder : au moyen de fils nuancés arrachés à ses vêtements elle composa sur la muraille une grande quantité de figures, qui représentaient, pour ainsi dire, l'histoire de sa vie. Tantôt c'étaient des querelles avec les surveillantes ou les nonnes, tantôt elle apparaissait gardant des enfants. . . Les silhouettes étaient esquissées avec une fermeté remarquable, qu'aurait pu lui envier maint caricaturiste de profession : pas la moindre hachure, quatre traits figurant les yeux, le nez, la bouche, avec un tel sens artistique qu'on pouvait reconnaître chaque jeu particulier de la physionomie. » Ainsi, le dessin chez les aliénés paraît comme un moyen pour eux de donner une expression plus saisissante à leurs idées, surtout h leur mécontentement; ils remarquent bien aussi que le personnel de l'établissement prête plus d'attention à ces tentatives qu'à leurs réclamations orales. En cette mesure, il n'est peut-être pas entièrement juste d'attribuer, comme le fait Lombroso, à l'art des aliénés un défaut général de but et d'utilité ; il n'exerce sans doute aucune influence essentielle sur le traitement des malades, mais le but que ceux-ci poursuivent est presque toujours très net. Par exemple, un malade qui ne pensait qu'à quitter l'asile de Pesaro, et qu'on retenait toujours sous le prétexte d'absence de moyens de transport, imagina un véhicule des plus curieux, que l'occupant môme pouvait mettre en mouvement. Mais il ne manque pas non plus de travaux entièrement raisonnables. C'est ainsi que « les grands asiles d'aliénés d'Italie ont envoyé aux expositions de Vogheraet de Sienne leurs modèles en plâtre, exécutés à la perfection par des aliénés (architectes de profession ??). Celui de Reggio était môme démontable, chaque chambre, chaque meuble, chaque arbre avait été exactement reproduit d'après nature. » Un chapelain hypocondre, dépourvu de toute connaissance technique , exécutait des modèles de « temples et amphithéâtres en papier mâché, d'un style si grandiose et si harmonieux qu'ils excitaient l'admiration générale ». Un mélancolique dessinait les portraits de presque tous les aliénistes italiens, les portraits étaient très bien réussis et accompagnés d'ornementations intéressantes.

Si les produits de Fart primitif des aliénés sont, pour une grande partie, d'une étrangeté inouïe, et contiennent d'après l'espèce d'idées fixes les exagérations les plus contraires au bon goût (par exemple des bousillages obscènes), le fait est explicable ; de môme , les débutants en dessin vont bien plus loin en ce sens que des artistes de profession devenus fous, mis en garde contre les excès les plus téméraires par leur éducation et leur pratique antérieures. Les œuvi*es des débutants, quoique plus imparfaites au point de vue technique, sont pourtant bien plus intéressantes et originales. Comment Lombroso arrive-t-il à caractériser d' « atavisme » Texcès de détail souvent remarqué chez les derniers, le jeu d'allégories esquissées et l'ordonnance raide, sans perspective, des contours ? C'est ce que je ne comprends pas. Il n'r a là rien de commun avec l'art préhistorique ou l'art égyptien, c'est une pure naïveté, conforme aux dessins qui ornent toute chambre d'enfant.

Par contre, maintes propriétés de l'art des aliénés ont une signification nettement pathologique. Les paralytiques, par exemple, ont une tendance à agrandir; des poules deviennent aussi grandes que des chevaux, des cerises sont représentées, par eux, comme des melons. Les fous se distinguent par une absence de goût toute particulière, les idiots par l'oubli de Fessentiel. Beaucoup d'entre eux reproduisent sans cesse le môme objet, etc. . . Nous avons déjà fait mention de certaines modifications dans le domaine du sens des couleurs.

Dans un chapitre spécial, Lombroso traite des demi-fous, ou mattoïdes. En général, ils ne présentent pas de signes de dégénérescence de folie ni de génie, et ne montrent pas non plus dans leur conduite, en famille ou en société, des anomalies particulières. « On ne les tiendrait pas pour des natures anormales, si l'apparence de sérieux et la ténacité opiniâtre avec laquelle ils s'attachent à une opinion préconçue, semblables en cela au monomane et à l'homme de talent, ne s'unissaient pas si souvent, et surtout dans leurs écrits, à la recherche d'idées plates, insipides, à la prolixité et, avant tout, à la vanité personnelle. » Ce sont les « toqués », qui,

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«ivec leurs absurdes projets de réformes, présentés avec une persistance importune, semblent bizarres, c'est le fléau perpétuel des rédactions de journaux et des commissions de pétitions parlementaires; ce sont les faiseurs d'incessantes réclamations, qui n'ont étudié les lois que pour être à môme de prouver rigoureusement le prétendu tort porté à leurs droits. Leur vie est une chaîne de méconnaissances. J'ai connu quelques infortunés de cette sorte : ils nous intéressent d'abord réellement par leur zèle pour une idée juste en soi, qu'ils exposent môme dans une forme irréprochable ; mais à chaque nouvelle visite, nous voyons mieux que nous avons affaire à un esprit tracassier, vain, désœuvré, déjà satisfait en fln de compte, si son nom est seulement imprimé dans le journal. Les grandes villes renferment des associations entières de ces ôtres présomptueux; Daudet les nomme « forgeurs de chimères ». « N'avez-vous pas remarqué combien ces gens, à Paris, se voient l'un l'autre et se liguent selon le genre de leurs plaintes, de leurs revendications, de leur vanité creuse et stérile ? Pleins de mépris les uns pour les autres, ils forment un cercle d'admirateurs complaisants, hors duquel tout n' « est que vent pour eux ». C'est là leur bonheur, ils se contentent relativement à ce jeu et peuvent devenir très vieux.

Mais si facile qu'il soit de rejeter dans le domaine de la demi-folie la manie incessante et insipide de jouer sans but avec des questions sérieuses, il y a pourtant bien des formes de Textraordinaire, de l'incompris, du bizarre d'apparence, que seul un étourdi peut nommer sans plus ample informé sot et absurde. Souvent la persévérance avec laquelle une idée inaccoutumée est représentée s'explique par une profondeur réelle de la pensée et du sentiment moral. On n'a pas le droit de rire des incompris, avant d'avoir un peu fatigué son intelligence à examiner leur cas. Il se trouvera plus d'une fois alors que, malgré tout notre amour de la vérité, nous étions sur le point de nous encroûter en vrais Philistins bercés par l'habitude commode.

Il faut nous garder surtout du préjugé dans le domaine de la production artistique. En parcourant nos grandes expo-

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silions, nous pouvons souvent entendre de la bouche de dames coquettes, de frivoles petits maîtres ou de vieux retraités de l'art frappés de débilité sénile, cette exclamation : « Ah ! quelle extravagance ! » Si nous regardons bien, c'est une équation lumineuse frappante, la solution par la couleur d'un problème psychologique. Seul, le manque d'images mnémoniques précises de la nature, le défaut d'intelligence pour la vraie équation lumineuse, en général le seul manque d'esprit artistique, peut provoquer des jugements aussi niais, en face par exemple des créations d'un Boecklin ou d'un Klinger. On peut même le dire sans hésiter, il n'est guère d'artiste génial, novateur, qui ne se soit heurté au début à une fausse appréciation, justement dans les cercles à la bienveillance desquels il lui fallait s'adresser. La raison en est dans la lourdeur de l'organisation du goût, susceptible chez la plupart des hommes seulement d'une transformation graduelle, et non d'une virtuosilé d'assimilation (page 8). Ceux-là aussi commencèrent par rire de Richard Wagner*, qui s'habituèrent plus tard à ses successions de sons ; et combien de temps s'est écoulé jusqu'à ce que la magnifique colonie de peintres entièrement sains de Barbizon, — les Millet, Corot, Rousseau, etc., — se soit conquise une reconnaissance « sonnante »? L'un d'eux, dont les œuvres se paient aujourd'hui au poids de l'or, aurait perdu la raison à la suite d'insuccès et de soucis matériels. La définition de l'anomalie mentale est l'une des questions

1. Il serait pourtant faux de vouloir ramener à une intelligence profonde des créations musicales de Wagner la bienveillance que lui témoignèrent de bonne heure bien des amateurs, tels que le roi Louis II, de Bavière. Chez Louis H, le culte de Wagner était, j'en suis convaincu, entièrement romantique et devait surtout son origine à la ligure légendaire resplendissante de Lohengrin. Wagner offre tant et est si captivant dans la complexité de ses productions, que l'enthousiasme pour lui n'a pas besoin d'être purement musical ; parmi ses adeptes les plus ardents, il est môme des gens assez peu musiciens. De plus ou ne peut nier que ses créations de sons ne frappent plus fortement les nerfs que n'importe quelles autres, et qu'elles ne s'impriment plus profondément dans lu substance psychophysique pure, que la musique dite classique. Nous pouvons ici songer à des mouvements moléculaires formels, d'après l'analogie des ligures dites sonores (table sur verre). Le changement fréquent du ton surtout engendre chez des personnes sensibles, portées à la nervosité, de fortes vibrations des fibres sensorielles, une sorte de volupté des sens qui enflamme et épuise à la fois.

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OU litige non seulement les plus compliquées, mais môme les moins édifiantes de la philosophie pratque. Il est souvent difficile môme à un aliéniste expérimenté de décider s'il a devant lui un cas de désordre ou une simple association <rune richesse extraordinaire. Plus nous nous éloignons des indices indubîtahles des maladies cérébrales proprement dites, lésions et tumeurs, désordres de la nutrition et de la circulation, paralysies, etc., plus la conceplion perd en netteté. Nous finissons par en venir à l'idée de Salomon : « En fin de compte, chacun a un grain de folie î » Il y a aussi quelque chose de morbide dans notre conduite lorsque, semblables k des femmes hystériques, nous déclarons de primeabord pour anormal ou extravagant tout ce qui ne nous est pas du premier coup intelligible ou sympathique. Chaque homme est le produit, non seulement de ses parents, mais encore de son éducation, de sa destinée, de ses expériences ; il nous faut connaître aussi les dernières et en peser l'influence sur les idées pour juger avec équité les pensées et hîs actions de notre prochain.

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