LA CHAIR DES ANIMAUX FORCÉS
du tissu musculaire lui-même sont augmentées considérablement.
Ces substances, dont le dernier degré de combustion est l’urée, forment une série de corps qui ne diffèrent entre eux que par une plus ou moins forte proportion d’oxygène, et par conséquent par un degré plus ou moins prononcé d’oxydation ou de combustion. Tous les auteurs énumèrent parmi elles la créatine, l’hypoxanthine l’acide inosique, etc., et enfin le plus connu et le plus intéressant par le rôle qu’il joue dans la goutte, l’acide urique.
Ces substances sont généralement peu cristallisables et ont pour caractère commun de se dissoudre dans l’alcool quand on fait macérer dans ce liquide un muscle fatigué. On les appelle d’une manière générale substances extractives.
Les substances extractives se rencontrent à l’état de repos dans les muscles, mais elles s’y trouvent en quantité bien plus considérable à la suite du surmenage. Liébig a pu extraire dix fois plus de créatine des muscles d’un renard forcé que de ceux d’un renard sacrifié dans le laboratoire après avoir été tenu en cage.
Quelle est la part des substances extractives dans la production du surmenage? Ces substances jouent-elles le rôle principal dans les accidents infectieux qu’on observe sur les êtres surmenés ? Voilà des questions qui trouveront bientôt sans doute une réponse satisfaisante. M. A. Gautier (Académie de médecine, la janvier 1886) a démontré que , parmi les produits du travail musculaire , il se forme des alcaloïdes dont la puissance toxique n’est pas inférieure à celle des poisons signalés déjà dans les viandes putréfiées sous le nom do ptomaïnes. Il est impossible, dans l’état actuel de la science, de désigner parleur nom et leurs caractères chimiques les substances organiques qui sont les véritables agents des accidents du surmenage , mais tout porte à croire que les alcaloïdes, nommés par M. Gautier leucomaïnes , sont la cause de bien des accidents encore mal connus qui atteignent les bêtes ou les hommes surmenés.
Chez l’homme il est rare d’observer des cas de surmenage aigu, surtout à notre époque de civilisation. L’antiquité nous en a légué . un exemple célèbre , celui du soldat de Marathon qui , voulant être le premier à annoncer la victoire, courut d’un trait jusqu’à Athènes et tomba mort en arrivant.
On a pu s’assurer que la fatigue poussée aux dernières limites amène, pour l’homme comme pour l’animal, la rigidité hâtive de
LA FATIGUE
tout le système musculaire. On a vu des combattants, morts après une lutte longue et acharnée, dont les corps en état de surmenage aigu avaient conservé des attitudes étranges. Leurs cadavres étaient restés dans des positions correspondant à des mouvements de défense et d’attaque. La raideur cadavérique survenant au moment même de la mort avait surpris les mourants dans leur dernière attitude, et les muscles, instantanément raidis, les y avaient maintenus.
Sous l’influence du surmenage aigu, la rigidité cadavérique envahit aussi rapidement les muscles de la figure que ceux du reste du corps, et, pour la même raison, peut conserver à ces muscles la contraction qu’ils avaient dans les derniers moments delà vie, et, par conséquent, l’expression des dernières sensations qu’ils ont pu éprouver. Chez des personnes mortes assassinées et qui, ayant cherché à se défendre, s’étaient épuisées en quelques minutes de lutte suprême, on a constaté quelquefois une expression d’épouvante qui persistait plusieurs heures après la mort. Leurs efforts désespérés pour échapper aux meurtriers avaient occasionné un prompt surmenage ; la raideur des muscles de la face, survenant très promptement, avait conservé à la physionomie une sorte de cliché de l’expression dernière.
Si l’on s’étonnait de ce que la rigidité cadavérique ait pu se produire au moment même de la mort , nous citerions un fait signalé par M. Ch. Richet, qui a pu voir les muscles se raidir avant que le cœur n’eût cessé de battre (1).
Les mauvais effets du surmenage sur la chair des animaux ont été fréquemment signalés par les vétérinaires, et par les industriels qui s’occupent de la conservation des viandes. La chair d’un animal tué en pleine fatigue devient très vite flasque, humide ; elle prend une odeur aigrelette , une odeur de linge sale ^ suivant l’expression de MM. Raillet et Vilain : il est impossible de la conserver longtemps. Il est dangereux de faire usage de la chair des animaux soumis au surmenage si elle n’est pas mangé très fraîche. On a cité des épidémies de typhus dues à la consommation de bestiaux qu’on fatiguait en leur faisant suivie des armées en marche. Ces faits sont bien connus des fabricants de conserves de viande, et ces industiiels prennent dos piécautions pour remédier aux inconvénients de la fatigue chez les animaux qu’ils font abattre. Dans les saladeros de l’Amérique
(1) üli. UiciiiîT, les Muscles et les Nerfs.