AUTOMATISME DANS LA MARCHE
L,a sensation produite sur l’oreille par les différents temps de la mesure devient le point de départ de l’effet réflexe qui aboutit au déplacement alternatif des jambes.
La marche, qu’on peut citer comme le type des exercices automatiques, nécessite cependant un effort cérébral aussitôt qu’elle se fait dans des circonstances qui la rendent irrégulière. Tous les marcheurs ont remarqué la plus grande fatigue qui résulte de la nécessité de « choisir ses pas ». Quand on passe d’un chemin de traverse coupé de crevasses et encombré de rochers, sur une grande route bien unie, on éprouve un véritable soulagement; le travail semble moindre de moitié. Pourtant, si on analyse l’exercice, on voit que la marche sur une surface unie ne produif pas une diminution du travail des muscles, mais supprime seulement un travail de direction qui était exécuté par le cerveau. Dans le chemin inégal et raboteux, le cerveau doit procéder avec une attention vigilante aux mouvements des jambes. Il faut, suivant les accidents du chemin, que le pas s’allonge ou se raccourcisse, que le pied vienne avec précision se placer sur telle pierre qui lui offre un appui plus solide , évite telle ornière ou telle flaque d’eau. C’est toujours la marche, et même la marche plus lente que sur un sol uni, mais ce n’est plus l’exercice inconscient de tout à l’heure , et le cerveau ne peut abandonner les muscles à eux-mêmes sous peine de faux pas et de chute. Sur la grande route la marche n’exigeait pas l’intervention des facultés conscientes; ici, au travail des muscles s’ajoute un travail de direction et de contrôle qui émane du cerveau. C’est à ce travail surajouté qu’est dû le surcroît de fatigue. La marche, en devenant irrégulière, perd son caractère automatique et exige, à travail musculaire égal, une plus grande dépense d’influx nerveux volontaire.
Comment expliquer cette mystérieuse influence de l’alternance régulière des mouvements sur leur exécution automatique? Nulle interprétation physiologique ne saurait jusqu’à présent en être donnée, mais de nombreuses applications pratiques en sont journellement faites. De tout temps on a compris l’importance de la cadence et du rythme pour faciliter les mouvements et diminuer la fatigue en ôtant au cerveau le soin de diriger les muscles. De tout temps on a associé la musique à la danse. Dans les manœuvres militaires, le tambour dispense le fantassin de porter son attention sur les mouvements de ses jambes : il marque le pas malgré lui.
LE RÔLE DU CERVEAU DANS l’eXERCICE
Si le rythme et la cadence tendent à produire l’automatisme dans les mouvements, il est curieux d’observer combien l’impulsion une fois donnée aux membres se conserve régulière et uniforme pendant un temps très prolongé. Quand l’exécution d’un acte musculaire est une fois confiée aux forces automatiques de l’organisme , cet acte tend à rester toujours soumis à la même mesure, à s’exécuter avec la même vitesse. Si l’exercice se prolonge, le mouvement demeure semblable à lui-même du commencement à la fin.
Tout récemment, j’ai pu observer sur moi-même cette remarquable tendance des mouvements inconscients à rester réguliers malgré l’absence de toute direction cérébrale. Partis de Limoges, un ami et moi, dans un canot à rames, nous avons descendu la Vienne jusqu'à la Loire et la Loire jusqu’à la mer. La manœuvre de la rame nous était assez familière pour êli'e exécutée sans aucune tension du cerveau, et pour ma part, j’avais l’esprit complètement libre au point de vue des changements de manœuvre, la direction du bateau étant confiée à mon ami, canotier émérite.
Nous ramions ensemble avec deux avirons chacun, — « à deux de couple, » — suivant l’expression technique. Maintes fois pendant les douze heures que durait chaque jour le travail, il m’est arrivé d’oublier le bateau et la Vienne; maintes fois l’imagination vagabonde m’emportait à cent lieues de mon compagnon de route, et pourtant le rythme de ma « nage » était toujours d’accord avec le sien. Toujours nos avirons rejetés en arrière, puis ramenés en avant par un mouvement régulier, venaient frapper I2 surface de l’eau le même nombre de fois dans chaque minute, s’y enfonçant toujours à la même profondeur, rasant toujours d’aussi près la nappe liquide avant d’y plonger de nouveau.
J’ai cherché à plusieurs reprises à m’assurer si ce parfait ensemble n’était pas dû à l’attention plus soutenue de mon ami qui aurait pu, étant placé derrière, accorder ses mouvements aux miens , augmentant ou diminuant en même temps que moi la vitesse. Mais le contrôle le plus sévère a démontré que c était bien Tuniformité constante de nos mouvements qui en assurait l’ensemble. En effet, à maintes reprises, nous avons, à l’insu l’un de l’autre, compté les coups d’aviron avec la montre a secondes, et, pendant la période d’attention, pendant les moments de conversation sérieuse, de discussion animée ou de profonde rêverie.