UTILITÉ DE LA FATIGUE
d’avoir dépensé toute la force de l’organe moteur. — De même, la sensation de la faim nous avertit que le corps a besoin d’aliments, et cet avertissement nous arrive bien avant que l’organisme soit affaibli par le défaut de nourriture.
On peut dire que la sensation de fatigue a pour résultat de nous mettre en garde contre un danger. Il y aurait danger , en effet, à pousser le travail jusqu’à l’épuisement complet du muscle, jus- /[u’au moment où il n’est plus capable d’entrer en contraction, car à ce moment l’organe aurait subi des troubles profonds de nutrition capables de mettre en péril l’organisme tout entier , comme il arrive chez l’animal forcé.
La fatigue est donc , dans les actes ordinaires de la vie , une sorte de régulateur, nous avertissant que nous dépassons la limite de l’exercice utile, et que bientôt le travail va devenir un danger.
Une foule de faits physiologiques démontrent que la sensation de fatigue a son siège dans les centres nerveux plutôt que dans le muscle. Toutes les fois que le travail musculaire s’exécute sans que le cerveau y prenne part, on observe que la fatigue est beaucoup plus lente à se produire; elle se manifeste au contraire avec d’autant plus d’intensité que les facultés cérébrales sont plus vivement associées à l’acte qu’on exécute.
Beaucoup de mouvements sont involontaires et inconscients : les mouvements de la vie organique, les battements du cœur, les mouvements respiratoires. Tous ces mouvements, qui s’exécutent sans l’intervention du cerveau et en dehors de la volonté, ne déterminent jamais la sensation de fatigue.
Le cœur se contracte avec une force capable de soulever d’un centimètre, à chaque contraction, un poids de 40 kilogrammes, et ses contractions se renouvellent soixante fois par minute. Quel est celui de nos membres qui pourrait soutenir pendant un quart d’heure un semblable travail? On peut en dire autant des muscles qui président aux mouvements respiratoires. Ils font seize mouvements par minute et ne se reposent jamais : leur travail est incessant de la naissance à la mort, sans que la fatigue ait prise sur eux.
Les muscles habituellement soumis à la volonté présentent la môme immunité pour la fatigue quand ils viennent à se contracter involontairement. Dans la contracture hystérique, dans la catalepsie, dans l’hypnotisme, le sujet, dont la volonté n’entre plus ■en jeu, supporte aisément les positions les plus fatigantes sans
LA FATIGUE LOCALE
être fatigué. Dans la chorée, ou danse de Saint-Guy, on voit des malades agités de mouvements violents eT* continués sans une minute de répit du matin au soir. Un homme qui chercherait volontairement à exécuter les mômes mouvements devrait, au bout de très peu de temps, les interrompre pour se reposer. Cependant ces malades ne se plaignent pas d’éprouver la sensation de fatigue.
Ainsi le même travail musculaire qui produit la fatigue, quand il est volontaire, ne la produit plus quand il se fait en dehors de l’action de la volonté, c’est-à-dire quand le cerveau n’est pas associé à l’acte musculaire qu’on exécute.
Le cerveau est donc, selon toute probabilité, le siège de cette sensation qui nous porte à interrompre le travail longtemps avant la fatigue réelle du muscle. Dans les mouvements volontaires,, plus l’association du cerveau à l’acte musculaire est intime, plusla sensation de fatigue est intense. L’exercice qui s’accompagne d’une tension considérable de la volonté est plus fatigant que celui qu’on exécute sans y prendre garde. Quelquefois un travail insignifiant comme dépense de force amène une lassitude très prompte quand il est exécuté avec une attention soutenue, c’està-dire quand la volonté ne se relâche pas d’un instant.
Un cavalier qui fait de la haute école se fatigue bien plus tout en restant dans l’espace étroit d’un manège que s’il franchissait aux grandes allures une longue distance. Dans le premier cas, il faut que la volonté préside avec un soin vigilant à tous les effets de jambes et de rênes du cavalier. Dans le second cas, le corps, accoutumé aux allures du cheval, s’accommode automatiquemeni auxréactions du trot, etle cerveau n’intervient pas dans l’exercice.
Rien de variable comme l’impressionnabilité de chaque sujet 5 la fatigue. Les sujets très nerveux et très irritables ressentent quelquefois trop vivement cette sensation douloureuse qui accompagne le travail musculaire, et ils se trouvent alors pris dans ce dilemme : ou bien s’arrêter à la première sensation de fatigue et rester au-dessous de la quantité d’exercice qui leur serait nécessaire , ou bien lutter contre la fatigue et s’exposer à la réaction nerveuse qui suit, chez eux, toute douleur très accentuée. La surexcitation nerveuse est souvent la conséquence de la lutte d’un homme affaibli contre le malaise occasionné par le travail, et force le médecin à interdire l’èxercice à des sujets pour lesquels il serait une ressource précieuse s’il pouvait être supporté.
Dans ces cas, on peut toujours arriver à faire supporter 1 exer-