LE NETTOYAGE DE LA MACHINE ANIMALE
vital que la fonction fortifie l’organe, au lieu que le fonctionnement d’une machine en use les rouages.
Les organes du corps humain réparent les pertes qu’ils ont faites par le travail et font pour les compenser des acquisitions nouvelles ; or, c’est une loi de la vie que les pertes du travail ne se réparent pas pendant le travail même , mais seulement après aue le travail a cessé. — Le repos est donc la période de temps nécessaire aux organes pour réparer les pertes que leur a fait subir le travail.
Quelle est la nature des actes qui concourent à réparer les organes après une période de fonctionnement? Ces actes sont nombreux et compliqués; quelques-uns nous sont connus, la plupart nous échappent.
La réparation des organes est, à proprement parler, un renouvellement complet de ces organes. Un muscle qui travaille fait du déchet, c’est-à-dire se dépouille de certaines parcelles de son tissu qui se détachent de l’organe et sont balayées au dehors. A leur place, le sang, attiré en abondance au muscle par le fait même de sa contraction, y porte des matériaux nouveaux qui s’y fixent et remplacent ceux qui en ont été éliminés. A chaque instant, une parcelle nouvelle se détache à l’état de déchet, et se trouve remplacée par une molécule de nouvelle formation. 11 en résulte que le muscle en entier finit par se renouveler, et que le mouvement de nutrition remet ainsi à neuf les instruments du travail.
Ainsi le corps est une machine dont les rouages se renouvellent constamment d’eux-mêmes et sont soumis à une réparation continuelle. Cette réparation est cause que le corps ne s’use pas en travaillant.
Le torrent sanguin qui traverse un muscle exerce sur ce muscle un véritable lavage en le débarrassant des déchets de combustion qui résultent du travail. Ce lavage exige un temps assez long, puisque, suivant nos observations, douze et même vingt-quatre heures sont quelquefois nécessaires pour l’élimination des déchets par l’urine. Pendant ce temps, des ondées successives de liquide sanguin viennent entraîner les molécules détériorées qui forment les déchets, et portent en même temps aux muscles dont ces déchets se détachent les éléments azotés nécessaires pour les remplacer.
Il est facile de comprendre que cette opération ne peut s’accomplir régulièrement sans que le travail s’arrête , car la formation continuelle de nouveaux déchets rend tout à fait nul le résul-
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tat du nettoyage exercé par le courant sanguin. Les matériaux de nouvelle formation ne peuvent pas non plus se fixer sur des tissus encombrés de débris qui , en attendant leur expulsion , jouent le rôle de corps étrangers, et le muscle n’est pas réparé.
Le résultat d’un temps de repos insuflisant devra donc être, d’une part, l’accumulation des matériaux détériorés par les combustions et, d’autre part, le défaut de réparation , la nutrition insuffisante des organes du travail.
C’est ainsi que l’auto-infection par les déchets du travail , conséquence du surmenage , se produit chez les individus soumis à des travaux trop prolongés coupés de temps de repos trop rares et trop courts. De môme, l’insuflisance du repos amène l’épuisement et la diminution de volume des tissus brûlés par le travail. Quelle que soit l’abondance de l’alimentation, un exercice trop prolongé et trop continu peut amener l’amaigrissement, parce qu’il ne laisse pas le temps au mouvement de nutrition de fixer sur les tissus les matériaux élaborés par la digestion.
Il faut donc, dans l’hygiène de l’exercice, équilibrer avec soin les périodes de travail et les périodes de repos. La succession plus ou moins éloignée du temps de repos est aussi importante à établir que la quantité de travail effectué.
Tous les exercices ne demandent pas la môme période de repos; tous ne peuvent pas sans inconvénient se prolonger pendant le même temps.
Les exercices qui essoufllent doivent être coupés de temps d’arrêt très rapprochés , mais ces temps d’arrêt peuvent être courts. En effet, ces exercices produisent beaucoup d’acide carbonique en un temps très court. Ce produit de combustion est capable d’occasionner en très peu de temps des accidents graves : d’où la nécessité de l’éliminer promptement pour empêcher son accumulation. D’un autre côté, il est très volatil et se déplace avec une grande facilité; aussi est-il promptement chassé de l’organisme par la respiration. — En certaines contrées de la Tunisie, il y a encore des coureurs commissionnaires ou porteurs de dépêches, appelés rekas, qui sont d’une résistance inouïe à la fatigue et à l’essoufflement. Quand un reka sent que sa respiration s’embarrasse pendant la course , il s’arrête , compte jusqu ii soixante et repart. Ce repos lui suffit pour reprendre haleine.
Le travail de fond occasionne moins promptement la fatigue que l’exercice de vitesse , mais il nécessite un repos plus prolongé. Un marcheur qui n’est pas habitué aux longs trajets
INSUFFISANCE DES NOTIONS ACTUELLES J o9
pourra, avec de l’énergie, faire une route de cinq ou six heures sans s’arrêter; mais si la fatigue a tardé à se produire, elle tardera aussi à disparaître , et ce ne sera plus une minute ou deux qu’il lui faudra pour redevenir dispos, mais bien une journée, deux peut-être. C’est que les déchets de la fatigue ne seront plus, cette fois, des corps gazeux, comme l’acide carbonique et la vapeur d’eau, et ne se déplaceront pas avec une grande rapidité pour sortir de l’organisme. Ces déchets, ainsi que nous l’avons expliqué, seront des produits azotés, solides, très peu solubles, et demandant un temps très long (de 6 à 18 heures) pour s’éliminer du corps par l’urine. De là la durée du temps de repos nécessaire. Si l’exercice recommence trop tôt, si le temps de repos est insuffisant, de nouveaux déchets se formeront avant que les premiers amassés ne soient sortis du corps, et ils s’accumuleront à haute dose. C’est ainsi que se produit l’intoxication due au surmenage à tous les degrés.
Le repos est donc la condition essentielle de l’élimination des déchets du travail, parce qu’à l’état de repos, la production de ces déchets se ralentit. Il est la condition essentielle aussi de la réparation des organes, parce que le mouvement d’assimilation en vertu duquel ces organes se réparent est entravé par le mouvement de désassimilation si actif pendant le travail.
Mais l’élimination des produits de désassimilation et la réparation des tissus n’expliquent pas tous les faits dans lesquels le repos intervient pour rendre aux muscles fatigués le pouvoir d’entrer de nouveau en contraction.
Quand nous étendons le bras horizontalement, et qu’au bout de cinq minutes la fatigue nous oblige à le laisser retomber, il nous suffit de le laisser inactif pendant une minute pour recouvrer la faculté de l’étendre de nouveau. — Que s’est-il passé dans le muscle pendant cette minute de repos?
Le temps de repos a été trop court pour permettre au courant sanguin de lessiver en quelque sorte le muscle, et d’entraîner les déchets de combustion qui pouvaient imprégner ses fibres. D’autre part, une minute ne peut suflire pour que les matériaux apportés par le sang puissent réparer matériellement les pertes
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subies. Il faut donc invoquer un effet dynamique, bien qu’on ne puisse dire au juste en quoi consiste cet effet.
Le muscle, par le fait même de la cessation du travail, fait une nouvelle provision de cette force inhérente à sa fibre, la contrac tilité, qu’un effort prolongé avait épuisée.
Cette explication ressemble plutôt à un aveu d’ignorance qu’à une théorie; mais, aussi insuffisante qu’elle soit, elle est conforme aux faits, en ce sens qu’elle implique l’existence d’une force propre au muscle , et indépendante de celle qui peut lui venir d’un apport extérieur. — Qu’on détruise toute communication du muscle avec les vaisseaux nourriciers qui lui apportent le sang; qu’on fasse disparaître tous les filaments nerveux qui le rattachent aux centres moteurs de la moelle épinière et du cerveau, ce muscle, ainsi réduit à la seule énergie de ses éléments propres, sera susceptible de subir des alternatives d’épuisement par le travail, et de retour à la puissance contractile sous l’influence du repos, aussi bien que lorsqu’il était associé aux organes de circulation et d’innervation. Si on l’électrise d’une manière continue, il se fatiguera et ne répondra plus à l'excitation du courant ; si on le laisse alors un certain temps sans chercher à le mettre en action , on verra peu à peu son pouvoir contractile reparaître, comme si ses éléments étaient capables d’élaborer d’une manière incessante une certaine quantité de force contractile pour remplacer celle qui a été épuisée par la contraction trop prolongée.
Il estime dernière catégorie de faits où une autre influence doit être invoquée , si l’on veut bien se rendre compte des effets du repos. La cessation d’un effort musculaire semble avoir quelquefois pour unique objet de faire cesser la douleur que provoque la contraction dans le muscle.
Le muscle est traversé par de nombreux filaments nerveux sensitifs, et ces filets sont nécessairement froissés quand un muscle entre en contraction. Tout le monde connaît un phénomène qui montre à quel point la contraction musculaire peut devenir douloureuse quand elle est poussée trop loin : la crampe n’est autre chose qu’une contraction musculaire involontaire et exagérée. Ce phénomène nous montre à quel point un muscle qui se contracte peut provoquer des phénomènes douloureux. La douleur qui accompagne un froissement persistant des nerfs sensitifs tiraillés parle muscle est souvent la vraie cause de la sensation qui nous invite et nous force à relâcher le muscle en taisant
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cesser une attitude fatigante. Ce qui semble coniirmer cette explication, c’est la faculté que possèdent les personnes hypnotisées de supporter pendan t un temps extrêmement pi olongé les attitudes les plus fatigantes, la station sur un seul pied, par exemple, sans manifester aucun sentiment de fatigue. Il est permis de croire que, chez ces sujets, la disparition de la fatigue est due a 1 anesthésie des filets nerveux et à l’abolition de la sensation douloureuse. Cette anesthésie se manifeste , comme on sait, dans tous les nerfs sensitifs chez les hypnotisés, puisqu’on peut piquer profondément le sujet et transpercer la peau avec des épingles sans déterminer aucune douleur.
Ainsi, en résumé, le repos des muscles a pour effet:
1® De faire cesser certaines sensations douloureuses en faisant cesser les contractions capables de froisser douloureusement les filets nerveux et de tirailler les fibres musculaires ;
2® De donner aux déchets de combustion le temps de s’éliminer; 3® De permettre aux éléments plastiques du sang de réparer les matériaux enlevés aux organes par les combustions du travail ;
4® Enfin de donner le temps aux éléments musculaires ou nerveux de faire une nouvelle provision d’énergie, par un mécanisme physiologique qui est encore inconnu.
Le repos est l’état diamétralement opposé au travail, et les phénomènes qu’on observe dans ces deux états si différents sont absolument inverses. Le travail musculaire produit l’exagération des phénomènes vitaux et donne à toutes les fonctions une intensité plus grande : il accélère le pouls et la respiration et élève la température du corps. Le repos amène le ralentissement du pouls et de la respiration et abaisse la température.
De môme que le travail, le repos a des degrés, et ces degrés sont très relatifs. Pour le sujet habitué à courir, c’est se reposer que d’aller au pas ; pour le malade habitué à la position horizontale, c’est faire ufi travail que de se tenir assis.
Le repos complet, c’est le sommeil, parce que dans cet état tous les muscles de la vie de relation sont dans le relâchement, et ceux de la vie organique fonctionnent avec moins d’énergie. La respiration et le pouls sont moins fréquents qu’à l’état de veille et la température s’abaisse. De plus, un organe qui travaille sans cesse à l’état de veille, le cerveau, se repose à l’état de sommeil,
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et sa circulation devient beaucoup moins active, ainsi qu'on a pu s’en assurer en étudiant des hommes atteints d’une plaie de la boîte osseuse du crâne.
La diminution de température pendant le sommeil est une preuve que les combustions diminuent, et que les déchets sont réduits à leur minimum. Du reste, on a pu constater que l’acide carbonique rendu pendant le sommeil n’était que la moitié de celui qui s’élimine pendant l’état de veille.
La continuité dans le travail produit une fatigue d’autant plus intense que la dépense de force est plus considérable. Un violent effort ne peut être soutenu longtemps ; mais si l’exercice le plus violent est coupé de temps de repos même très courts, suffisamment rapprochés, cet exercice peut être continué pendant un temps fort long.
En Angleterre, dans les combats de boxeurs, la lutte est suspendue toutes les trois minutes et les champions prennent deux minutes de repos entre chaque reprise (1). Cette manière de couper le combat de temps d’arrêt très fréquents paraît au premier abord un adoucissement à la brutalité de la lutte; c’est au contraire une manière d’en rendre le résultat plus meurtrier Autrefois, quand les reprises étaient plus longues, les boxeurs restaient en garde pendant dix minutes à frapper et à parer; ils se fatiguaient promptement. Leurs coups devenaient moins assurés et produisaient des lésions moins sérieuses. La lassitude, autant que les blessures, amenait l’impossibilité de continuer la lutte. Aujourd’hui, avec des reprises très courtes et des temps de repos très fréquents, les adversaires conservent leur force intacte, et les coups de poing sont aussi terribles à la fin qu’au début. Le vaincu demande à cesser, non parce qu’il est exténué, mais parce qu’il est gravement blessé. Malgré leur force et leur résistance incroyables, les champions ne pourraient, sans ces temps, de repos, supporter les fatigues prolongées de ces combats, dont la durée est souvent de plusieurs heures. ,
(1) EsguiROS, l’Anglelerre ei la Vie anglaise,
ÎROiSIÈMË PARTIE