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DE L*ÉMOTION

de pareilles souffrances nous attendent peut-être, et désir de soulager celui qui souffre.

Et Tenthousiasme, est-ce autre chose qu*un désir causé par une vive impression morale? La patrie est envahie, menacée, humiliée, impression de douleur engendrant aussitôt le désir ardent de la délivrer, de la venger, désir si puissant qu'il nous donne la conscience d'une exagération de notre pouvoir et nous porte à braver tous les obstacles. La colère, la peur, etc., s'analysent aussi facilement (1).

Ainsi donc la dissection psychologique de l'émotion nous y fait trouver d'abord une impression morale fcyrte, c'est la base; puis une série de faits psychiques, c'est-à dire cérébraux, qui sont du domaine de la mémoire^ de V imagination et par-dessus tout du désir. Tous ces éléments nous les retrouverons dans la passion proprement dite; c'est qu'en réalité, l'émotion n'est qu'une passion de courte durée.

(1) Le fait suivant^ que j'emprunte aux Mémoires inédits de M. Monnier (du Jura), est un bel exemple d'émotion complète^ d'une viTc excitation de Timpressionnabilité réagissant sur les facultés inteUeclucUes en les stimulant dans un sens donné et provoquant simultanément des troubles physiques.

Rouget de l'Isle racontait à M. Monnier qu'après un diner chez le maire de Strasbourg, Dietrich^ dîner égayé par la présence des deux charmantes demoiselles Dietrich, et où l'on dégusta des vins fins, Dietrich exprima le regret qu'il n'y eût pas un chant de guerre national au lieu de la Carmagnole et du Ça ira. Puis il engagea le jeune sous-lieutenant à en composer une.

Peu après^ Rouget de l'Isle se retire discrètement chez lui^ y prend son violon^ et^ continue M. Monnier d'après Rouget lui-même^ il trouve dans ses premiers coups d'archet les notes inspirées et inspiratrices qu'on attendait de lui. « Les paroles, me disait-il^ venaient avec l'air^ l'air avec les paroles. Mon émotion était au comble, mes cheveux se hérissaient. J'étais agité d'une fièvre ardente^ puis une abondante sueur ruisselait de mon corps, puis je m'attendrissais et des larmes me coupaient la voix. »

La plupart des émotions fortes : pitié, peur, enthousiasme sont facilement contagieuses. C'est que l'organisation cérébrale, plus ou moins parfaite chez chacun, étant analogue chez tous, il en résulte chez tous les membres de la famille humaine, blancs ou noirs, jaunes ou rouges» un fond psychique commun. Facultés, besoins physiques et moraux, désirs, tout cela se ressemble essentiellement avec des différences dans Ténergie. Aussi, que Timpressionnabilité, la plus fondamentale de nos propriétés cérébrales, soit mise en jeu assez fortement chez notre voisin pour qu'il en résulte une émotion avec son cortège désignes physiques, cette vue seule nous jettera dans un état cérébral analogue. De même qu'une corde en vibrant détermine la vibration d'une corde voisine pouvant donner la même note, ainsi nous rougissons de la honte d'un de nos semblables, nous souffrons de sa douleur, nous nous exaltons de son enthousiasme.

C'est exactement de cette manière que se propagent un grand nombre de maladies nenreuses : hystériCi chorée, ca« talepsie, extase, épilepsie^ manies, monomanies. Nous recommandons aux lecteurs curieux la lecture d'une brochure publiée par le docteur Constans, sur une épidémie d'hysléro-démonopathie, en 1861, à Morzines en Savoie. Cette monographie, très-scientiriquement faite, note tous les détails de la contagion et fait bien comprendre les faits observés jadis à Loudun et en tant d'autres lieux.

Il y a bien d'autres faits analogues dans les annales de la science médicale, par exemple, des faits d'avortement provoqué chez des sages-femmes par le spectacle d'un accouche* ment, fait qui a aussi été observé chez les animaux, car un bon nombre d'émotions sont identiquement les mêmes chez rhcmme et chez l'animal supérieur. C'est toujours l'histoire des cordes vibrant par voisinage, quelque chose d'analogue aux bâillements que provoque la vue d'une personne qui bâille, aux maux de cœur que donne la vue d'une indigestion.

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Intimement liées à la vie organique, les émotions, ces profondes modifications cérébrales, réagissent énergiquemeat sur toutes les fonctions.

Tout le monde connaît les principaux signes physiques des émotions fortes. Tous se ramènent pbysiologiquement à un trouble dans la relation entre les centres nerveux où siège rémotion morale et les nerfs périphériques.

Par suite de cette émotion, ou bien une excitation anormale est transmise au réseau nerveux, d'où résultent diverses contractions musculaires, par exemple des battements violents du cœur ou des troubles dans diverses sécrétions qui s'exa* gèrent; ou bien l'émotion a pour résultat physiologique i% suspendre plus ou moins complètement la relation entre le système nerveux périphérique et les centres nerveux, ce qui équivaut à une section des rameaux nerveux et provoque des troubles fonctionnels analogues à ceux qu'étudie le pbysiolo-* giste vivisecteur. « Supposons que l'encéphale soit fatigué » par le travail intellectuel, par des préoccupations inces» » santés, des passions... (ajoutons des émotions); supposons » que l'innervation de la moelle s'use par les abus sexuels; » dans ces divers cas, les centres cérébro^rachidiens s'épui- » sent dans leur action, au point de subir une sorte de para* » lysie ; ils se trouvent pour ainsi dire séparés des nerfs pe* » riphériquesy qui, dès lors, sont privés de leurs foyers de » nutrition ; ces nerfs ainsi isolés de leurs sources se dégra^ » dent, sinon dans leur texture, au moins dans leurs fonc- » tions. Que cette dégradation vienne à atteindre les nerfs » sympathiques et pneumogastriques, toutes les grandes fonc- » tions de la vie vont se modifier : le cœur et le poumon » cessent d'agir selon le rhythme normal; la circulation » éprouve, des stases dans les glandes vasculaires, et la for- » matiou des globules devient défectueuse, etc. (1). »

(1) G. Sée, Du sang et des anémies, i^^^.

80 DES ÊLÊ>I£MTS DE LÀ PASSION.

Les signes physiques grossièrement apparents des émo« tions fortes se déroulent généralement dans Tordre suivant :

Le cerreau ébranlé |)ar une violente secousse morale ne ?it plus que pour elle. Il y a concentration de Tactiîité nerveuse sur un point, d*où interraption plus ou moins complète des relations entre les centres nenreux et les autres organes. Les muscles volontaires oubliés par Taxe céphalo-rachidien sont débilités, quelquefois complètement frappés d'impuissance. Les jambes fléchissent, un athlète est alors plus faible qu'un enfant. Les organes des sens spéciaux deviennent à peu près inutiles. L'oreille n'entend plus, les yeux ne voient plus, etc. On peut alors subir une blessure grave, une mutilation sans presque rien sentir.

Les fonctions organiques n'échappent point au trouble général. Le cœur, dont l'appareil nerveux est mixte, mi partie volontaire et organique, dont les fibres musculaires sont striées, est troublé le premier. Parfois ses battements se précipitent un instant, mais bientôt ils se ralentissent et souvent se suspendent, d'où la pâleur de la face et parfois la syncope. La respiration partage naturellement le sort de la circulaiion. Les sécrétions sont troublées; le travail de la digestion s'arrôte. Comme les autres muscles, les sphincters paralysés se relâchent, ils perdent même leur tonicité.

Naturellement les fonctions intellectuelles proprement dites sont à peu près suspendues, qu'il y ait ou non syncope. Impossible de s'occuper de ce qui est étranger à l'impression morale actuelle. Nais cette période de dépression est de courte durée. Le flot de la vie, momentanément suspendu ou ralenti, se précipite avec violence ; une énergique réaction se produit.

A la concentration de l'activité nerveuse succède une large expansion (1). Le système musculaire redevient actif et quel-

(1) Le mot passion étant remplacé par le mot émotion^ nous nous rencontrons ici avec un habile observateur qui a classé les passions en concentriques, excentriques et concentrico-excentriques (Études des passions appliquées aux beaux-arts, etc., par J.-B. De- Jeslre. Paris, 1853, 3« édition).

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quefois même acquiert une étonnante puissance. Les sens se réveillent; mais Tattentibn, toujours captivée par une idée unique, ne permet pas à l'être ému de percevoir ce qui n*a point trait à l'émotion, aussi les facultés intellectuelles ne peuvent fonctionner énergiquement que dans le sens de l'impression morale. Pour la même raison, on est encore peu ou point sensible à la douleur sensitive.

De faibles qu'ils étaient, les battements du cœur deviennent violents, rapides, tumultueux. Le cerveau se congestionne, la face est vultueuse, la respiration rapide, haletante. Les sécrétions se font avec une activité anormale. Souvent les larmes coulent abondamment, souvent un flot biliaire s'épanche dans l'intestin. Tout l'appareil glandulaire gastro-intestinal est probablement affecté, car il y a souvent des vomissements, etc. Chez la nourrice, la sécrétion lactée que l'émotion commence généralement par suspendre, ne se rétablit pas toujours. Parfois les reins sécrètent ou plutôt excrètent une énorme quantité d'urine aqueuse, incolore. Si la bile est sécrétée en trop grande abondance pour être rapidement expulsée, elle est résorbée et il y a ictère. En général, sueur abondante.

Que faut-il penser des qualités venimeuses spéciales dont l'émotion doterait parfois certaines humeurs? Il parait certain qu'après une émotion forte le lait des nourrices devient souvent impropre à entretenir la vie de l'enfant. On a dit d'après quelques faits que la morsure d'un homme en colère donnait à la blessure une gravité particulière. Dans un cas, la rage aurait été donnée à un homme par la morsure d'un chien furieux, mais nullement enragé (discussion de la rage, Académie de médecine, 1863). On regarde comme démontré que le venin de la vipère est plus dangereux quand l'animal est irrité. Dans ces cas, l'émotion agirait en viciant l'humeur sécrétée ou en exagérant ses principes actifs. Gomment? Pour répondre à cette question, il faut attendre que le chimiste ou le niicrographe soit assez habile pour déterminer les caractères des virus dont nous ne connaissons encore que l'action pathologique.

82 DES ÉLÉMENTg^DE LA PASSION.

Quoi qu'il en soit, au bout d*un temps ordinairement assez court, Tescitation organique désordonnée produite par Témotion tombe, laissant après elle la fatigue, raffaissement qui succèdent toujours à une dépense exagérée.

Tout Gnit là pour les organismes jeunes, vigoureux; mais chez les gens débiles, malades ou âgés, les suites d'une émotion forte sont souvent terribles. Les organes préalablement malades supportent plus mal leur part du désordre général et restent souvent enflammés, congestionnés, etc.

Si la période dépressive est trop violente, elle peut tuer par suspension de l'action nerveuse centrale, probablement par cessation des battements du coeur.

Chez certaines organisations, la réaction peut occasionner ou une apoplexie ou une rupture d'anévrysme, ou un accès de goutte, de fièvre, diverses névroses, etc.

Naturellement les suites pathologiques de l'émotion sont diverses, suivant les tempéraments. Elles frapperont le cerveau et les organes de la circulation et de la respiration chez le sanguin, le système hépatique du bilieux, le fonctionnement nerveux dynamique du nerveux.

La période de réaction est variable aussi, suivant l'organisation. Elle est plus rapide, plus violente, plus explosive chez le sanguin et le nerveux, plus tardive chez le bilieux, plus rare et plus faible chez le lymphatique.

Je viens d'indiquer très-imparfaitement les principaux effets des impressions morales fortes sur l'organisme. L'étude inverse serait tout aussi intéressante, car les états organiques engendrent ou provoquent une foule d'impressions, de désirs, d'émotions ; autant de preuves établissant « l'étroite couture du corps et de l'esprit ». La paralysie générale donne la monomanie orgueilleuse, le délire des grandeurs. Avant Tattaque, l'épileptique éprouve souvent, sans autre cause, l'émotion de la peur (Moreau, de Tours). Presque toujoui^ les affections hépatiques s'accompagnent de tristesse, de mélancolie. Il en est de même pour la plupart des affections gastriques. Ger* taines congestions des organes génito-urinaires provoquent réclusion d'amoureux désirs.

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Avec quelle docilité le prétendu moi psychique obéit à l'influence tyrannique des maladies, de certains médicaments ou aliments ! Combien Thomme affamé diffère du même homme qui a bien dîné. Quelques grammes de café nous donnent, en stimulant le mouvement vital, un sentiment de bien-être^ une opinion exagérée de nos forces. Notre pauvre cerveau engendre subitement toute une moisson de désirs. L'opium nous transporte dans un paradis fait selon nos goûts; les tristes solanées nous épouvantent par de lugubres visions. Une congestion cérébrale engourdit pour un temps, quelquefois fausse pour toujours le plus vaste génie. Que les métaphysiciens expliquent, s'ils le peuvent, cette union scandaleuse des substances matérielle et immatérielle. II y a certainement là au moins une mésalliance.

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