CHAPITRE II
f Tout prouve que, dans tous les ëtats de la société humaine, on n'a supposé d'autre liberté que celle de pouvoir être déterminé et de se déterminer soi-même par les motifs les plus puissants. »
(Gall, Fonctions du cerveau, t. I, p. 288.)
Chercher ce qui plaît, éviter ce qui déplaît, c'est l'histoire abrégée de la vie humaine; et, d'une façon générale, on peut dire que Thomme n'est pas libre de ne pas chercher ce qui lui plaît le plus. Mais faut-il en tirer cette conclusion absolue que l'homme est l'esclave docile de ses impressions, de ses passions? Grosse question que l'humanité agile, sans l'avoir léMdue, depuis qu'elle a conscience d'elle-même.
Je n'essayerai pas, par de subtiles distinctions, d*éluder Tobsiacle. Rigoureusement parlant, oui, le libre arbitre est une chimère. Tout être organisé n'est qu'un fait partiel, perdu dans l'immensité du monde et entraîné par le grand, le faial courant des lois immuables de l'univers. Nécessairement et sous peine de mort, notre organisation doit se modeler sur le milieu, au sein duquel nous sommes plongés et où sans cesse nous puisons les matériaux de la vie. De cette organisation fatalement déterminée et variable seulement dans d'étroites limites, résultent des fonctions , des besoins, des facultés qui lui sont nécessairement corrélatives. Il ne dépend pas de la volonté d'un homme d'être nègre, blanc ou Mongol, et cependant c'est ce moule dans lequel l'a jeté la nature qui déterminera sa manière de sentir, de penser, par suite de désirer et d'agir.
Mais il y a plusieurs nuances dans le désir qui n'est, comme nous le savons, que la formule du besoin organique. Or, l'homme éprouve des besoins nutritifs, des besoins sensitifs, des besoins cérébraux. Trois grandes sources créant sans cesse et simultanément, par essaim, des désirs qui souvent se contrarient et se combattent. La difiBculté se trouve donc ramenée à n'être plus guère qu'un problème de mécanique. C'est le parallélogramme des forces. Tout être^ aussi bien que tout corps, alors qu'il subit des attractions mul^ tiples et d'intensité variable, obéit à leur résultante, dont le sens est principalement déterminé par la force qui prédomine.
Donc l'homme n'est pas libre, puisque, pour être libre, il devrait s'abstraire métaphysiquemeut de ce qui constitue son être. Mais déjà j'entends les clameurs des vieux préjugés religieux et sociaux. Quoi, l'homme n'est pas libre ! Mais ne voyez-vous pas qu'en ébréchant la forte digue du libre arbitre qu'a édifiée l'unanime consentement de l'humanité, vous allez donner carrière à tous les besoins brutaux, que l'homme, s'il est convaincu de son irresponsabilité. Ta se vautrer dans la fange, que c'en sera fait de tout ce que l'on respecte^ de tout ce que l'on admire, de la sainteté des liens sociaux, de la moralité, de la famille I
Ce raisonnement, comme la plupart des raisonncinenls bâtis sur la métaphysique et la religion, serait bien fait pour nous enorgueillir, |>our fortifier les espérances que nous ajournons à l'avenir par découragement dans le présent.
Cette philosophie des vieux âges a été faite évidemment pour des êtres grossiers, assez voisins encore de la bestialité et chez qui le silence des nobles besoins intellectuels et moraux laissait le champ libre aux grossiers penchants de la brute ; pour ces hommes ou du moins pour ceux qui ont créé la morale primitive, il est évident que les biens seuls vrais, seuls désirables, c'était l'assouvissement jusqu'à satiété de la faim, de la soif, des désirs voluptueux. Tous les besoins sont abdominaux, le cerveau leur est humblement soumis. Aussi la sanction de la morale est terrible et sensuelle, c'est un châtiment sanglant, atroce, dans ce monde et dans l'autre.
Certes, j'admets avec Spinosa et avec le bon sens, qu'une passion seule peut en dompter facilement une autre. D'où cette conséquence qui doit servir de règle fondamentale dans l'éducation et la législation, que pour entraver les passions dangereuses à l'individu et à la communauté, il faut produire des impressions assez puissantes pour engendrer des désirs qui agiront en sens inverse de la passion à vaincre, d'où la nécessité du châtiment dont l'idée produira une impression de crainte, au besoin de terreur. D'où la nécessité de peines d'autant plus sévères, d'autant plus terribles même, que l'être sera moins intelligenL
M'accusons pas trop le passé. C'est avec horreur aujourd'hui que nous nous figurons les atroces supplices des civilisations primitives, le lit de fer rougi au feu, sur lequel Manou couchait l'adultère, l'écarièlcment du moyen âge, etc., mais ces atrocités étaient peut-être nécessaires pour agir sur le cerveau d'êtres plus rudes, plus violents, plus voisins de l'animaliié.
A-t-on affaire à des êtres plus perfectionnés, chez qui ont grandi et fleuri les penchants moraux, l'intelligence, alors le châtiment doit se mitiger de plus en plus. L'être n'est plus Awrioul susceptible de terreur, il est encore capable de pitié,
de charité, de loyauté, de remords ; il a du plaisir à être utile à ses semblables ; leur malheur le peine, leur bonheur le réjouit ; il porle en lui-même les Euménides vengeresses, et cela peut servir de base à une règle de conduite toute nouvelle, plus douce, car, commettre une action nuisible aux autres^ amène alors par contre-coup nécessaire de la douleur et du remords.
L'homme est un être perfectible et cette perfectibilité peut s'accroître par Téducation. Donc, au lieu de forger des peines dans ce monde et dans Taulrc, au lieu d'étayer de vieilles ûctîons philosophiques des digues ruinées qui ne contiennent plus le flot, travaillez à développer le cerveau, Tintelligence par un système d'éducation agissant successivement sur une série de générations qui finiront par se transmettre des aptitudes morales utiles au bien général, et vous arriverez à brûler ces échafauds.
Espérant avoir rassuré quelque peu mon lecteur, je continue mon raisonnement. L'homme a des besoins nutritifs, sensitifs, cérébraux, et nous avons vu que le retentissement de ces besoins dans la conscience était d'autant moins fort qu'ils tenaient moins à la nutrition. La faim est certainement beaucoup plus nettement sentie que le désir de l'étude. C'est cette vague formule des besoins cérébraux qui nous donne l'illusion du libre arbitre, et ici je suis heureux de laisser parler un grand philosophe : c Ainsi le nourrisson croit désirer librement le lait ; l'enfant irrité croit désirer librement la vengeance, c'est librement qu'il croit vouloir fuir s'il est effrayé. L'homme ivre croit prononcer, d'après une libre décision de l'esprit, ces paroles qu'il voudrait bien n'avoir point dites quand il est à jeun. Ainsi l'homme en délire, le bavard, l'enfant et tous les gens de même farine, croient parler d'après une libre décision de l'esprit, alors cependant qu'ils ne peuvent contenir l'élan de leur parole. L'expérience nous enseigne par là aussi clairement que la raison que la conviction du libre arbitre existe chez les hommes uniquement, parce qu'ils ont conscience de leurs actions et nullement des causes qui les déterminent^ et que
par conséquent les décrets de l'esprit ne sont que les appétits variables nécessairement selon les diverses dispositions da corps... Je voudrais surtout faire bien remarquer cet autre fait que pour accomplir un acte d'après une décision de l'esprit, il faut nécessairement en avoir le souvenir. Par exemple, nous ne pouvons prononcer une parole qu'à la condition de nous la rappeler. Or, il ne dépend pas du libre pouvoir de l'esprit de se souvenir d'une chose on de l'oublier. Aussi croil-on que cela seulement est au pouvoir de l'esprit, savoir, la résolution de taire ou de dire ce dont on se souvient. Mais quand nous rêvons que nous parlons, nous croyons paHer d'après une libre décision de la pensée, et cependant nous ne parlons pas, ou si nous parlons, c'est seulement par un mouvement spontané du corps. Enfin nous croyons en songe faire, par une décision de l'esprit, des choses qu'éveillés nous n'oserions accomplir. Et je voudrais bien savoir s*il y a dans l'esprit deux genres de décisions, les unes fantastiques, les autres libres... Ceux donc qui croient parler ou se taire ou faire quoi que ce soit d'après une libre décision de l'esprit, ceux-là rêvent les yeux ouverts (Spinosa) (1). »
Donc à parler rigoureusement l'homme n'est pas libre ; sollicité sans cesse par des désirs nombreux et simultanés, il obéit au plus fort, tout en ayant conscience des autres, et c'est aussi pour cela qu'il se croit libre. Mais cette conscience
(i) « Sic infans se lac libère appetere crédit, puer autem iratus vindictam velle et timidus fu^am. Ebrius deinde crédit, se exlibero mentis decreto ea loqui^ quse postea sobrius vellet tacuisse. Sic delirans, garrula, puer et hujus farinœ plurirai ex libero mentis decreto credunt loqui^ quum tamen loquendi impetum, quem habent, continere nequeant^ ita ut ipsa experientia non minus clare^ quam ratio docet^ quod homines ea sola de causa liberos se esse credant, quia suarum actionura sunt conscii et causarum, a quibus determinantur^ ignari ; et praeterea quod mentis décréta nihil sint praeter ipsos appetitus, quae proptereaVaria sunt pro varia corporis dispositione... Nam aliud est quod hic apprime notari yellem nempe quod nos nihil ex mentis decreto agere possumus, nisi ejus recordemur, Exempli graù'a non possumus verbum loqui^ nisi ejusdem recordemur. Deinde
même de la liberté, il la perd quand un désir prime de beaucoup tous les autres. Tous nous sentons que dans les moments d'émotion puissante, dans le délire de la colère, dans Tenivrement de l'enthousiasme, notre prétendue liberté a complètement sombré.
Je reviens à la distinction du désir et de la volonté. Comme toutes les distinctions psychologiques, c'est une affaire de nuance. Déjà j'ai déûni volonté le pouvoir de faire conver^ ger toutes les puissances de l'être vers un but donnée quand ce pouvoir agit avec une apparente liberté. Dans le cas contraire, la volonté prend le nom de désir. Le désir, c'est l'évi' dente impulsion du besoin^ résultant d'un certain état de l'organisme et qui nous pousse à accomplir un acte déterminé^ d'où résultera une impression agréable. Le vrai désir est l'impulsion manifestement irraisonnée dans son essence ; à sa plus haute puissance, il est irrésistible, alors, despote inflexible, il courbe devant lui toutes les facultés et les oblige à lui obéir et à le servir.
Tous les besoins, les besoins cérébraux aussi bien que les autres, peuvent donner naissance à de vrais et puissants désirs. La volonté proprement dite, c'est-à-dire le désir en apparence libre, dépend presque exclusivement des fonctions cérébrales. C'est une décision précédée d'une délibération. L'homme ayant le pouvoir de percevoir des rapports, de les comparer entre eux et de déduire de cette comparaison des
in libéra mentis potestate non est^ rei alicujus recordari vel ejusdem oblivisci. Quare hoc tantum in mentis potestate esse creditur^ quod rem^ cujus recordamur^ vel tacere^ Tel loqui, ex solo mentis deercto possmnus. Yerum quum nos loqui somniamus^ credimus nos^ ex libero mentis decreto loqui^ nec taraen loquimur, vel si loquimur, id est corporis spontanée motu fit... Somniamus denique, nos ex mentis decreto qusedam agcre, quae, dum vigilamus, non audemus; atque adeo pervelim noscire^ an in mente duo decretorum gênera dentur, phantasticorum unum et liberorum alterum... Qui igitur credunt^ se ex libero mentis decreto loqui vel tacere, vel quidquam agere, oculis apertis somniant. »
(Spinosa, Ethicesy pars 111» çto^» \\, t^çXvûV.'^
rapports nouveaux, s'il accomplit tout ce travail iiUdlocluel à l'occasion d'un fait, d'un être, d'une idée, d'une situation, il en résulte presque toujours la prévoyance d'un bien ou d'un mal, naturellement il craint le second et il veut le premier, qu'il ne peut pas ne pas vouloir.
Donc (je reviens sur mes définitions à cause de leur importance), le désir c'est V impulsion franchement irraisonnée^ la volonté c'est V impulsion délibérée.
Exemple. — Un homme paresseux désire naturellement le repos, mais si le raisonnement lui montre avec évidence qu'en s'astreignant à des veilles, à des études pénibles, il atteindra un bien quelconque auquel il attache un grand prix, // voudra travailler.
Deuxième exemple. — Prenons la forme sèche et mathématique dont Spinosa a tant abusé.
Soit un homme doué ou affligé de besoins voluptueux trèsénergiques. La vue d'une belle femme éveillera presque nécessairement en lui le désir de la posséder. Mais s'il a des facultés intellectuelles et morales développées, il pourra considérer d'une part les ennuis, las périls, les inconvénienis de toute sorte auxquels la poursuite de son désir l'exposera ; d'autre part, l'indignité de sa conduite si, pour posséder celte femme, il lui faut transgresser ce qui, par suite de son organisation, de son éducation, est pour lui une loi morale. Tout cela ne l'cnipcche pas de désirer, mais il veut éviter les maux qu'il voit dans l'avenir, d'où lutte entre le désir et la volonté ou plutôt entre le désir irraisonné de la volupté et le désir raisonné du repos et de l'estime de soi-môme.
Ccndilioiis d'existence du désir et de lu volonté.
Pour désirer, il suffit presque d'être impressionnable. Il est probable que le nouveau -né qui geint sur les genoux de sa nourrice désire être délivré du maillot qui le gêne. Quand plus tard, dans quelques années, la mémoire-imagination re- /ncera a J'epfant des impressions jadis perçues, le désir n'en
sera que plus violent, mais Texistcnce de ces facultés n'e.^t pas indispensable au désir.
Qu*il en est autrement pour la volonté! Pour que celle noble faculté existe, il faut que l'être soit muni :
1*^ De la conscience dans tous ses modes (j'appelle conscience le sentiment de ce qui se passe en nous).
2' Du faisceau bien complet des facultés.
La distinction du désir et de la volonté ressort aussi bien de Tétude de l'individu que de celle de l'homme en général.
Jetons les yeux autour de nous. Chez l'enfant, pas de volonté, mais des désirs violents et courts; chez le jeune boiume, volonté faible, intermittente, subordonnée au désir. Sous ce rapport, la femme est assez souvent jeune toute sa vie^ La volonté dans toute sa plénitude, dans toute sa force sereine, ne se rencontre guère que chez l'homme adulte, quand l'impressionnabilité s'est émoussée, quand les passions d'ordre inférieur se sont attiédies, quand les facultés intellectuelles sont à leur apogée.
L'homme qui sait le mieux maîtriser ses penchants bru* taux, c'est celui dont une longue éducation individuelle et héréditaire a développé l'intelligence et la raison. Très-généralement l'homme du peuple obéit sans résistance à l'impression, au désir du moment. C'est chez les races incultes, voisines de l'état de nature, que l'on observe le plus d'actes violents, brutalement passionnés. Dans nos sociétés modernes, les crimes diminuent sans cesse à mesure que marche le progrès intellectuel; et dans notre histoire le meurtie, le rapt, le viol, etc., sont d'autant plus communs que l'on remoule plus loin dans le passé. Qui peut lire Gré' goire de Tours sans horreur 7 Et sans aller aussi loin, quelle hideuse époque que celle où régnèrent les fils de Catherine de Médicis. De même, les chroniques italiennes du xv' siècle nous peignent l'homme comme un animal énergique, puissant, beau quelquefois, mais toujours violent, instinctif, indomptable. C'est encore aujourd'hui le caractère dominant du peuple dans certaines provinces italiennes, dans la Roroagne, dans les Calabres.
ISTOVR^EAU, \
impression de douleur morale. Pourquoi 7 C*est que vous portez en vous-même le germe des passions dont le poète ▼pas offre le simulacre. Peut-être avez- vous été aussi mordu par la jalousie.
It is thc grecn-ey*d monster^ ^ich doth mock The mcat it fecds ou (1).
{Othello, acte IV.)
Vous VOUS identifiez avec le personnage fictif d'Otbello, et vous incarnant dans ce type passionné, vous vous voyez égorgeant un être adoré. Vous sentez par anticipation les tenaillements du remords qui suivra cette exécrable action, et si vous ignorez le dénoûment du drame, vous désirez qu'un obstacle arrête le bras du meurtrier ; tout cela en subissant une impression morale pénible, anxieuse.
Mais la scène change, le meurtre est consommé. Votre émotion change aussi. Plus de désir. Le mal est irrémédiable. Il ne vous reste qu'une impression de douleur si vive qu'elle vous arrache des larmes, pendant que votre imagination et votre mémoire vous retracent les péripéties de rhorrible tragédie à laquelle vous venez d'assister.
La simple lecture d'Othello pourra produire sur vous une émotion pareille, plus vive peut-être, si votre imagination est puissante ; car vous vous chargerez vous-même d'arranger les circonstances et les personnages du drame de la façon la plus propre à vous émouvoir.
Nombreuses comme les étoiles du ciel sont les émotions qui peuvent agiter le cœur humain. Qu'est-ce que la honte! une impression de douleur morale causée et nourrie par le souvenir d'un action, d'un fait entraînant avec soi, dans notre opinion, une idée d infériorité, de démérite.
La pitié n'est aussi qu'une impression pénible, causée par la vue du malheur d'autrui avec retour sur nous-mêmes, car
(i) C'est le monstre aux yeux verts qui produit — Taliment dont }} se nourrit.