CHAPITRE IV
Quoique doué de propriétés et facultés distinctes, le cerveau >eflt un, ou du moins il y a entre ses diverses parties
The iunatc tortures of that dcep despair^ Which is remorse without the fear of hell.
But ail in ail sufûcicnt to itsclf #
Would make a hcU of heaven — can exorcise From out the unbounded spirit, the quick sensé Of its own sins, wrongs, sufferance, and rcvcuge Upon itsclf; there is no future pang Can deaUthat Justice on the self condemned, He deals ou his own soûl.
(BYaoN, Manfredy acte II, se. i.)
(1) Histoire de Glenadel ; dans Gratiolet {Anatomie comparée du système nerveux, etc.). Nombreux cas de monomanies homicides avec résistance volontaire produits par le fait de la fille Ck>rnier^ dans Marc {loc, cit,). Un fait cité^ar l'auteur {Union médicale , 1865),
(2) Désir déUbcré.
un consensus permanent dans raclion. Tout acte cérébral énergique absorbe/concentre l'activité tout entière de l'organe. C'est un fait d'observation vulgaire. Même à l'état normal, toute application forte, plus ou moins passionnée de Tattention^ diminue et quelquefois abolit l'aptitude du cerveau à percevoir une excitation étrangère à l'occupation actuelle. On lit un livre intéressant, on cherche la solution d'un problème scienliûque, etc. Toutes les facultés convergent vers l'objet du désir ; on ne voit plus, on n'entend plus, on ne sent même plus les stimulations de besoins nutritifs, à moins qu'elles ne soient excessives ; on est distrait. C'est là le premier degré de l'extase, à peu près constant dans les exacerbaiions de la passion. Mais dans cet état la torpeur des sens spéciaux coexiste constamment, avec une exaltation plus ou moins vive des facultés, dans un sens donné. La volonté qui a perdu toute apparence de liberté est devenue désir. L'imagination surexcitée, comme toutes les facultés, obéit à ce désir et nous peint avec^ne netteté parfaite tout^ce qui a trait à la passion du moment. Tout ce que la sensibilité spéciale a perdu, l'idée-image l'a gagné ; elle se rapproche de l'hallucination. Qu'elle y aboutisse, et nous entrons alors pleinement dans le domaine de l'extase, c'est-à-dire d'un état caractérisé par le règne absolu dans le cerveau d'une idée, d'un désir violent, fixe, avec hallucination dans le sens de ce désii' et paralysie plus ou moins profonde de la sensibilité spéciale générale. La vie nutritive elle-même est troublée ; la température générale s'abaisse ; le pouls se ralentit, etc.
Étudions cette curieuse névrose hypnotique, à laquelle on n'arrive guère que par la passion, et tathons d'en éclairer la genèse, l'évolution, à l'aide des précieux renseignements que nous ont laissés les contemplatif^, les extatiques religieux de l'Asie et de l'Europe.
Dominé par une passion mystique, vous aspirez ^ l'e.iLU&^«
16^ œMMEMT LA PASSION SE TERMINE.
Les moyens d'y arriver s*eoscigiieiU et les précepteurs ne manquent point.
Écoutons d'abord l*Inde antique, la mère patrie de Fextase. Que doit faire celui qui aspire à Tunion divine, le saint, le y^î, suivant Texpression sanscrite ?
6 Que le yôgt exerce toujours sa dévotion seul, <l l'écart, sans compagnie, maître de sa pensée, dépouillé d'espérances ;
• Que dans un lieu pur il se dresse un siège solide, ni trop haut, ni trop bas, garni d'herbe, de toile et de peau :
» Et que là, l'esprit tendu vers Tunité, maîtrisant en soi la pensée, les sens et l'action, assis sur ce si^e, il s'unisse mentalement en vue de sa purification ;
6 Tenant fermement en équilibre son corps, sa tête et son cou^ immobile, le regard incliné en avant, ne le portant d'aucun autre côté (1).
» Le cœur en paix, exempt de crainte, constant dans ses VŒUX comme un novice, maître de son esprit, que le yôgî demeure assis et me prenne (c'est Vichnou qui parle) pour unique objet de sa méditation (2). »
Autre moyen : a // faut retenir son haleine, lier sa pensée à un objet particulier, raisonner en soi selon les Yédas, penser que l'âme est une avec Dieu. Quand on attire son baleine, il faut s'en gonfler pleinement ; quand on la garde, il faut rester sans mouvement et dire autant de fois que l'on peut le nom de Dieu (Oum) ; quand on l'expire, il faut penser que le vent est sorti de l'éther et va s'y absorber. Dans cet examen, il faut se rendre comme aveugle et sourd, et immobile comme un morceau de bois (3). »
Et ailleurs : « Pendant chaque aspiration, on doit dire
(1) Selon la traduction donnée par Bochinger, il y aurait : « Tenir le corps, la tête^ la nuque immobiles^ regarder fixement la pointe du nez sans détourner les yeux. »
( Vie ascétique et contemplative chez les Indous et les peuples bouddhistes.)
(2) Bhagavad'Gitâ, traduction d'Em. Burnour, p. 81.
(3) Extrait des Oupnékhat, par Lanjuinais.
quatre-vingts fois Oum, puis autant de fois qu'il est possible, se représentant le créateur comme un être parfait, et pensant qu'on peut le voir par le moyen de sa lumière.
« Faites cela pendant trois mois sans crainte, sans paresse, mangeant et dormant. Au quatrième mois, les bons anges vous apparaîtront ; au cinquième, vous aurez acquis les qualités des anges ; au sixième, vous serez devenu dieu (1). »
C'est un curieux, mais triste spectacle de voir les mêmes folies se renouveler de la même manière chez tous les peuples et dans tous les temps. En Chine, les sectateurs de Lao> tseu ont tracé des règles précises et minutieuses à l'aide desquelles l'homme peut à volonté abdiquer sa personnalité. Un rituel complet, connu de tous les Lao-sé, règle minutieusement la gymnastique de l'extase, surtout les mouvements respiratoires et la direction des yeux. « Ce n'est rien que le talent de se roidir, de se plier, de s'abaisser, de se grandir, de se pelot/)nner, de ?e briser bras et jambes ; la tête, les yeux, la langue et les lèvres ont leurs mouvements bien autrement compliqués. La langue^ qui s'appelle le dragon rouge dans le rituel du Kong-fou, est chargée de faire dans la bouche des balancements, des pulsations, des élancements, d'exciter la salivation. Les yeux doivent également se fermer, s'ouvrir, se torturer, clignoter méthodiquement et avec mesure. Un résultat bien important de cet exercice des yeux, c'est lorsque les deux yeux se sont tournés longtemps l'un vei*s l'autre en regardant la racine du nez, de suspendre par celte fixité le flot des pensées, de mettre l'âme dans un calme profond et de la préparer à une somnolence rêveuse qui est comme le passage à l'extase. Viennent ensuite les manières de respirer : il y en a trois principales : la première consiste à respirer naturellement par la bouche ; la seconde par le nez ; dans la troisième, le nez et la bouche sont en jeu : l'une aspire l'air, l'autre le rejette. Ces trois manières assez simples se compliquent comme à l'ordinaire par d'habiles difficultés : tantôt l'inspiration est précipitée, fdée, pleine ou éteinte ;
(1) Loc, cit. y cité par Bochiog^cr.
tantôt c*est Texpiration qui parcourt cette progression (1). » Chez les Tungouses idolâtres, le chef des shainmans (sammanéens, prêtres) réunit les fidèles, en recueille une contribution, revêt itn habit burlesque, prend un tambour d*une main, de Pautre une baguette garnie de peau de souris, et exécute une danse frénétique avec accompagnement d'épouvantables hurlements ; mais ses yeux gardent dans ce désordre une immuable direction. Sans cesse ils se fixent sur une ouverture du toit Tout à coup il tombe par terre dans un état qui paraît être Textase. On croit dans le pays que par la sacramentelle ouverture du toit, il a vu un oiseau noir, eiïrayant. ËnGn le shamman revient à lui, et alors, passé, présent, avenir, n'ont plus de voiles pour lui, sans compter qu'il a le pouvoir de donner aux consultants la fortune et la santé.
Deux néophytes indous, que le métier d'anachorète avait fatigués, racontaient à Dubois, traducteur français de VOup^ nêkhat sur le latin d'Anquetil, les exercices qui leur étaient prescrits. L*un demeurait éveillé une grande partie de la nuit, en retenant sa respiration aussi longtemps que possible ; et par ce procédé il arriva à voir en plein midi une lune fort claire qui paraissait s'agiter. L'autre, d'après les conseils de son gourou (directeur spirituel), devait, chaque jour, regarder pendant un long espace de temps le firmament j et cela sans faire un mouvement, sans même cligner des yeux. Cet exercice lui procurait des maux de tête et en même temps la vision de météores enflammés.
Dans son épître à la vierge Euslochiam, sur la virginité, saint Jérôme raconte qu'au désert, alors que les tentations l'assiégeaient, il lui arriva, après avoir longtemps contemplé le ciel, de se croire transporté parmi les anges.
L'hagiographie chrétienne, depuis l'époque de la Thébaïde jusqu'aux temps modernes, nous fournirait une ample moisson de faits analogues. Je me contenterai de quelques exemples bien précis, bien complets. Au xV siècle, l'omphalompsyque Siméon, abbé du monastère de Xérocerque, écrivait :
(IJ Histoire universelle des religions y publiée car M. Buchon.
COMMENT ELLE ARRÎTE Â L^EXTâSE. 16]^
« Étant dans ta cellule, ferme ta porte et t'assieds en un coin ; élève ton esprit au-dessus de toutes les choses vaines et passagères ; ensuite, appuie ta barbe sur ta poitrine ; tourne les yeux avec toute ta pensée au milieu de ton ventre ^ c'est-à-dire au nombril. Retiens encore ta respiration, même par le nez. Cherche dans les entrailles la place du cœur où habitent pour l'ordinaire toutes les puissances de Tâme. D'abord tu y trouveras des ténèbres épaisses et difficiles à dissiper; mais, si tu persévères dans cette pratique nuit et jour, tu trouveras, merveille surprenante ! une joie sans interruption ; car, sitôt que l'esprit a trouvé la place du cœur, il voit ce qu'il n'avait jamais vu. Il voit l'air qui est dans le cœur, et se voit lui-même lumineux et plein de discernement (1). ù
C'est probablement par un procédé analogue que van Helmont vit un jour son âme sous la forme d'une pure lumière ayant forme humaine.
Ignace de Loyola donne aux contemplatifs des préceptes qui, pour le fond, ont une grande analogie avec ceux des omphalompsyques et des ascètes de Tlnde. J'ouvre le livre des Exercices spirituels (édition d'Anvers, 1673), et j'y trouve : « La septième addition (à la manière de méditer) est que je me prive de toute clarté en fermant les portes et les fenestrès pendant le peu de temps que je serai là (dans l'or^itoire), excepté lorsqu'il faudra lire ou prendre une réfection.
» La huitième, que je m'abstienne de rire et de proférer les paroles qui y excitent.
» La neuvième, que je n'arreste mes yeux sur personne, ^i ce n'est qu'il faille saluer quelqu'un ou prendre congé de lui. »
Et ailleurs : « La seconde manière de prier est qu'estant à genoux ou assis (selon la disposition du corps et la dévotion de l'esprit), et ayant les yeux fermez ou arrestez en un lieu sans les tourner de côté ny d' autre , je commence à réciter l'Oraison dominicale par son commencement, et qu'à la pre-
(1) Fleury, Histoire ecclésiastique»
mière parole qui est père, j'arreslc one méditation autant de temps que j'y irouveral de significations différentes, etc.
n La troisième façon de prier consiste à prononcer chaque parole de TOraison dominicale, ou de quelque autre prière que ce soit, à chaque fois que l'on respire, en considérant, tandis que la respiration se fait, ou la signification de la parole qu'on a prononcée, ou Texcellence de la personne à qui l'oraison s'adresse, ou ma propre bassesse, ou enfin la différence qu'il y a entre celte personne et moy. »
A la place des mots de l'Oraison dominicale, mettons la fameuse syllabe Oum (ou Om), et nous croirons entendre un ascète indou.
Donc, dans tous les temps et dans tous les pays, les deux principaux moyens mécaniques employés pour provoquer l'extase sont : de regarder fixement, soit la pointe du nez, soit un objet rapproché, quelquefois le ciel, et simultanément de ralentir, d'entraver la respiration. Le premier moyen entraîne nécessairement le second ; car il est à peu près impossible de respirer normalement, rapidement, quand la volonté travaille à maintenir le regard dans la même direction, les yeux dans une position forcée. Le résultat est, comme nous l'apprennent bon nombre d'ascètes, un degré plus ou moins prononcé d'insensibilité et l'apparition de points lumineux, de visions, c'est-à-dire de congestion cérébrale et rétinienne, suite d'une hématose imparfaite.
Mais ce n'est là que la mécanique grossière de l'extase. Les moyens psychiques sont aussi importants, bien autrement intéressants. Ils stimulent le cerveau, préparent le terrain à l'hallucination et lui donnent une couleur spéciale.
Ici encore , brahmanistes , bouddhistes , chrétiens, sont d'accord. Il faut arriver à l'idée fixe, concentrer sans cesse sa pensée sur l'idée de Dieu. Que ce soit le dieu personnel^ le Christ, ou l'essence impersonnelle, le Brahm des Indous, ou JbJen le Nirvana bouddhique. Pour cela, il faut préalablement
rompre tous les lieus qui nous altachent au monde extérieur. Mort aux désirs, mort aux passions, mort aux aiïections, moit aux plaisirs des sens. C'est la perpétuelle exhortation adressée aux dévots par les ascètes de l'Asie, de la Thébaîde, de l'Europe. Plus d'amis, plus de parents. On fuit la société pour se réfugier dans la solitude des forêts, du désert, des couvents ; et là on se livre à la perpétuelle, à l'unique occupation de songer à Dieu, d'aspirer à lui; soit pour jouir de sa présence si l'on est chrétien, soit pour s'absorber et disparaître en lui si l'on est brahmaniste ou bouddhiste.
Cette doctrine du renoncement, c'esl-à-dire du suicide moral par inanition, que le christianisme croit avoir inventée, était prêchée dans l'Inde brahmanique bien avant l'ère chrétienne.
La Bhagavad'Gîtâ nous oiïre à ce sujet une anthologie de préceptes ascétiques que Gerson aurait volontiers signée. Voici, selon le Mahabharata, à quelles marques on reconnaît un homme ferme dans la sagesse et la contemplation :
« Quand il a chassé tous les désirs qui pénètrent les cœurs...; quand il est inébranlable dans les revers, exempt de joie dans les succès ; quand il a chassé les amours, les terreurs^ la colère, il est dit alors solitaire ferme en la sagesse.
» Si d'aucun point il n'est affecté, ni des biens, ni des maux ; s'il ne se réjouit ni ne se fâche^ en lui la sagesse est affermie.
» Si, comme la tortue retire à elle tous ses membres, soustrait ses. sens aux objets sensibles, en lui la sagesse est affermie
» Ayant dépouillé absolument tous les désirs engendrés par l'imagination, et subjugué dans son âme la foule des sensations qui viennent de tous les côtés.
» Qu'insensiblement l'homme atteigne à la quiétude par sa raison affermie dans la constance, et que son esprit ^ fermement recueilli en Ivi-même, ne pense plus à rien autre chose,
» Et chaque fois que son esprit inconstant et uv<\VÂ^<^^fo
LETOVRNEAV. V^
porte ailleurs, qu'il lui fasse sentir le frein et le ramène à l'obéissance
» L'homme sans arrière-pensée, pur, adroit, indifférent, exempt de trouble, détaché de tout ce qu*il entreprend, mon serviteur, est un homme qui m'est cher. (C'est YichnoU qui parle.)
» Celui qui ne s'abandonne ni à la joie, ni à la haine, ni à la tristesse, ni aux regrets, et qui pour me servir n'a plus souci du bon et du mauvais succès, celui-là m'est cher.
» L'homme égal envers ses ennemis et ses amis, égal aux honneurs et à l'opprobre, égal au froid, au chaud, au plaisir, à la douleur, exempt de désir ;
» Égal au blâme et à la louange, silencieux, toujours satisfait, sans domicile, ferme en sa pensée, mon serviteur, est nn homme qui m'est cher. »
« Le désintéressement, le détachement à l'égard
des enfants, de la femme, de la maison et des autres objets (ceci est catholique par excellence), la perpétuelle égalité de l'âme dans les événements désirés ou redoutés ;
» Un culte constant et fidèle dans une union exclusive avec moi ; la retraite en un lieu écarté ; l'éloignement des joies du monde ;
» La perpétuelle contemplation de l'âme suprême, la vue de ce que produit la connaissance de la vérité : voilà ce qu'on nomme la science; le contraire est l'ignorance (1). »
Surtout il faut, pour dissiper les illusions des sens, du radjas perfide, ennemi multiforme, insatiable comme le feu, il faut par-dessus tout éviter l'amour, passion Glle des ténèbres, dévorante, pleine de péché, dont la fureur couvre le monde comme la fumée couvre la flamme, et la rouille le miroir ; comme la matrice enveloppe le fœtus, etc.
C'est exactement ce qu*ont prêché à Fenvi les uns des autres les pères, les saints, les solitaires du christianisme. Un livre tout imprégné de ce charme qui accompagne toujours la conviction émue, de cette poésie monacale si chère
(i) Trad, Era. Burnouf.
aux mystiques, résume admirablement le code méthodique de cette castration intellectuelle qu*on appelle mysticisme. J'y copie presque au hasard quekjues versets : c* Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis^ Dieu s'approchera de lui avec les saints anges
A Fermez sur vous votre porte, et appelez à vous Jésus,
votre bien-aimé
» Votre demeure doit être dans le ciel, et vous ne devez regarder toutes les choses de la terre que comme en passant.
^) Il faut donc, Seigneur, s'élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher parfaitement de soi-même^ se maintenir dans cet état d'élévation, et reconnaître que tout est sorti de vos mains et que rien n'est semblable à vous.
» Et si l'on n'est pas tout à fait détaché de ce qui est créé, ou ne peut s'appliquer librement aux choses divines.
» Et c'est pourquoi on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent se séparer entièrement des créatures et des biens périssables.
» Le grand obstacle est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur^ de sensible, et qu'on fait peu de cas de la parfaite mortification (1). »
Mortification, le mot est juste : c'est la vie qu'il s'agit d'égorger.
Mais en résumé cette doctrine du renoncement, de l'insensibilité totale, peut se formuler en une seule grande règle d'éducation mystique : Fixer perpétuellement l'attention sur ridée de Dieu, Créer une idée (ize^ une passion mystique, en l'exaltant, si cela est possible, jusqu'à la monomanie et sou couronnement, l'extase, c'est là le but Pour y arriver, les mounis asiatiques se contentent de prescrire d'associer au régime et aux pratiques ordinaires la pensée de Dieu ; mais ce conseil, ils le donnent d'une façon synthéthlque, générale, sans grands détails. Quels étonnants progrès le temps recèle dans ses vastes flancs ! Quels procédés pleins de rafiBnement l'Europe catholique a su découvrir !
(1) Imitation de Jésus^Christ,
Et combien la vieille méthode brahmanique esl inférieure à celle dont un habile observateur du x^V siècle nous a légué la savante exposition I
Quel que soit le sujet sur lequel nous fixons notre attention, il nous est à peu près impossible de ne pas nous le figurer par rimagination, s'il n'est absolument abstrait Et encore la métaphysique la plus immatérielle ne peut réussir à expulser de son langage les métaphores concrètes, les comparaisons grossièrement corporelles qui forment la charpente nécessaire de toute langue. Cousin et ses adeptes n*ont jamais pu réussir à créer un langage aussi impalpable que leurs théories. L*idée, je le veux bien, est souvent bannie inexorablement de leurs longs raisonnements; mais le style, quoique pâle, exsangue et décharné, a encore une ombre de corps.
Mais point de digression. Je reviens à mes mystiques européens, et à celui de leurs glorieux chefs dont je veux parler : c'est saint Ignace de Loyola.
A lui paraît revenir l'honneur d'avoir remarqué le premier l'importance de ce travail figuratif, créateur d'images, qui accompagne la pensée. Aussi l'objet capital de ses Exercices spirituels est de prescrire des règles pour exercer, pour fortifier l'imagination, pour l'habituer à enfanter dans la pensée du dévot de véritables représentations scéniques, des féeries religieuses, propres à l'intéresser, que dis-je, à l'émouvoir.
Ouvrons le livre des Exercices :
« Le cinquième exercice est une contemplation de l'enfer, laquelle, outre l'oraison préparatoire et les deux préludes, comprend cinq points et un colloque.
» L'oraison préparatoire ne diffère point de celle qui a précédé.
n Le premier prélude, qui est la disposition du lieu, est icy de se meltre devant les yeux de rimagination, la longueur^ la largeur et la profondeur de Venfer.
» Le premier poijit est de s'imaginer que l'on voit les vastes embrasements des enfers et les âmes enfermées dans des corps de /eu comme dans des prisons.
» Le second est ôiOuïr par la force de V imagination les lamentations, les pleurs, les cris et les blasphèmes qui s'élèvent de là contre Jésus-Christ et ses sainis.
» Le troisième est de flairçr^ par un sentiment imaginaire de Vodorat, la puanteur de la fumée, du soufre et de la pourriture très-infecte de cette sentine.
» Le quatrième, d'y goûter semblablement des choses très-amèreSy comme les larmes, la moisissure et le ver de conscience.
» Le cinquième, de toucher en quelque façon ces feux qui bruslent même les âmes de leur attouchement. » (Édition d'Anvers.)
Y a-t-il rien de plus étrange qne ce monstrueux accouplement de sensualisme grossier et de prétendu spiritualisme chrétien ?
Pour joindre l'exemple au précepte, le traducteur, dans l'édition dont je parle, a fait placer en tête de chaque exercice une gravure représentant le sujet à méditer. Celle de la méditation vraiment infernale à laquelle j'ai emprunté les extraits ci-dessus, nous fait voir au premier plan une grande fosse cubique grillée d'énormes barres de fer en croix. Au centre de la grille, se croisent une massue à deux têtes et un glaive. Dans la fosse, des flammes, et au milieu d'elles, mordus par elles, des damnés à tête chauve dont la face grimace de douleur. La foudre tombe sur ce lieu de supplice, sous la forme d'un zigzag sortant d'un nuage et terminé par un fer de flèche. Du même nuage pleuventdes pleurs ou des gouttes de sang. Sur le second plan, des squelettes étendus, des fossoyeurs ouvrant et creusant des tombes. Au fond, pour faire contraste, une mer paisible sur laquelle vogue un navire. De la bouche d'un des damnés sort une banderole portant ces mois : « Etemitasî » C'est le trait final.
L'eff'et de pareilles contemplations pratiquées dans l'obscurité par un pénitent convaincu, terrifié à la pensée de l'enfer, avec « les yeux fermez ou arrestez en un lieu, sans les tourner ni d'un côté ni d'autre », suivant le précej)te, donne nécessairement à l'idée-image une netteté bien
grande. Alors apparaissent des scènes autrement terribles que celles de la gravure, d'horribles spectacles pleins de relief, de vie, de bruit et de couleur. On entend pétiller les flammes rougeâtres, gronder la foudre, crépiter les chairs qui brûlent, hurler les suppliciés, et au-dessus de ce tableau effroyable planent Timage navrante d'un Dieu implacable, l'idée d'une éternité sans limites.
Le dévot, profondément ému, contemple tout cela, et chaque jour, et à heure fixe, en fuyant toute distraction, en exaltant son impressionnabilité par le jeûne, l'insomnie, les macérations corporelles. Bientôt régnent l'idée fixe, l'habi* tude, Taltrait invincible, ct^ en même temps, l'idée-image devient hallucination chez beaucoup, extase chez quelquesuns.
Nous avons vu les procédés mécaniques aboutir, en dernière analyse, à des phénomènes congestifs du côté du cerveau. Les procédés psychiques qu'on leur associe ont un effet analogue, car on peut établir comme loi la proposition suivante :
Toute application profonde de l'attention ralentit nécessairement, parfois môme suspend momentanément les mouvements respiratoires.
D'où nécessairement un certain degré de congestion cérébrale passive. En outre, il est permis de croire que la surexcitation des facultés détermine de son côté un afflux sanguin dans les centres nerveux (1).
J'ai parlé plus haut des privations, des macérations auxquelles s'astreint le contemplatif des exercices spirituels. C'est là un point très-important sur lequel il est indispensable de donner quelques détails.
(1) Cas cite par Picrquin^ p. 22. Observations semblables faites par Blumenbach dans un cas de perte de substance des os du crâne [Archives de médecine, 1861; l. I).
Macérer, mortifier, exténuer le corps, ce maudit ennemi de Tame, c'est l'éternel précepte éternellement répété par tous les maîtres es contemplation, de quelque âge et de quelque pays qu'ils soient.
Dur, sévère, souvent terrible, tel doit être le genre de vie de l'anachorète indien. Il faut dessécher ^enveloppe corpo^ relie.
Nul plus que le majestueux aïeul d'Homère, le divin Valmiki, n'a poétiquement senti la nature. Les suaves émotions qu'éveillait en lui le grandiose aspect de l'Inde et qu'il traduisait en slokas, doux et brillants comme des perles^ nous les sentons nous envahir avec délices, nous Européens du xix^ siècle, à la seule lecture de son merveilleux poëme. Ces magiques tableaux, parés et vivifiés par l'exquise imagination du grand poëte, nous les voyons, en le lisant, paraître et resplendir à nos yeux. Les grandes montagnes se dressent devant nous, et le puissant soleil de l'Inde teint leurs cimes des plus riches couleurs. L'éclat de l'argent, la pourpre sanglante, l'opale, l'émeraude, le diamant imbibé de lumière^ y luttent de splendeurs. Les gazelles boivent dans des rivières suaves, voilées de lotus rouges et de nymphéas bleus. Des arbres de mille espèces font à ces belles eaux une voûte fleurie. Une brise parfumée balance la cime de ces arbres, frais asile d'une multitude d'oiseaux moins enivrés d'amour que le noble Rama et la gracieuse Sita aux yeux de lotus. Belle comme une nuit azurée qui s'empourpre au matin, la radieuse princesse s'appuie amoureusement sur la large poitrine du héros (1).
A chaque page sont glorifiés les plus nobles des sentiments humains. Rama, pour dégager la parole de son vieux père, troque avec joie le trône d'Ayodhyâ, la cité sainte, contre les forêts et la hutte de l'anachorète. Pour suivre son bien-aimé, la délicate Sitâ préfère au luxueux gynécée les bois infestés de tigres, d'éléphants, de hideux reptiles ; à ses joyaux, à ses parures royales, les vêtements d'écorce de Tas-
(1) Voyez le Ramayanay trad. Fauche.
cète. Il part ce noble couple, et le vieux roi Daçaralha en meurt de douleur.
£h bien ! au milieu de cette épopée si humaine, si sen* suellement artistique, résonne à chaque instant comme un glas mortuaire le lugubre précepte : Il faut macérer, dessécher l'enveloppe corporelle; le vrai bien, c*est Tascétisme, c'est la mort anticipée.
« Ascète énergique, Bhagiraiha se macéra sur le mont Gaukarna dans une rigide pénitence. : se tenant les bras toujours levés en l'air, se dévouant Tété aux ardeurs suffocantes de cinq feux (qualre autour de lui et le soleil de Tlnde sur la tête), couchant l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées pluvieuses, n'ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture, il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence. *> Charmé de cette belle conduite, Brahma lui-même vient lui rendre visite, el « après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres (Brahma), le royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le bout seul d'un orteil appuyé sur le sol, ses bras levés en l'air, sans aucun appui, n'ayant pour aliment que les souffles du vent, sans abri, immobile comme un tronc d'arbre, debout, privé de sommeil et le jour et la nuit (1). » Pas de poème sanscrit qui ne fourmille de traits analogues (2). Le code de iManou tient le même langage : « Que l'anachorète se roule sur la terre ou qu'il se tienne sur la pointe des pieds durant toute la journée ; que dans les chaleurs de lété il s'entoure de cinq feux ; que dans la saison des pluies, il s'ex* pose sans abri aux nuages ; que dans la saison froide il porte des vêtements humides et s'inflige des pénitences de plus en plus terribles, etc. »
Tout le monde connaît les absurdes vœux des modernes fanatiques indiens; la suspension par des crochets pénétrant dans les chairs, les ongles des doigts perforant les mains toujours fermées, les bras tenus levés pendant des années, jus-
(1) Ramayana^ trad. Fauche.
{2J Mahabharata, — Poèmes de Kalidasa, etc.
qu*à Tankylose. Quelques mounis se promènent vêtus de l'espace. C'est par ces aimables moyens que l'on parvient, disent les règles ascétiques, à triompher des perfides illusions des sens, à éteindre les désirs. A coup sûr, on arrive à donner au système nerveux une maladive et monomaniaque irrita*» bilité.
Soit tradition originaire de Tlnde, soit conséquence naturelle des idées religieuses exaltées, les chrétiens ont copié ou imité presque exactement les Indiens. Sans s'en douter, les cénobites chrétiens du v® siècle se conformaient aux cruelles prescriptions du code de Manou. Il fallait oublier le corps, éteindre les désirs charnels par une rigoureuse abstinence : « Non quod Deus, univensitatis creator et dominus, » iiitestinorum nostrorum rugitu et inanitate ventris, pulmo- » nisque ardore delectetur, sed quod aliter pudicitia tuta » esse non possit. » (Saint Jérôme, ad L'ustochiam,) On devait coucher sur la dure, s'exposer aux intempéries, ne point se laver, ni s'oindre d'huile : « Totum autem corpus » nemo unguet, nisi causa infirmitatis ; nec lavabitur aqua » nudo corpore, nisi languor perspicuus sit (1). » La saleté est agréable à leur dieu. Les uns se chargeaient de chaînes, de lourdes croix; d'autres cénobites des deux sexes n'avaient pour voiler leur nudité que leurs longs cheveux (Gibbon). Une secte nombreuse de la Thessalie broutait dans les champs avec les troupeaux. Saint Éphrème fait le panégyrique de ces moines broutant (Po<7xoc). On s'ingéniait à trouver des cellules dont la forme exposât le cénobite à la rigueur des saisons dans une attitude aussi gênante que possible. Tout le monde connaît l'histoire de saint Siméon le Stylite, qui passa trente années sur le sommet d'une colonne, exposé à toutes les rigueurs des saisons^ courbant et redressant alternativement son corps en baissant la tête jusqu'aux pieds. Dans les couvents, une règle extrêmement sévère torturait les moines. Aussi, au VI® siècle, .on fonda à Jérusalem un hôpital pour recevoir les pénitents austères qui avaient perdu la raison.
■ (1) Regul, Pachom,^ XGlf, pars 1,
Plusieurs se suicidaient ; ils avaient le tœdium vitœ. Un grand nombre avaient des hallucinations (1).
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le même esprit de haine frénétique contre la vie a fait délirer les catholiques fervents. Mortifier le corps. Tous les saints, les fondateurs d'ordres religieux, les ascètes, ont tenté d'atteindre ce but par les privations, les veilles, les saignées monacales, etc. Aujourd'hui encore n'avons-nous pas des trappistes et surtout des carmélites ?
Sans être d'une sévérité excessive, Ignace de Loyola recommande cependant, dans ses Exercices spirituels^ de retrancher des aliments, « même de ceux qui sont convenables pour l'entretien du corps », de réduire le sommeil à une juste mesure, de s'abstenir surtout de viande ; « enfin, d'user de cilices, de cordes, de chaînes de fer, de disciplines desquelles il semble toutefois plus expédient que le sentiment de la douleur ne soit qu'en la chair, sans pénétrer jusqu'aux os avec danger de se faire malade. Et pour cela, nous nous servirons principalement de disciplines faites de cordelettes qoi causent de la douleur aux parties extérieures, sans pénétrer les intérieures, jusqu'à pouvoir causer des maladies. » Il est difficile d'être féroce avec plus d'humanité.
£t n'entendons-nous pas même le doux auteur de Tifflothée, le féminin François de Sales, conseiller à sa mystique pénitente, madame de Chantai, de flatter rânesse, alon qu'elle regimbe, par quelques coups de discipline.
Comme on le voit, le mysticisme de tous les âges a deviné le sanguis moderator nervorum du médecin de Cos.
Nous pouvons donc, avant d'analyser l'état extatique lui-même, résumer en quelques lignes les J^rocédés qui y peuvent conduire. Voici la quintessence ^,e tous les préceptes ascétiques sur ce sujet : M
1° Développer une maladive irritabili^^ jm système De^ veux par un régime débilitant associé ^^ ^^ mëlhodique em* ploi de la douleur physique.
(4) Fleury, Hist, ecciésiastique.-^Gi]^^} c*f^^ ^g^^ ^ Bas^Snff'
GOMMENT ELLE ARRIVE A L'eXTASE. i79
2^ Délci miner par cerlaiues pratiques un certain degré de congestion cérébrale.
3<^ Concentrer l'attention sur uUe pensée unique, en desséchant graduellement chez le pénitent tous les désirs, tous les sentiments naturels. (Un moine du v* siècle, recevant sa sœur dans le cloître, fermait les yeux pour ne pas la voir.) On arrive ainsi à créer une idée fixe, un désir unique, c'est-àdire à provoquer Tébranlement, l'activité automatique de certains groupes de cellules cérébrales dans un sens donné. Portée à un certain degré, cette tendance à la répétition des mêmes actes, qui est essentielle aux cellules cérébrales et sans laquelle la mémoire serait impossible, captive le cerveau tout entier et toutes ses facultés, en vertu de la solidarité anatomique et physiologique qui unit si étroitement toutes les cellules cérébrales (1).
U^ Enfin, dernier progrès de l'art, créer des hallucinations par une savante gymnastique de l'imagination, comme l'en seignc saint Ignace.
Notons cependant que rien de pareil à l'extase n'est décrit dans les Exercices spirituels. L'auteur y parle seulement d'une certaine émotion intérieure, accompagnée d'effusion de larmes. Mais tous les biographes nous racontent à l'envi les extases du saint et les bienheureuses visions qui les peuplaient.
(i) C'est âu moyen de cette théorie si vraisemblable que M. Luys explique les monomanics. Il compare ayec beaucoup de justesse cette sorte d'imprégnation des cellules cérébrales dont nous parlons à la phosplioresccncc^ à la propriété que possèdent certains corps d'emmagasiner la lumière, et de pouvoir agir, après un certain laps de temps, sur des plaques photographiques sensibilisées.
(J. Luys, Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal.)