TERMINER U PASSION
Bien souvent la passion conduit l'être qu'elle maîtrise i la folie, quelquefois à l'extase. Ce sont les seules terminaisons pathologiques dont je veuille m'occuper.
La folie est la sœur puînée de la passion. L'une et l'autre sont à peu près inconnues chez l'enfant et très-rares chez le vieillard.
L'une et l'autre sont d'autant plus fréquentes, que le fonctionnement cérébral est plus énergique, que la race est plus civilisée et intelligente, C'est pourquoi les maladies mentales augmentent sans cesse en nombre, c'est pourquoi la fqlie est beaucoup plus commune dans les villes que dans les campagnes, dans les grandes villes que dans les petites (1).
Est-ce une raison pour entonner, après tant de médecin0i d'écrivains, de moralistes, un banal chaut de douleur, poqr gémir sur la décadence universelle, sur l'affaiblissement d^s
(1) On peut citer bien d'autres faits à l'appui de l'opinion que nous émettons ici. Ainsi la fréquence de l'idiotie et celle de la folie sont généralement en sens inverse.
L'idiotie est plus fréquente dans les campagnes que dans les yilles. La folie est plus fréquente dans les professions libérales que dans les professions industrielles, dans ces dernières que dans les professions agricoles. D'après la statistique officielle, les professions libérales donneraient une proportion de 3,10 aliénés sur 1000, tandis que les
sentiments religieux» et pour prévoir et prédire dans Tavenir rabominaiion de la désolation I C'est tout autrement que les faits doivent s'interpréter. Dans une bataille, il y a d'autant plus de morts que les armées sont plus nombreuses, d'autant plus que la lutte est plus acharnée. Sur une ligne de chemin de fer, les accidents sont d'autant plus nombreux que la circulation est plus rapide et plus active. Un homme paisiblement endormi dans im lit moelleux, dans une maison bien close, court beaucoup moins de dangers que le docteur Livingstone traversant le continent africain sur le dos d'un bœuf, bravant les maladies, le climat et les sauvages. Gela revient à dire que le cerveau s'use en proportion du travail accompli. !\Jais néanmoins la veille est préférable au sommeil, le mouvement au repos, la suractivité intellectuelle à la torpeur. La folie est très-rare chez les animaux ; elle n'est pas commune chez le sauvage ; s^ensuit-il que l'état social de l'Australien stupide soit préférable à la civilisation de plus en plus active de Londres, de New- York et de Paris ? Devant la science, les mythes religieux s'évanouissent un à un, les solutions enfantines des grands problèmes du monde qui pendant tant 4e siècles avaient servi d'oreiller soporifique à l'intelligence, humaine, sont réjàudiées. L'homme a conscience de son ignorance, condition indispensable pour appfendre^ et il s'élance avec ardeur à la recherche de la vérité. Qu'un certain nombre, un petit nombre d'organisations, soient trop faibles pour s'affranchir, lutter et chercher, c'est un malheur, mais un malheur compensé par un plus grand bien, et qui n'autorise pas à préférer la léthargie à la vie, l'état intellectuel d'un fakir somnolent à celui de Newton et de Cuvier.
militaires et marins ne donneraient que 1,99^ et les commerçants et négociants 0,42 sur 1000.
Aux Etats-Unis, la population blanche fournissait énormément plus d'aliénés que la population de couleur en esclavage (0,76 : 0,10); mais la différence est beaucoup moins grande relatiyement à la population de couleur vivant en liberté (0,7S : 0,71 sur 1000 habitants). (Parchappe.)
Que le déchet cérébral, l'usure, soit proportionnel à Taclivité du fonctionnement, c'est ce qui ressort du tableau suivant que j'emprunte au docteur Descuret, en modifiant seulement Tordre des nombres (1).
Tableau comparatif indiquant la fréquence de Valiénation mentale
dans diverses capitales.
Le Caire
Madrid
Soiut-Pétersbourg . . .
Naples
Rome
Dresde
Turin
Florence
Milan
Paris
Londres
La comparaison, au même point de vue des nations euro* péennes, donne un résultat analogue. Ain&i, d'après Maria Rubio, on compte dans le canton de Genève 1 aliéné sur kk% habitants ; en Ecosse, 1 sur 513 ; en Angleterre, 1 sur 700; en Espagne, 1 sur 1733; en Irlande, 1 sur 2125, etc. (2).
Quant à l'étroite parenté de la passion et de la folie, tous les aliénistes, toutes les statistiques étiologiques des maladies mentales l'attestent à l'euvi.
«( Les informations les plus précises, disait déjà Piucl» fournies par les parents des aliénés de l'hospice de Bicétrc, ou bien par des personnes qui conservaient avec eux quelque liaison, m'ont convaincu que les sources les plus ordinaires de l'aliénation mentale tiennent à quelque chagrin violent contracté par des revers de fortune ou la perte de quehjue objet chéri, non moins qu'à des terreurs religieuses, à un
(1) Médecine des passions, 1844.
(2) Dans ces statistiques^ on parait avoir compté en bloc les idiots et les fous proprement dits.
amour conirarié et malheureux ; d'où il est aisé dç conclure que les délires non fébriles, loin de tenir à des vices d'organisation du cerveau, dépendent presque toujours de quelque passion forte et véhémente, autant par la nature de l'objet de cette passion que par la sensibilité très- vive de celui qui réprouve (1). »
Suivant Parchappe, la folie serait due à des causes morales 63 fois sur 100. Pinel représente par 66/100 l'action des causes morales dans la manie, et par 0,80 cette même action dans la mélancolie (2).
Si, au lieu de considérer les aSectiotts dites mentales en bloc, nous nous occupons seulement des monomanies^ alors le rôle prédisposant des passions devient tout h fait prépondérant, et Ton peut dire que la monomanie n'est qu'une émotion ou une passion continuée et considérablement exagérée. La simple nomenclature des mononianies prouve à cet égard l'unanime consentement des médecins. Nous y vayons la monomanie ambitieuse, la nymphomanie et le satyriasis, Vérotomanie, la démonomame, la panophobie, la nostalgie^ la mélancolie, la folie suicide.
Un autre moyen de faire ressortir la très-proche parenté de la passion et de la folie, c'est de chercher la limite qui les sépare.
Or, jamais frontière ne fût plus difficile à tracer. C'est là recueil, la pierre d'achoppement du juge et du médecin légiste. « Les conceptions, les sentiments, ainsi que les actes des personnes dont la situation mentale est douteuse, se rapprochent tellement, dans beaucoup de circonstances, de Télat intelleciuel normal, qu'il peut devenir très-difficile pour le médecin de dire s'il y a ou s'il n'y a pas folie. Où cesse sur-
(1) Piael, Nosographie philosophique,
(2) A Tours, sur 325 aliénés, 186 cas par causes morales (Gliarccllay). Sur 81 aliénés, 53 cas pour causes morales (Esquirol). MM. Fahct, Morel, etc., constatent le même fait.
113 aliénés observés par Pinel avaient tous perdu la raison par des causes morales. La proportion diminue en apparence dans les relevés mal faits englobant des épileptiques, des apoplectvQïûL<i.%,^V.t«
lout la pnssion portée au plus haut degré, et où ccmmeacc le délire^ où encore Taltération delà volonté; en d'autres mots, quelles sont les limites où la raison cesse et où )a folie commence (1)?» L'auteur que je viens de citer n'en sait rien, et les longs extraits qu'il emprunte à M. Lélut prouvent seulement que la caractéristique différentielle est nulle et que la raison va se fondant dans la folie par nuances insensibles. « On trouvera, dit M. Lélut, les analogues de la folie et de la raison dans ces passions violentes, exclusives et longtemps continuées où, comme dans la passion de l'amour, domine un seul sentiment, un seul ordre d'idées, que la raison combat quelquefois, mais en vain, que d'autres fois elle ne cherche pas à repousser, soit qu'elle s'y emploie, ou qu'elle soit devenue incapable de juger de ihir trop grande extension. Souvent il y a, dans ce cas, une absorption, une concentration morale qui frappent les yeux même les moins exercés ; il y a une distraction qui n'est pas ordinaire, et jusqu'à de l'incohérence dans les idées, et cet état qui n'est autre chose que de la mélancolie, c'est-à-dire le premier état de l'aliénation mentale^ passe souvent à un véritable état de manie déclarée ; mais, dans beaucoup de cas, il n'en est heureusement pas ainsi (2). »
Ce qui n'empêche pas ces auteurs, et la plupart de ceux qui ont écrit sur ce sujet, de conclure contrairement à leurs prémisses que la raison diiïère toujours de la folie, qu'il y a des signes distinctifs bien tranchés, qu'ils les connaissent très-bien ; que l'homme est libre, et par conséquent punissable, justement punissable, quand il commet certains actes. Seigneur Jésus, délivrez-nous de la théologie, délivrez-nous (le la métaphysique, délivrez-nous des mythes psychologiques sur lesquels nous sommes échoués depuis si longtemps. Non, l'homme n'est pas libre; non, la raison, dans nombre de cas,
(1) Marc, De la folie considérée dans ses rapports médico-judi' ci' lires.
(2) Lélut, Recherches des analogies de la folie et de la raison [Gaz, méd.y 30 mai 1834, cité par Marc).
ne se peut distinguer de la folie. S'ensuit-il qu'il ne faille pas châtier les criminels? Nullement; il faut seulement no plus les châtier au nom de la notion du juste absolu, qui est une fiction métaphysique; mais nous reviendrons sur ce sujet.
Contentons-nous, pour le présent, d'indiquer autant que possible les caractères de la raison, les caractères de la folie, sans aucune prétention à l'infaillibilité, et en faisant nécessairement abstraction des états transitoires où toute distinction est radicalement impossible.
Un abîme sépare l'être intelligent, conscient, raisonnable, du maniaque insensé. L'un est le roi de la nature vivante et inanimée ; l'autre est une machine abjecte, inférieure li la brute ; mais, entre ces deu« pôles si dissemblables, ou ob-* serve toutes les nuances, et c'est par une insensible dégradalion de tejntes que l'on passe de la lumière à l'obscurité, de la raison à la folie. La passion est une de ces teintes intermô* diaires ; c'est le crépuscule, pourtant ce n'est pas la folie (Ij.
Si nous voulons comparer aux passions ces troubles fonc-» tionnels du cerveau appelés maladies mentales, nous devons commencer par éliminer la manie proprement dite. La manie peut bien terminer quelquefois la passion, mais elle n'a presque plus rien de commun avec elle et encore moins avec la froide raison. La raison, c'est le jour; la manie, c'est la nuit. Mais entre les passions et les manies partielles, les mo^ nomanies, le parallèle devient possible, car il n'y a plus que des différences de degrés. Quelles sont donc les analogies et les différences 7
aberration de la sensibilité, délire des sensations, suivant l'expression du docteur Michéa, délire aussi de l'impression-
(1) «Qu'est-ce que la folie? qu'est-ce que la raison? Ce sont là des questions auxquelles je me garderai bien de répondre... Pour discerner la folie, nous ne la comparerons pas à la raison, être métaphysique et abstrait..*
» Il est certain que le dernier terme d'une passion et le premier terme d'une monomanie qu'elle a directement engendrée ne sont pas faciles à distinguer. » (J. P. Falret, Des maladies me^(vi(^lft5s^^
là
uabililo, de la raison, par suite abolition de la volonté raisonnée, voilà les signes principaux de la folie confirmée. Cherchons-les dans la passion.
L'hallucination est rare dans la passion, tellement que le plus souvent elle peut être considérée comme on signe prodromique de vésanie. Dans les cas de passion simple où elle se montre, sans être suivie de folie, elle n'est qu'accidentelle et de courte durée. Symptôme d'une turgescence, d'une érection cérébrale produite par une émotion forte, elle disparaît avec la modification cérébrale fonctionnelle qui l'a causée.
Jeanne Darc, si célèbre par ses hallucinations, ne donna jamais de vrai signe de folie. Christophe Colomb, en proie à une hallucination hypnagogique, entendit une voix lui ordonner de briser les chaînes de l'Océan,
Dans la passion aussi bien que dans la monômanie confirmée, l'impressionnabilité est modiGée, mais un peu différemment. Simplement exagérée dans la première, elle est pervertie dans la seconde. Le passionné souffre et jouit à l'occasion d'actes, de faits qui laisseraient parfaitement froid l'homme raisonnable, ou ne lui causeraient que fort peu de peine ou de plaisir. Mais enfin ces impressions ont chez lui ordinairement une cause bien palpable. Pas n'est besoin de cause externe pour faire rire le fou ou pour exciter ses glandes lacrymales. C'est bien souvent sans savoir pourquoi, sans même se demander pourquoi , qu'il est triste ou gai, paisible ou furieux.
J'avoue qu'il y a dans l'état de la raison une bien grande analogie chez l'un et l'autre. Tous deux perçoivent mal les rapports; cependant, là encore, il y a une différence de degré; si les conceptions du passionné sont souvent fausses, celles de l'aliéné monomaniaque sont parfois monstrueuses, vraiment délirantes. L'un voit mal, l'autre est aveugle.
Du côté de la volonté, cette sœur de la raison, la différence est encore plus tranchée. Là peut-être se trouverait le critérium, s'il pouvait y en avoir. Dans la passion, il y a àésir, impulsion spontanée, qu'il est impossible d'étouffer en
tant que phénomène cérébral, mais de lîi à l'obéissance docile, il y a loin encore ; car un vivace essaim d'autres désirs, puissants aussi, luttent plus ou moins heureusement contre le désir passionné. Aussi la lutte est constante pour beaucoup de passions que le passionné juge coupables, et si, dans un moment d'exacerbation, le torrent du désir entraîne à des actes que la raison réprouve, l'arrêt que cette dernière a porté n'en est pas moins présent à la pensée, pas moins incontesté :
Video meliora, proboquc^ détériora sequor.
a dit le poêle dans un vers immortel, parce qu'il est profondément vrai. Aussi bien souvent, après le triomphe de la passion, après le premier enivrement de la possession^ naissent le regret et la honte, et la dent du retuords se charge de punir l'homme coupable d'avoir transgressé ce que son éducation, son organisation lui font considérer comme une loi morale.
Ni le charme d'une prière, ni la vertu purifiante D'une pénitence, ni les regards jetés sur le monde, ni le jeûne Ni Tagonie, ni plus puissantes encore Les tortures innées de ce profond désespoir Qui est le remords sans la crainte de l'enfer. Mais qui se suffit à lui-même.
Et ferait du ciel un enfer, rien ne peut exorciser Hors de l'esprit sans frein, le vif sentiment De SCS propres péchés, de ses torts, de ses souffrances, de sa
[vengeance Sur lui-même; nulle angoisse future N'équivaut au châtiment de qui se condamne.
C'est de sa propre conscience qu'il relève (1).
Dans la monomanie, on observe bien rarement une semblable lutte, je dis dans la monomanie bien complète. C'est
(1) Nor charm in prayer — nor purifying form
Of pénitence — nor outward look — nor fast — Nor agony — nor greater thau aVV XYie^ft
ordinaircmeot sans hésitation^ sans remords, que le vrai monomaniaquc commet les actes souvent monstrueux auxquels le pousse sa vésauie.
Il y a cc|)endant bien des exceptions, bien des cas transi* toires. Nombre de moqomaniaques suicides luttent contre leur idée ûxe. On a vu des monomaniaques homicides réclamer eux-mêmes des liens, des gardiens, une maison d'aliénés (1). Mais notre observation subsiste dans sa généralité. Abstraction faite des cas intermédiaires, on peut dire que dans la passion la volonté raisonnée (2) est malade, mais qu'elle est morte dans la monomanie.