CHAPITRE I
DE l'iMPRESSIONNABILITÉ.
Les biographes de Descartes nous assureiït qu'il eut, dans sa jeunesse, la passion du jeu et n'en triompha qu'à force de volonté et de philosophie. Ge moment de délire dut être bien passager, et le philosophe l'avait certainement oublié quand David Hais nous le peignit avec cette physionomie placide, douce, éclairée par une expression d'imperturbable sérénité qui défie la passion. Quant à nous, nous ne pouvons ressusciter en imagination l'illustre auteur du Discours sur la méthode, qu'en lui donnant un tempérament lymphatique, un cerveau très-richement doué du côté intellectuel, beaucoup plus pauvrement du côté affectif. L'auteur du Traité des passions n'y eût pas décrit dogmatiquement l'étrange mécanique cérébrale de la passion qu'il imagine, s'il eût souvent ressenti les ardentes étreintes des phéno* mènes moraux qu'il étudiait. Aussi, alors qu'il cherche
une base solide à sa philosophie, le voyons-nous s'enfermer dans un poêle allemand, y réfléchir tranquillement et donner pour fondement à l'édifice philosophique qu'il va construire la pensée, la conscience des phénomènes intellectuels. Il semble ne pas voir les autres phénomènes de conscience ; car, si la proposition : CogitOy ergo surriy est incontestable, les suivantes ne le sont pas moins : « Je vois, donc je suis ; je souffre, donc je suis ; j'ai faim, donc je suis», etc. En un mot, tous les phénomènes de conscience, quels qu'ils soient, nous prouvent d'emblée et jusqu'à l'évidence que nous vivons, que nous sommes. Mais le tranquille Descartes, voué, du moins à ce moment de son existence, aux spéculations purement intellectuelles, s'attache tout naturellement aux actes qui forment le fond de sa vie cérébrale et nous laisse ainsi beaucoup à glaner dans le champ de l'étude psychologique.
Parmi tous les phénomènes de conscience, un groupe très-important a été à peu près oublié ou dédaigné par les philosophes. Ceux qui l'ont entrevu l'ont confondu avec les sensations et très-imparfaitement décrit. Je le dénomme groupe des impressions.
L'impression est un phénomène cérébral, dont les caractères sont d'être toujours passif et jamais indifférent. On peut définir l'impression tout sentiment de plaisir ou de douleur abstractivement considéré et dégagé de tout autre élément psychique, cas assez rare dans la réalité, comme nous le verrons plus loin; car l'impression réagit presque toujours sur les facultés pour les stimuler, les émousser, les faire agir dans un sens donné. L'impression, c'est l'acte isolé, un mode d'une importante faculté ou plutôt propriété cérébrale, que nous désignerons naturellement sous le nom d'impressionnabilité.
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Pour nous, médecins, habitués à considérer Thomme sous ses aspects les moins poétiques, à nous intéresser à tout ce qui est humain, Timpressionnabilité ne mérite nullement le dédain de la philosophie. Nous nous gar-^ dons de la reléguer dans les bas-fonds psychologiques et la considérons comme une des plus importantes propriétés de Tôtre.- Plaisir ou douleur, voilà ses deux modes, mobiles plus ou moins visibles de tous les actes dont nous avons conscience, véritables centres d'atr traction, autour desquels se groupent tous les actes cérébraux, comme les parcelles de fer aux pôles de Taimant.
Au premier abord, il semble impossible de coordonner les impressions autrement que sous ces deux chefs, mais en généralisant autrement on arrive à une classification plus précise et plus rationnelle. Quelle différence, en effet, entre le plaisir causé par le bien-être d'une santé parfaite, celui que donne au gourmet un excellent dîner, et l'impression agréable accompagnant un travail intellectuel intéressant, ou bien les joies purement affectives I Quelle différence de couleur encore entre ces dernières impressions morales et celles qu'éveillent en nous la vue d'une belle œuvre d'art, l'audition d'une mélodie touchante ! Oui, l'impressionnabilité, en tant que propriété fondamentale; est une, mais les causes variables qui la mettent en jeu donnent lieu à des impressions variables comme elles ; l'instrument a plusieurs notes.
En s'examinant au point de vue des causes qui peuvent produire chez l'homme des impressions de peine ou de plaisir, on trouve que le cerveau peut être cha-
touillé agréablement ou douloureusement froissé, d'abord par le jeu plus ou moins régulier de la vie nutritive. Le moi philosophique, hélas ! ne s'isole pas de la vie organique. Au début prodromique d'une maladie, dont l'explosion va se faire, on éprouve une impression de malaise sans localisation. Ces impressions vaguas et prosaïques, que la philosophie romantique dédaignera toujours, sont les échos d'une modification générale de l'être. Elles dépendent totius substantiœ et sont les degrés thermométriques de la vie organique. Elles jouent, en psychologie, un rôle bien important. Les facultés cérébrales, les plus superbes aussi bien que les plus humbles, subissent leur influence. L'Imagination et rintelligence, ces nobles filles de la cellule nerveuse, fléchissent ou s'exaltent, suivant l'état de leur base organique. C'est vainement que la volonté lutte contre ces inexorables nécessités matérielles. Les ailes de l'ange se déploient ou s'afiaissent sans attendre notre bon plaisir.
A ces malaises pathologiques se peut comparer l'abattement profond, qui suit une dépense exagérée de force vitale par quelque moyen que ce soit, c'est-à-dire un excès de fonctionnement d'un organe ou d'un ensemble d'organes, d'où résulte une oxydation plus rapide des éléments qui constituent ces organes, en résumé une forte dépense matérielle (i). Cet abattement est un avertissement, que nous donùe la vie nutritive, et dont nous devons profiter. Que tout marche
(1) La contraction use la chair musculaire, qui s'oxyde et fournit des dérivés azotés (créatine, acide urique^ sarkine), des dérivés hydrocarbonés (sucre et acidejlactique^lqui acidifie le suc musculaire), enfin de Tacide carbonique, produit ultime. Il est probable que des réactions analogues se produisent dans le tissu nerveux, ear on y trouve des produits dérivés analogues. (Q. Sée^ Du sang €t des anémies.)
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bien au contraire, et Ton jouit d'un délicieux bien-être : on est bon à tout faire ; on est prêt à tout braver ; les facultés fonctionnent avec toute l'énergie dont elles sont susceptibles. Gela veut dire que, chez nous, Thématose est active et parfaite, qu'un sang vivifiant vient baigner Torgane de la pensée, que les aliments sont digérés et assimilés sans que la machine fasse effort, surtout que le mouvement de nutrition intime, le courant matériel à travers nos tissus par endosmose et exosmose, ainsi que les oxydations et régénérations de tissus, qui en sont la conséquence, s'effectuent régulièrement et sans difficulté. Chaque organe, chaque élément de notre être vit facilement et en donne avis à la conscience, au moi psychologique trônant dans Tencéphale, par l'intermédiaire du roi des tissus, du tissu nerveux. Multiplier les exemples serait inutile. Ces modifications del'impressionnabilité, dépendant de la vie nutritive, nous les nommerons naturellement impressions nutritives.
Je viens d'examiner les impressions que donnent à Tôtre cérébral les phénomènes vitaux s'accomplissant dans les diverses régions du corps. Les relations avec le monde extérieur sont la cause, l'origine d'impressions d'une couleur différente.
Dans l'état normal, les appareils spéciaux, les fils nerveux conducteur, qui relient l'homme au monde extérieur, ne nous donnent que des sensations, c'està-dire des impressions indifférentes, si je puis m'exprimer ainsi ; mais que la vibration des fibres nerveuses soit exagérée, aussitôt la sensation se transforme en véritable impression : elle devient douleur ou plaisir. Ainsi le tact régulier, simple, nous avertit de la présence
des corps étrangers à notre pauvre microcosme , et rien de plus. Mais que Tun de ces corps, heurtant violemment nos tissus, contusionne, déchire, lacère nos papilles, immédiatement nous éprouvons une douleur vive, puissante. Sur les limites du tact sont encore le chatouillement, le toucher génésique, impressions franchement matérielles, voluptueuses, Le goût, Todorat nous donnent aussi un grand nombre d'impressions, plus peut-être que de sensations.
Un caractère est commun aux trois sens de la volupté, du goût, de Todorat, c'est que, malgré l'intensité des impressions qu'ils provoquent, il nous est impossible de nous représenter ces impressions par le seul travail de l'imagination. Le fait contraire est tout à fait exceptionnel 5 quelques gourmands se figurent, disent-ils, les impressions gustatives avec une telle netteté que l'eau leur en vient à la bouche.
Relativement au pouvoir impressionnel, le sens de l'ouïe se range immédiatement après le sens du goût. Le plaisir sensuel causé par certaines mélodies est parfaitement comparable à la saveur sucrée. Je ne parle ici que de l'impression purement sensitive et néglige à dessein d'autres impressions plus élevées, plus vagues, plus cérébrales, si cela se peut dire, que donne la musique.
L'impression de plaisir sensitif causée par la vue d'une belle couleur, d'un beau paysage, d'une belle œuvre d'art, est beaucoup moins vive que la sensation ou pour mieux dire l'impression musicale. Peut-être n'existe-t-elle que pour un certain nombre d'hommes spécialement doués, soit originairement, soit par l'éducation. Mais cette absence de plaisir physique est largement compensée par la netteté de la perception et son importance intellectuelle.
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On peut môme diviser les sens spéciaux en deux catégories bien distinctes : les sens localisateurs et les sens extériorants. Les premiers, savoir : le toucher, le goût, Todorat, jouent en idéologie un assez pauvre rôle, tandis que la vue et Touïe ont une énorme importance intellectuelle. L'ouïe sert de transition entre les sens localisateurs et les sens de Textérioration, car, outre sa faculté d'extérioration, Toreille peut nous donner des sensations localisées analogues à la saveur, à l'odeur. J'ai déjà cité certaines sensations ou plutôt certaines impressions musicales. Au contraire, l'œil ne localise pas ; c'est le sens extériorant par excellence et aussi le bras droit de l'intelligence dans ses relations avec le monde extérieur. Aussi ce précieux pourvoyeur du moi intellectuel est pour ce dernier un énergique excitant. La pathologie nous fournit à ce sujet des faits bien curieux. En 1862, un aliéné atteint de cataracte est opéré à Montpellier par le docteur Bouisson, et l'opération lui rend en même temps la vue et la raison. Maintes fois les ophthalmologistes ont observé des cas de délire nerveux chez les cataractes opérés par extraction et soumis après l'opération à l'application du bandeau oculaire.
Baillarger a raconté l'histoire d'un malade, à qui il suffisait de fermer les yeux pour avoir des hallucinations. La même chose est arrivée à l'auteur de ce livre, durant une maladie grave, après avoir absorbé une certaine dose d'extrait de belladone.
Pour dormir, c'est-à-dire pour abdiquer notre intelligence, nous fuyons la lumière et presque tous les animaux obéissent à la même loi.
De cette diversité dans le rôle des sens spéciaux, il résulte que les impressions sensùives sont variables suivant les sens. La vue nous donne des impressions
non localisées, presque cérébrales. Souvent il en est de même pour l'ouïe, sens mixte.
Les impressions sensitives, vraiment typiques, nous sont données par les trois sens localisateurs, que j'appellerais volontiers tactiles. Elles ont pour caractères distinctifs de continuer la sensation, dont elles ne sont . que l'exagération. Elles commencent là où la sensation cesse d'être indifférente. Mais la limite est loin d'être tranchée. Ainsi une sensation peut s'élever à l'état d'impression et inversement une impression peut s'amoindrir jusqu'à devenir sensation simple.
Il me reste à signaler un troisième groupe d'impressions, les plus élevées, les plus nobles, lesplus^ humaines, celles dont parlait Aristote en écrivant ceci : « Chaque sens a son plaisir ; il en est de même de la pensée et de r imagination. Leur activité la plus parfaite est la plus agréable, et la plus parfaite est celle qui s'exerce sur l'objet qui leur convient le mieux (1). »
Certainement tout se tient dans la machine humaine. Les plus hautes facultés de Vhomo sapiens n'existeraient pas, si les fonctions les plus végétatives ne leur servaient de supports, de nourrices; mais enfln ces dernières et les impressions qu'elles donnent sont communes à l'homme et aux animaux, certaines, aux animaux les moins élevés dans la série. Et certainement le plaisir de la pensée est aussi supérieur au plaisir génésique que le cerveau est supérieur, en bonne hiérarchie organique, aux organes de la génération. Mais tâchons de bien définir les aristocratiques impressions dont nous nous occupons.
(1) Éthique, Nicom., Uvre VII, chap. xii ; livre V, chap. iv.
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Nous avons vu rhomme recevant le plaisir ou la douleur du jeu plus ou moins parfait des fonctions de la vie organiqu.e, puis des réactions du monde extérieur sur ses organes. Mais fermons autant que possible les portes de la sensibilité spéciale. Isolons-nous loin du bruit, loin de tout contact; fuyons môme les bienfaisantes effluves de la lumière. Serons-nous alors à Tabri des atteintes de la douleur et des tressaillements du plaisir? Non; car nous continuerons à vivre par le fonctionnement des organes intellectuels. Mille impressions de bonheur, de douleur, pourront nous agiter, nous faire jouir ou soufTrir. Ne nous restera-t-il pas nos passions, ces solides attaches sociales? quelquefois même de pures conceptions intellectuelles pourront nous rendre heureux ou malheureux et assez pour que ces impressions, uniquement cérébrales, agitant tout notre être, troublent, bouleversent les fonctions de la vie nutritive.
Les deux précédentes classes d'impressions étaient communes à Thomme et à la plupart des animaux. Les dernières n'existent que chez les animaux les plus supérieurs et surtout chez l'homme.
Ces impressions cérébrales ont pour caractère de n'être jamais localisées. Elles éclosent, vivent et meurent dans les centres nerveux ; précisons davantage, dans les hémisphères cérébraux. Elles ne tiennent directement, ni à la sensibilité générale, comme certaines impressions nutritives, ni à la sensibilité spéciale, comme les impressions sensitives.
En excluant attentivement l'importante classe des impressions cérébrales, elle me paraît subdivisible en deux sous-classes. En eCTet, certaines impressions sont liées spécialement à nos relations sociales. Elles tiennent, quoique indirectement, au monde
extérieur, comme le plaisir que nous ressentons à la vue d*un ami, de nos enfants, d'un être aimé quel qu'il soit, etc. Mais d'autres impressions sont autant que possible dégagées du milieu extérieur. Elles se lient seulement au jeu de nos facultés intellectuelles. C'est à cette sous-classe, qu'appartient la joie du savant méditant et élucidant un problème scientifique, de l'homme de génie s'acharnant à la poursuite d'une grande idée. Je réserve à ces très-nobles impressions la qualification d'intellectuelles ; aux premières, celle d'impressions affectives. Un jeune homme se voit aimé de la femme qu'il adore et il éprouve une joie affective, tandis que Gutenberg, contemplant sa première épreuve, est délicieusement ému par une joie intellectuelle. Tout homme intelligent a senti plus ou moins le plaisir du travail intellectuel, ce plaisir des plaisirs, dont le pauvre Etienne Dolet, glorieux martyr des féroces préjugés de son temps, parlait ainsi : « On ne saurait croire combien la rédaction de mes Commentaires (sur la langue latine) m'a coûté de patience, de veilles, de sueurs ! combien de jours elle m'a pris, combien de nuits elle m'a dévorées! Combien de fois j'ai dû m'abstenir de nourriture et de sommeil ! Que dis-je? Il a fallu m'interdire moi-môme toute relâche, tout loisir, toute distraction, tout commerce avec mes amis, tout plaisir honnête, en un mot, l'usage même de la vie. Mais j'avais sous les yeux, comme une perspective consolante, la postérité si digne de respect ; je rêvais l'éternité de mon nom (i). »
Que la distinction soit quelque peu subtile, je ne le nie pas, mais je la crois fondée. Ces impressions n'ont
(1) Etienne Dolet, sa vie et son martyre f par J. Boulmier, Paris,
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pas la même nuance, et quoique la plupart des hommes puissent ressentir les unes et les autres, mais pour des motifs d'une importance variable, cependant les impressions intellectuelles typiques, celles qui peuvent servir de base à une passion intellectuelle aussi, ne sont le partage que d'un petit nombre d'hommes, les chefs de leur race, les pilotes de l'humanité dans les routes inexplorées encore de la science et même de la poésie ; car il faut ranger dans la catégorie des impressions intellectuelles celles que durent ressentir Valmiki, Homère, Dante, Shakspeare, alors qu'enivrés d'un divin enthousiasme ils pouvaient incarner leurs idées dans des expressions vivantes et passionnées.
Si l'impression affective ou sociale ne résulte pas immédiatement du jeu de la sensibilité spéciale ou même viscérale, est-ce à dire qu'elle en soit indépendante ? Nullement. Chaque impression morale est directement produite par des souvenirs évoqués, des images revivifiées, des idées suscitées par tout ce travail psychique. Le plaisir éprouvé par un amant à la vue de sa maîtresse se décompose en un désir quasi-nutritif, sollicitant énergiquement l'une des cordes de l'impressionnabilité, en souvenirs de jouissances jadis éprouvées, en tableau coloré de plaisirs futurs, en caresses d'amour-propre, en images du bonheur, que ressent aussi l'être aimé, etc. Tout cela est, pour une trèslarge part, de la sensibilité et de l'impressionnabilité sensitive emmagasinées.
Le plus noble et le plus rare des sentiments affectifs, le sentiment de la justice, s'analyse en souvenirs de violences éprouvées jadis, en revivification mentale de
l'émotion désagréable, qui en résulte. On se figure les mômes faits de conscience chez les autres, par suite, on les ressent un peu ; on souffre avec ceux qui les subissent; on désire leur épargner des impressions douloureuses ; on a de Tindignation contre les auteurs de ces impressions, etc.
L'éducation, les préjugés, au milieu desquels on a grandi, jouent ici un grand rôle. Tel acte injuste et intolérable dans tel groupe social est insignifiant dans tel autre. Aux yeux du nègre africain, l'esclavage n'est nullement injuste. Certes, il n'est guère dans le cœur humain de sentiment plus fort que l'amour maternel, cependant il y a, dans l'Inde, des contrées où l'on tue le tiers des enfants féminins. C'est souvent la mère ellemême qui se charge de ce soin, soit en noyant sa fille dans du lait, soit en enduisant de poison le mamelon qu'elle lui donne à teter. Chez la plupart des hommes, l'amour de la vie est à tout le moins aussi puissant que l'amour maternel et sûrement la mort par le feu est atroce ; pourtant les Anglais ont toutes les peines du monde, dans l'Inde, à empêcher les veuves des hautes castes de se brûler vives : « Je dois me brûler, disait la veuve d'un rajah ; les femmes de basse caste ne se brûlent nulle part. » Ici l'orgueil est plus fort que le sentiment de la conservation et que la crainte de la douleur.
Naturellement les tendances héréditaires ont une grande influence sur le développement des sentiments moraux. Par sa conduite, chacun de nous moralise ou démoralise ses descendants ; mais il a été, bien davantage encore, moralisé ou démoralisé par ses ancêtres. Dans les sociétés, que nous avons appelées nutritives^ la pitié est inconnue ; elle est bien rare encore dans les sociétés sensitives, batailleuses, prédatrices, selon l'expression de H. Spencer. Dans nos sociétés actuelles,
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soi-disant civilisées, la sympathie, le dévouement, la générosité, le sentiment de justice existent plus ou moins chez un bon nombre d'hommes ; mais Tégoïsmè prime encore de beaucoup l'altruisme, chez presque tout le monde, au moins dans le train habituel de la vie. Dans l'intérieur de chaque groupe social, la bataille pour vivre, sans être sanglante, est bien âpre encore et elle entretient au fond des cœurs de vieux instincts sauvages, destinés à disparaître, quand la roue du progrès aura fait quelques tours de plus. De Timperfection de notre état social résulte même parfois l'accouplement bigarre de sentiments, les uns nobles, les autres barbares. Ainsi l'antagonisme armé de. toutes les nations oblige tout bon citoyen à se tenir prêt en même temps à assassiner Tétranger, qu'il n'a jamais vu, et à donner sa vie pour son pays.
Rien de plus abstrait, de plus détaché du monde extérieur que le plaisir intellectuel, le bonheur d'apprendre, le désir des avoir ; mais ce plaisir repose, lui aussi^ plus ou hioins directement sur des sensations, sur des impressions d'ordre moins élevé; car Vidée la plus quintessenciée n'est toujours, au fond, qu'un écho plus ou moins lointain de la sensibilité. Mais l'impression intellectuelle, et le désir de savoir qui l'engendre, ne sont plus des faits de conscience simples et irréductibles, pomme la faim et la soif, par exemple ; elles sont le contre-coup de tout un concert de sensations enregistrées, de souvenirs, d'images évQquées, de phénomènes psychiques détachés de leur cause première, mobilisés, capricieusement groupés, suscitant des comparaisons, etc. ; aussi l'indépendance de l'intelligence
et de rimpressionnabilité intellectuelle est toute relative. Le docteur Luys cite le fait d'un aliéné, dont les mauvais instincts paraissaient et disparaissaient suivant que sa peau devenait ou cessait d*ètre anesthésique (1). Le lien entre la moralité et la sensibilité est ici aussi étroit que possible ; celui qui rattache la moralité à l'intelligence est plus lâche, mais n'en existe pas moins. Les idiots sont dépourvus de tout sens moral et en général le cœur et Tesprit s'élargissent en même temps. Pourtant le côté moral et émotif de l'être humain a une certaine vie propre. Bien souvent l'aliénation commence par des désordres affectifs avant de troubler la raison. Telle perversion des sentiments, par exemple, la haine violente d'une mère pour ses enfants, n'est que le prodrome d'une manie aiguë. De même, chez certains savants, le développement intellectuel a éteint toute vie affective. Pour eux, il n'y a plus ni amis, ni famille, ni patrie, ni humanité, ni dignité morale, ni sentiment du juste. Indifférents à tout ce qui est en dehors du domaine intellectuel, où ils s'ébattent, où ils jouissent, les plus grandes iniquités sociales ne troublent pas leur quiétude. Que leur importe la tyrannie, pourvu qu'elle resjfecte les bocaux et les cornues de leur laboratoire ! Aussi les voit-on choyés, caressés par les plus avisés des despotes. Ce sont des êtres de luxe, dont l'existence et la présence honorent le maîtrer, servent de passe-port à ses mauvaises actions et ne sauraient d'ailleurs le gêner en rien.
Une judicieuse observation de H. Spencer montre bien aussi qu'çntre l'impressionnabilité sensitive et l'intelligence, par suite l'impressionnabilité intellec-
(1) Luys, le Cerveau, p. 206.
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tuelle, il y a un certain antagonisme : « Les objets les plus communs, dit-il, causent du plaisir à Tenfant, tant que les qualités qu'ils présentent sont nouvelles pour lui ; mais, dès que, par une répétition constante, ces impressions complexes se consolident en connaissance parfaite des objets, deviennent liées ensemble d'une manière si automatique que le plus rapide regard suffît à mettre devant Tesprit tous les attributs et rapports unis ensemble, aussitôt les objets deviennent indifférents. Durant Tenfance, la jeunesse et Tâge viril, le même fait se manifeste journellement (i). » Il semble, que les cellules conscientes éprouvent du plaisir, alors seulement que leur équilibre moléculaire est troublé d'une certaine manière, et que l'impression corresponde à une orientation nouvelle des molécules de la cellule nerveuse. Une fois établi ïe nouveau mode d'orientation, la vibration nerveuse ne suscite plus une impression de plaisir. Dès lors, il y a seulement une notion acquise, un rapport enregistré.
Les quelques pages précédentes ne contiennent que rébauche très-rudimentaire d'une étude, qui fournirait matière à un volume. fPour étudier complètement rimpressionnabilité, il faudrait l'examiner dans toute Féchelle animée, préciser à quel degré de perfection l'être est doué de la conscience des sensations et des impressions et où par conséquent il cesse d'être un agrégat cellulaire tout à fait comparable au végétal, pour s'élever à la dignité 'd'être psychique. Il faudrait
(1) spencer, PHncipes de psychologie^ t. I, p. 520 (tr. Ribot et Espinas).
montrer Timpressionnabilité d'abord purement nutritive, devenant successivement sensitive, puis spécialement cérébrale. Il faudrait encore, prenant l'homme à sa naissance, suivre chez lui les phases d'une évolution analogue de Timpressionnabilité, la montrer s'élevant, s*épurant., à mesure que le cerveau grandit^ et se perfectionne, puis redescendant l'échelle en sens inverse, à mesure que l'être, le cerveau, après avoir atteint l'apogée de son développement, incline vçrs une décadence de plus en plus rapide.
Mais mon but est uniquement de montrer sur quel terrain repose l'édifice des passions, des désirs humains, et ce terrain solide, c'est l'attrait du plaisir, la répulsion de la douleur, c'est-à-dire l'impressionnabilité. En donnant pour mobile aux actions humaines l'intérêt, Helvétius n'a vu qu'un coin de la vérité. L'intérêt, comme il le comprend, n'est guère que la satisfaction pure et simple des besoins grossiers, le plaisir, que donnent les sens, les cinq sens classiques et le sens génésique. Base incomplète assurément et trèsjustement critiquée. Il avait omis l'importante classe des impressions purement cérébrales, c'est-à-dire le côté le plus élevé, le plus noble, le plus pur du plaisir. Plaisir aussi détaché que possible du monde et de cette pauvre matière si injustement dédaignée, plaisir assez épuré, pour qu'en l'éprouvant on puisse le séparer des organes, le spiritualiser. Mais l'homme moral ne peut s'abstraire de l'organisme, et derrière le dévouement le plus spontané, le plus désintéressé, derrière l'apparente abnégation du savant, de l'homme de génie se sacrifiant sans hésifation à une grande idée, on ne peut pas ne pas reconnaître un immense plaisir moral ou intellectuel, d'autant plus vif que l'acte est plus grand, plus noble, plus difficile.
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Je viens d'examiner les trois modes généraux de rimpressionnabilité et j'ai résolument tracé les limites de chacun d'eux; mais la nature n*est pas absolue comme ma classification, et l'observation nous montre que rimpressionnabilité est assez rarement affectée isolément dans chacun de ses modes. Ainsi le malaise nutritif, prodrome d'une maladie, s'accompagne ordinairement d'une impression morale de tristesse, d'ennui. L'impression sensitive agréable, produite par une belle et large mélodie, nous jette ordinairement, en stimulant certaines de nos facultés, dans un état d'émotion, dans une impression morale plus ou moins caractérisée. En général, la souffrance physique et la souffrance affective s'engendrent réciproquement. Cependant l'impression simple est observable. Je citerai comme exemples d'impressions isolées : dans le mode nutritif, la fatigue, suite d'une marche forcée ; dans le mode sensitif, l'impression produite par une saveur amère, le bruit strident d'une scie, d'une lime. Quant aux exemples d'impressions affectives ou intellectuelles isolées, mon lecteur ne peut manquer d'en constater, s'il a la patience de pratiquer pendant vingt-quatre heures le « connais-toi toi-même » socratique.