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CHAPITRE IV

Nous avons étudié les divers groupes des besoins naturels, en les isolant les uns des autres, absolument comme le scalpel de Tanatomiste isole un muscle, un nerf, un viscère pour en rendre possible la description ; mais chez l'être humain, comme chez tout être, rien n'est isolé; toutes les fonctions, toutes les facultés, tous les appétits, comme tous les organes, se lient et se soutiennent.

Ainsi, au premier coup d'œil d'ensemble jeté sur révolution de l'individu et de la société, de l'unité et de la collectivité, nous voyons les besoins naturels à l'homme se lier en série, se succéder, se dominer les uns les autres suivant une loi naturelle à travers le progrès de l'âge ou des siècles.

Comme une plante, qui grandit et se développe feuille à feuille, bourgeon à bourgeon, l'homme acquiert successivement ses besoins et ses facultés. C'est par une graduelle évolution, qu'il passe de la vie végétative à la vie de conscience, de la conscience au désir, du désir à la volonté.

Pendant la vie embryonnaire, l'homme n'est qu'un agrégat de cellules et de fibres, se transformant et se multipliant suivant certaines lois, exactement comme

il arrive chez un végétal. Vers le cinquième mois de la gestation, le fœtus exécute dans la matrice (t ) des mouvements sentis par la mère et qui bien certainement ne sont pas les premiers. Eprouve-t-il alors le besoin de mouvement ou des impressions désagréables, suite de positions gênantes et qui le poussent à changer d'attitude ? Gela est fort douteux.

Plus la grossesse avance, plus ces mouvements acquièrent d'énergie. Nul doute que le fœtus n'en garde pas la mémoire. Gonscienls ou inconscients, ce sont des phénomènes instantanés, ne laissant pas de traces.

A partir du septième mois au plus tard, le fœtus paraît doué de la sensibilité générale. Cette propriété fondamentale existe chez les avortons de cet âge, même chez ceux de six mois, et, chez les femmes grosses de sept à huit mois et dont la paroi abdominale est mince, la palpation de l'enfant est parfaitement sentie par lui, car il réagit ordinairement par un mouvement brusque. Déjà la vie s'animalise graduellement.

Quant à l'enfant né à terme, il est certainement doué de la sensibilité cutanée et d'une impressionnabilité sensitive, tactile, assez développée. En effet, immédiatement après la naissance, l'impression produite par le contact de l'air froid et aussi la gêne de la circulation, qui brusquement change de mode, arrache à l'enfant des cris de douleur. Puis, quand les organes respiratoires fonctionnent régulièrement, quand l'enfant est envelopé de vêtements chauds, il se tait et dort. Dort-il ?

Nous aimons mieux dire, avec Gratiolet (2), qu'il

(1) Wiisberg, Burdach, etc., ont vu des fœtus de cinq mois remuer leurs membres (BischofT, Développement de Vhomme et des mammifères),

(2) Même idée dans Dugès (Physiologie comparée, 1. 1, p. 461).

n'est point encore éveillé. Le sommeil n'est qu'une détente cérébrale entraînant Tabolition partielle ou totale, mais momentanée, de la vie de conscience, de la raison. L'homme le plus homme est celui qui paye le moindre tribut à la vie végétative, au sommeil. Mais l'enfant nouveau-né , pourvu seulement de la conscience dans son mode le plus grossier, complètement privé des facultés, ne fait que continuer la vie fœtale, en attendant le réveil ou plutôt l'éveil.

Il est douteux qu'à cet âge l'enfant éprouve même les besoins d'excrétion. 11 est probable qu'il sent le besoin de digestion, la faim. Du moins sa bouche exerce des mouvements de succion et le sein de sa nourrice apaise ses cris. Il est alors bien débile et bien humble, Vkomo sapiens, l'être qui, dans la plénitude de son développement, devient le dominateur du monde. Il entre dans la phase des besoins nutritifs, mais ne les possède encore qu'imparfaitement, aussi est-il inférieur à la plupart des animaux. Mais cet être chétif, que la mort moissonnerait impitoyablement, s'il était abandonné à lui-même, porte en lui le germe des plus hautes facultés.

Son évolution se poursuit lentement. Chaque jour, chaque instant lui apportent un progrès. L'ère sensitive commence. Peu à peu les relations avec le monde extérieur se multiplient, les sens se spécialisent. Après un laps de temps variable entre un et deux mois, suivant les organisations, les portes de la vue s'ouvrent. L'enfant suit des yeux les objets brillants et se met à voyager dans un monde enchanté. Tout étant nouveau pour lui, chaque sensation lui plaît ; il en sourit de plaisir.

Évidemment il n'apprécie point les distances et tend les mains vers la lune aussi bien que vers son hochet,

mais il extériore déjà les sensations visuelles, cela est évident, et ne permet pas de supposer que rextérioration soit le résultat d'un jugement.

En même temps que la vue, Touïe s'éveille et le toucher commence sa longue éducation. Le goût est encore fort imparfait, ainsi que l'odorat. L'enfant boit tous les liquides, sans paraître les distinguer.

Désormais la sensibilité ira se perfectionnant sans cesse ; mais pour qu'elle atteigne son plus haut degré de développement, il faudra que l'intelligence vienne comparer et juger les sensations, que la mémoire puisse en garder le souvenir, et que l'imagination, fille de la mémoire, les puisse retracer, si la volonté l'ordonne.

C'est un fait important que cette absence de la sensibilité spéciale chez l'enfant naissant. Le cerveau est muni de toutes ses parties constituantes. Les organes des sens sont parfaits au point de vue anatomique; pourtant, ils sont inutiles. Les images se décalquent, se peignent sur la rétine du nouveau -né, aussi bien que sur celle de l'adulte, et le nerf optique, simple conducteur, doit transmettre au cerveau l'excitation spéciale qu'il reçoit; c'est donc le sensorium commune, qui ne fonctionne point, c'est la conscience qui ne peut percevoir la sensation ; soit que le cerveau attende pour cela une modification inconnue encore, que lui apportera le progrès de la vie, soit qu'une sorte d'éducation de la sensibilité spéciale soit nécessaire. Un fait bien curieux d'histoire naturelle observé sur les espèces aveugles des cavernes plaide pour cette dernière hypothèse :

(( Deux individus de l'une de ces espèces aveugles (le rat des cavernes du Kentucky (Neotoma), ont été capturés par le professeur Silliman, à environ un demimille de l'entrée du souterrain, et non par conséquent dans ses dernières profondeurs. Leurs yeux, bien que

privés de la faculté visuelle, étaient cependant brillants et de grande dimension, et lorsque ces animaux eurent été exposés pendant un mois environ à une lumière graduellement croissante, ils devinrent capables de percevoir vaguement les objets qu'on leur présentait et commencèrent à clignoter (1). »

C'est l'histoire du développement de la vue chez le nouveau-né.

Quoi qu'il en soit, Tenfant a fait quelques pas bien importants dans la route de la vie. Le voilà muni de la sensibilité spéciale et même de l'impressionnabilité sensitive aussi bien que de la nutritive, qui s'affirme par le besoin de la faim.

Les besoins sensitifs spéciaux s'accusent de plus en plus chez Tenfant. Son oreille boit avidement les sons. 11 étend la main vers tous les objets qui frappent sa vue et a très-probablement déjà la conscience des mouvements.

Cette série de modifications de la sensibilité est presque achevée dans ses traits principaux vers l'âge de cinq à six mois. La sensibilité morale est encore très-confuse. Aussi le nouveau-né, qui sait cependant se plaindre, crier, s'irriter peut-être, ne peut encore pleurer avant l'âge de quatre à cinq mois. Sans doute toute vive douleur, quelle que soit sa nature, peut arracher des larmes ; cependant, chez l'être bien développé, les pleurs sont surtout sous la dépendance de l'impressionnabilité affective. L'homme adulte, qui se casse un bras sans verser une larme, sanglote à une représentation d'Othello.

Mais voici qu'apparaissent chez notre enfant les faits affectifs et intellectuels ; car la répétition des sensations

(1) Cb. Darwin, De l'origine des espèces.

analogues ou semblables finit par éveiller une faculté, faible et vacillante d'abord, comme toutes les facultés naissantes. C'est la mémoire. L'enfant reconnaît sa mère et sa nourrice ; il sait, quand il a faim, faire des efforts maladroits pour découvrir le sein qui le nourrit. Un visage inconnu TefFraye. Il sourit à sa nourrice, qui seule sait apaiser ses cris ; car les premières lueurs de rimpressionnabilité affective ont brillé. Bientôt l'entendement suit la mémoire, mais borné d'abord à la perception de quelques grossiers rapports de concomitance, de succession, de cause à effet. Plus tard se dessinera l'intelligence, que Ton soupçonne déjà. Cette seconde période nous conduit vers la fin de la première année.

L'être s'éveille de plus en plus à la vie de relation. Il commence à se traîner ou à marcher en titubant vers les objets qu'il désire. De même que la réitération des sensations a suscité la manifestation de la mémoire, ainsi la perception continuelle de rapports nouveaux fait éclore Tintelligence, précieuse faculté à laquelle l'homme doit sa suprématie.

Avec le pouvoir de coordonner quelques rapports des plus simples naît le désir d'exprimer les idées par des signes, par des sons vocaux. Produit spontané de l'intelligence humaine, le langage a d'abord un caractère individuel, et chaque enfant se crée une langue pauvre, incomplète, mais à lui, avant d'apprendre celle des gens qui l'entourent.

L'enfant congénitalement sourd ou celui qui a été élevé en dehors de toute société (Gaspard Hauser) ne parle point ; mais nul doute qu'une troupe d'enfants élevés en commun, vivant en société, n'arrivent nécessairement à se créer une langue à eux, pauvre certainement, mais parente de celle de leur race.

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L*expérience est à faire ; mais il n'y a pas aujourd'hui, en Egypte ou ailleurs, de despote assez hardi pour la tenter.

Une fois possesseur d'une langue intelligible, c'està-dire vers deux ans, l'enfant est miini de toutes ses facultés, bien débiles encore, mais qui grandiront avec lui.

Ce qui le caractérise alors, c'est une impressionnabilité vive, de plus en plus affective, et une excessive mobilité. Tout marque sur la cire molle de son cerveau ; mais une empreinte efface Tautre. Aussi ne vit-il guère que dans le moment présent. Incapable d'attention, il est captivé tout entier par la sensation actuelle, et n'a guère d'horizon sur le passé et sur l'avenir. Riant et pleurant presque au même instant, abandonnant un jouet pour un autre, sans cesse en mouvement, il a beaucoup de désirs, d'émotions fortes, mais toujours éphémères. 11 a des impressions affectives ; il aime sa mère, est jaloux des enfants et même des animaux qui lui ravissent une portion des caresses maternelles. Il est très-irritable, violent. Du reste, à peu près étranger à la pitié et à toutes les émotions désintéressées, il est franchement égoïste.

Ici l'état moral se lie très-bien à l'état physique. Mobilité, impressionnabilité fugace,mémoire irraisonnée, facile et fugitive; tels sont les traits caractéristiques de l'âme de l'enfant, c'est-à-dire d'un être dont le cerveau se développe.

Chez l'enfant, les éléments cérébraux, cellules et fibres, sont jeunes, plus mous, plus variables dans leur constitution moléculaire que ceux de l'adulte ; ils sont donc facilement excitables, mais sans cesse ils se multiplient, soit par prolifération (Virchow), soit par genèse spontanée (Robin). C'est, pour ainsi dire, une fusion

vivante, qui, sans cesse modifiant et renouvelant l'être cérébral, efface aujourd'hui la trace d'hier.

Pendant la période de croissance, il y a nécessairement genèse d'éléments nouveaux, peut-être rénovation plus ou moins générale, substitution de cellules cérébrales neuves aux vieilles qui se dissolvent, cependant on a peine à admettre la rénovation totale et incessante des éléments cérébraux, surtout chez l'adulte. Dans ce cas, en effet, comment comprendre la mémoire?

Il est plus probable que les éléments cérébraux une fois formés, complets, persistent jusqu'au déclin de la vie, supposition que viennent corroborer le peu d'effet de l'inanition prolongée sur le volume cérébral (le cerveau semble alors dévorer les autres organes)(i) et aussi les caractères moraux du vieillard, chez qui la fixité, l'antipathie pour le changement, dominent jusqu'au moment où une destruction lente des éléments nerveux ou un ralentissement considérable de leur inouvement nutritif déprime ou abolit les facultés.

Au contraire, plus l'être humain est jeune, plus l'équilibre moléculaire de ses cellules cérébrales est muable et instable, plus le registre de sa vie consciente est ou-

(1) Le fait suivant jugerait la question, s'il est exact.

Un Corse, le nommé Viterbi, condamné à mort pour vendetta, résolut, pour échapper à la honte du supplice, de se laisser mourir de faim. Il fit son dernier repas le 2 décembre 1821, et nota jour par jour ses impressions à partir de ce moment jusqu'au 18 du même mois^ jour de sa mort.

Pendant cet intervalle, il ne but qu'un verre et demi d'eau et quatre cuillerées de vin. Nul autre aliment. Le besoin de la faim s'apaisa chez lui au bout de quelques jours et n'a jamais été comparable à l'intensité atroce de la soif. C'est qu'en effet, pendant l'inanition, les tissus graisseux, musculaires, etc., fondant sans cesse, tiennent dans une certaine mesure lieu d'aliments solides, tandis que rien ne remplace les aliments liquides.

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vert aux sensations, aux impressions nouvelles. Alors les empreintes laissées par le monde extérieur dans la substance des cellules cérébrales se produisent et s'effacent avec une égale facilité. Nous avons vu un enfant de trois ans changer de langue au bout de deux mois, en changeant de pays. C'est le bon moment pour l'enseignement pratique des langues, que Tenfant apprend en jouant.

Pas de changement brusque depuis Tâge de quatre ou cinq ans jusqu'à la puberté. Peu à peu Tenfant sort de la phase surtout sensitive pour entrer dans la phase affective. Lentement et sans secousse les facultés, mais surtout rimpressionnabilité affective, se développent et s'accentuent. Cette impressionnabilité rend l'enfant capable d'affection pour les autres ; elle aide en même temps la croissance des facultés intellectuelles par les stimulants de l'éducation, de l'orgueil. Les différences sexuelles s'accusent aussi de plus en plus. La petite fille est plus sédei^taire; elle habille, soigne sa poupée et la gronde. Le petit garçon recherche les jeux bruyants, violents.

Mais le véritable épanouissement de la période affective s'opère surtout à la puberté. L'instinct sexuel ap-

Voici ce qu'écrivait Viterbi le 18 décembre à onze heures, quelques heures avant sa mort :

c Je suis au moment de mourir avec la sérénité du juste. La faim De me tourmente plus et la soif a entièrement cessé. La tête a perdu sa lourdeur; ma vue est nette et claire. Enfin, un calme parfait règne dans mon cœur, dans ma conscience, dans tout mon être. Les courts instants qui me restent à vivre s'écoulent doucement, de la même manière que Teau d'un limpide ruisseau dans une riante plaine. La lampe va s'éteindre faute d'huile pour s'alimenter... »

Donc intégrité à peu près complète de l'intelligence et conséquemment du cerveau. (Esquisse des mceurs et de l'histoire de la Corse^ par M. Sorbier, premier avocat général. In-8).

paraît, et il domine Têtre comme un tyran. L'homme devient vraiment homme, la femme vraiment femme. Chez Tun et Fautre, Timpressionnabilité affective acquiert une sensibilité exquise. De fortes impressions morales, fréquemment répétées, provoquent la génération de désirs durables ; on est apte à la passion. Alors, du moins chez Têtre normalement doué, les besoins nutritifs et sensitifs sont complètement primés parles besoins affectifs. Amour sexuel passionné, amour mystique non moins fort, dévouement désintéressé pour Tôtre aimé réel ou fictif, splendeurs de Timagina* tion, ivresses ou tortures des émotions morales, nous vous avons tous connus ; mais peu à peu, chez certains hommes du moins, chez ceux qui parcourent le cycle complet, vous devenez moins vivaces, moins impérieux, vous cédez la place au désir de la fortune, à l'ambition chez beaucoup, chez quelques-uns, qu'il faut considérer comme les échantillons les plus complets de l'espèce, à l'amour du travail intellectuel, quel qu'en soit le but, sciences proprement dites, études sociologiques ou morales! C'est le couronnement de l'être, la phase intellectuelle aussi incontestable que les autres, aussi nécessaire chez les hommes complètement doués.

Cette série des besoins naturels, que nous venons de voir se dérouler chez l'enfant, nous la retrouvons sans peine en étudiant les métamorphoses sociales.

Déjà Saint-Simon a noté ou plutôt ébauché cette idée générale (1). Puis il Ta abandonnée pour emprunter ses caractéristiques sociales aux phases religieuses.

(1) Œuvrer choisies de Saint-Simon^ t. II, p. 105.

C'est prendre Teffet pour la cause ; car les religions, aussi bien que les arts, les sciences, les formes sociales, sont simplement et nécessairement l'expression des besoins dominants. A. Comte a suivi les traces de son maître, et avant eux Helvétius et Condorcet avaient adopté une classification de même valeur fondée sur le genre de vie prédominant. L'homme, d'abord chasseur, devenait ensuite pasteur, puis agriculteur. N'est-iJ pas évident qu'une classification basée sur les besoins dominants embrasse tous ces modes partiels, toutes ces habitudes toutes ces formes sociales, qui en dépendent étroitement?

De même que l'individu, la collectivité humaine passe successivement par divers âges rigoureusement enchaînés et s'engendrant Tun l'autre.

Contemplons Thomme à Taurore de sa vie vraiment humaine, alors que, commençant à se détacher de l'animalité, il sait déjà bégayer quelques onomatopées, quelques centaines de mots, et se tailler grossièrement une arme en silex. Alors pour lui la grande et capitale affaire, c'est de manger et de ne point être mangé. Sans vêtements, sans abri, les intempéries et la faim, une faim féro<:e, le torturent incessamment. Nul lien social, pas même de famille, car on ne peut nommer ainsi une association temporaire où la femme est une bête de somme destinée le plus souvent à être dévorée par son mari et ses enfants, quand sa courte jeunesse sera flétrie ou quand la chasse aura été trop longtemps mauvaise (Australiens). A cette phase sociale, l'intelligence est tout à fait rudimentaire ; elle équivaut à peine à celle d'un tfès-jeune enfant européen. Ainsi les Weddahs des jungles de Ceylan n'ont aucune idée des nombres. Ils n'ont pas de mots pour dire « un » ou « deux » . L'un d'eux avait oublié les noms de son père et de sa mère ; il lui fallut un effort de mémoire pour se souvenir du

nom de sa femme, qu'il avait vue trois jours auparavant. Môme à une période sociale plus avancée, les parents ne meurent jamais de mort naturelle. Le parricide est une habitude, parfois un devoir, et l'on se débarrasse de ses vieux parents en les enterrant vivants (Viti).

Mais il faut voir ces pauvres êtres là où ils doivent lutter contre les étreintes d'un climat de fer. Cette polypbagie, que nous décrirons comme une dégoûtante maladie, la plupart des Esquimaux en sont plus ou moins atteints. Regardons-les avec Lyon [Journal de Lyon), quand ils ont capturé un veau marin ou une proie importante quelconque. « Kouilittuck me fit connaître, dit-il, un nouveau genre d'orgie des Esquimaux. Il avait mangé jusqu'à ce qu'il fût ivre, et à chaque moment il s'endormait, le visage rouge et brûlant, la bouche ouverte. A côté de lui était assise Amaloua (sa femme), qui surveillait son époux, pour lui enfoncer, autant que faire se pouvait, un gros morceau de viande à moitié bouillie dans la bouche en s'aidant de son index : quand la bouche était pleine, elle rognait ce qui dépassait des lèvres. Lui mâchait lentement, et à peine un petit vide s'était-il fait sentir, qu'il était rempli par un morceau de graisse crue. Durant cette opération, l'heureux homme restait immobile, ne remuant que les mâchoires et n'ouvrant pas même les yeux ; mais il témoignait de temps à autre son extrênae satisfaction par un grognement très-expressif, chaque fois que la nourriture laissait le passage libre au son. La graisse de ce savoureux repas ruisselait en telle abondance sur son visage et sur son cou, que je pus me convaincre qu'un homme se rapproche plus de la brute en mangeant trop qu'en buvant avec excès. Les femmes, après avoir donné de leur mieux la pâtée à leurs maris, jusqu'à ce que ceux-ci se soient endormis et ne s'étant pas négligées elles-mêmes, n'a-

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yaient plus maintenant qu'à caqueter et à mendier, selon leur habitude. »

Quelle fêle eu Australie quand une baleine morte vient échouer sur le rivage ! C'est le bien idéal, c'est le bonheur parfait. « Des feux allumés sur*le>champ portent au loin la nouvelle de cet heureux événement. Les Australiens se frottent de graisse par tout le corps et font subir la même toilette à leurs épouses favorites ; après quoi ils s'ouvrent un passage à travers le gras jusqu'à la viande maigre, qu'ils mangent tantôt crue, tantôt grillée sur des bâtons pointus. » A mesure que d'autres indigènes arrivent, « leurs mâchoires travaillent bel et bien dans la baleine, et vous les voyez grimpant deçà delà, sur la puante carcasse, à la recherche des Qns morceaux. » Pendant des jours entiers, « ils restent près de la carcasse, frottés de graisse fétide des pieds à la tête, gorgés de viande pourrie jusqu'à satiété, portés à la colère par leurs excès et engagés ainsi dans des rixes continuelles, affectés d'une maladie cutanée, que leur donne cette nourriture de haut goût, offrant enfin un spectacle dégoûtant. Il n'y a rien au monde, ajoute le capitaine Grey, de plus repoussant à voir qu'une jeune indigène aux formes gracieuses sortant de la- carcasse d'une baleine en putréfaction (1). »

Cependant on ne peut invoquer en faveur des Australiens, que l'on est ici tenté d'appeler des asticots humains, la circonstance atténuante du climat, dont bénéficient les Esquimaux et aussi les habitants de la Terre 4e Feu, plus curieux encore à étudier, car ils nous rappellent absolument les Européens préhistoriques qui ont entassé les amas de coquilles (kjokkenmôddings) du Danemark.

(1) Lubbock, d'après le livre de Grey : Explorations dans l'AuS' tralie du Nord- Ouest et de l'Ouest.

Chez ces derniers, pendant que Thomme poursuit le grosgibier, la femme recueille des crustacés, des mollusques, plonge dans Teau, en toute saison, à la recherche des œufs de mer. Le gros gibier étant assez rare, les patelles, les moules, les crustacés, forment la principale nourriture. Chaque petite tribu ou plutôt chaque petit groupe est en guerre perpétuelle avec le groupe voisin, et les vaincus sont invariablement mangés par les vainqueurs. Aux hommes, les jambes, aux femmes, les bras et la poitrine ; le reste est jeté à la mer. Dans les hivers» rigoureux, « quand ils ne peuvent se procurer d'autre nourriture, ils prennent la plus vieille femme de la troupe, lui tiennent la tête au-dessus d'une épaisse fumée, qui provient d'un feu de bois vert, et l'étranglent en lui serrant la gorge. Ils dévorent ensuite sa chair, morceau par morceau, sans en excepter le tronc. Quand on leur demandait pourquoi ils ne tuaient pas plutôt les cbiens, ils répondaient : « Le chien prend Tlappo », c'est-à-dire la loutre (1). »

Hâtons-nous de passer à la période suivante, à la période sensitive. Les Taïtiens, tels qu'ils étaient lors du voyage de Cook, nous représentent le mieux cet état. Les caractères sont d'une mobilité excessive. En une minute on passe du calme, de la gaieté, à la colère. Tout ce qui brille ou a une vive couleur, excite d'ardents désirs. Un cochon se donne volontiers pour une plume rouge. Poulaho, un chef de Tile des Amis, reçut avec des transports de reconnaissance du capitaine Cook une assiette d'étain, en déclarant que, toutes les fois qu'il aurait besoin de visiter une autre île, il laisserait cette assiette à Tongatabou pour le représenter en son

(1) Voyages de /'Adventure et du Beagle, cité par Lubbock {VHomme avant V histoire).

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absence. Nulle idée de la pudeur, nul respect pour les vieillards. Nul sentiment de justice. Le mot loi n'a pas d'équivalent dans la langue , pas plus que le mot « merci » . L'association des Areoîs érige en obligation la débauche et l'infanticide.

On aime le chant, la danse, les représentations scéniques ou plutôt mimiques . On a de grossiers instruments de musique, une certaine poésie ne célébrant naturellement que ce que Ton aime ou admire : la guerre, l'amour physique, des dieux multiples et grossièrement conçus à rimage de l'homme. On croit à une vie future ; mais elle n'est nullement la récompense ou la punition des actes de ce monde ; elle en est simplement la continuation et l'image.

D'ailleurs une certaine industrie, un grand amour de la parure, du tatouage, assez d'art pour se construire des maisons, des monuments (moraï en corail), des armes bien faites. Quelquefois on cultive certaines plantes. Dans tous les cas, soit générosité spontanée du sol, abondance de gibier, etc., Talimentation est suffisamment garantie. Il y a même quelques animaux domestiques (chien, cochon).

Ceux-ci étaient complètement inconnus aux indigènes du nord de l'Amérique, vivant dans un état social analogue, tellement peu sensibles aussi aux jouissances morales, que l'idiome algonquin n'avait pas de mot pour dire aimer. Il y a cependant un commencement d'organisation sociale, des tribus nombreuses, obéissant à des chefs, même une hiérarchie. Beaucoup de peuples sont encore aujourd'hui à cette période, notamment les nègres visités par le capitaine Speke dans la région des sources du Nil.

La phase suivante e^ particulièrement celle des besoins affectifs. C'est qu'une meilleure organisa-

tion sociale, une industrie plus développée, ont eu pour corollaires une abondance relative et de grands progrès intellectuels. L'amour est toujours une grande affaire ; mais il est moins brutalement physique. On aime souvent pour le bonheur d'aimer, pour le plaisir cérébral ; car les besoins nutritifs facilement satisfaits se subalternisent de plus en plus. La famille est mieux constituée, plus unie. L'enfance et la vieillesse sont respectées toujours, souvent sacrées. La personne et la propriété sont plus ou moins bien sauvegardées. Il y a des lois, des idées de justice. La monogamie est généralement obligatoire, et la femme n'est plus une bête de somme, ni même un simple instrument de plaisir. De grandes agglomérations d'hommes se sont constituées. Il y a des intérêts, des devoirs communs, une patrie, des idées, des passions de gloire et de patriotisme.

La religion est toujours très-puissante, mais plus épurée. Le polythéisme se simplifie, les dieux se purifient et s'ennoblissent comme Thomme qui les a créés et les adore. Ils sont encore forts et despotiques, mais plus doux, plus humains. A la fin de cette période, on atteint même le monothéisme et le panthéisme.

Cette phase affective comprend à peu près toute la période historique, de plus en plus sensitive et même nutritive, à mesure que Ton plonge dans le passé en remontant à son origine, franchement affective dans sa période moyenne et tendant vers la fin à la phase supérieure et suprême, la phase intellectuelle.

Cette dernière, aucune collectivité d'hommes ne Ta encore abordée ; c'est la phase de l'avenir; sans être prophète, on la peut prédire. Les nobles besoins intellectuels et les besoins affectifs les plus élevés, qui d'abord ont été le glorieux apanage de quelques individus exceptionnels, deviennent et deviendront de plus

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en plus communs, de plus en plus forts. Déjà on honore les êtres d'élite, chez qui ils resplendissent à un haut degré ; on s'incline devant ces types vraiment et complètement humains. De plus en plus, fatalement, par le seul travail du struggie for life (combat pour vivre), ces êtres d'élite se multiplieront.Le jour oùils constitueront la majorité sociale, l'humanité aura atteint ce millénium tant de fois rêvé. Adieu la superstition, adieu le despotisme, adieu la guerre et la violence brutale. L'homme sera vraiment noble, vraiment digiie, vraiment indépendant, et les efl'orts de tous tendront sans cesse à dompter de plus en plus la nature, à perfectionner sans cesse l'organisation sociale, afin de donner à Thomme toute la somme de bonheur dont il est susceptible.

Nous en sommes loin encore ; mais la planète roulera dans son orbite bien des myriades de siècles avant que l'humanité s'éteigne, et cette splendide vision, que nous ne pouvons qu'entrevoir et désirer^ nos descendants la verront passer du songe à la réalité.

Mais il ne suffit pas de noter les traits principaux de cette évolution individuelle et sociale. Il nous reste à nous demander quelles en sont les causes, quel en est le mécanisme. A de telles questions, nulle réponse n'était possible, il y a peu d'années encore. Aujourd'hui, la grande doctrine de, l'évolution résout sans difficulté ces vastes problèmes.

Physiquement , moralement , intellectuellement , l'homme agrandi et progressé sous La pression constante et multiforme de la loi de sélection et de la loi d'hérédité. La loi de sélection a, pour l'homme comme pour tous* les êtres organisés, assuré la survivance du plus

apte. Mais rhomme, étant assez mal pourvu d^armes naturelles, a dû, de bonne heure, s'associer plus ou moins pour durer, pour lutter contre le monde extérieur. Le^plus apte à vivre a donc été généralement le plus sociable ; or le plus sociable a été, d'ordinaire, le plus intelligent, le plus capable de protéger sa famille, de l'aimer ; le plus enclin à profiter des avantages sociaux, le plus habile à les accroître. A son tour, la vie sociale, se compliquant de plus en plus, est devenue un puissant aiguillon de progrès.

Mais les conflits avec le monde extérieur laissent leur trace dans le cer^'eau humain ; ils en modifient réquilibre. C'est pourquoi les progrès moraux et intellectuels, accomplis par un individu et surtout par une série d'individus, se sont transmis et se transmettent encore, en partie, par l'hérédité; c'est-à-dire qu'une certaine conformation cérébrale, un certain arrangement, une certaine structure des cellules nerveuses conscientes se produisent lentement sous la pression des circonstances extérieures, et sont ensuite légués par l'individu à ses descendants. De là résulte que le cerveau de l'enfant nouveau-né, quoique dépourvu de toute idée innée, est riche de tendances, d'instincts innés, qui se décèleront quand le développement sera complet et les circonstances extérieures favorables. 11 y a là tout un résumé des expériences des ancêtres, de leurs qualités et de leurs défauts, de leurs vertus et de leurs vices, même un penchant à accepter sans peine les idées, les préjugés de la i^ace et de la nation, à sentir et à penser comme elles, tout un clavier moral et intellectuel prêta vibrer. A six mois, un enfant européen sourit ou pleure automatiquement à la vue d'un visage humain riant ou courroucé ; pourtant il n'a sûrement pas fait la moindre observation physiognomonique. Il sourit et pleure

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comme il suce le mamelon de sa nourrice, par une simple action réflexe spontanément établie, de longue date, dans le cerveau de la race.

Mais peuples etraces, n'étantquedescoliectiousd'individus, sont sûrement soumis aux mêmes lois générales, dont les effets sont seulement plus complexes pour les sociétés.Dans le sein d'une collectivité humaine, le trésor des expériences, des notions, des instincts acquis va s'enrichissant toujours. Or, comme les divers groupes humains sont en perpétuelle compétition pour l'existence, la sélection et l'hérédité font encore ici leur office, et le groupe le plus apte supplante ses rivaux. Mais ce groupe sera presque toujours le mieux développé cerébralement, au moins du côté social, celui qui aura formulé la morale la meilleure, c'est-à-dire la plus utile socialement, la morale qui permettra le mieux à la nation de tirer le meilleur parti de toutes ses forces vives. Sans doute un groupe social progresse en raison de son intelligence, mais il progresse surtout en raison du dévouement de chacun à tous, en raison de son altruisme, pour nous servir d'une expression comtiste.

Les contrastes sont éloquents. Au plus bas degré social, le Pécherais de la Terre de Feu mange sa femelle quand il a faim. Tel Européen bien doué, au contraire, donne sans hésiter sa vie pour sa famille ; tel autre, mieux doué encore, se sacrifie joyeusement pour la patrie, pour l'humanité, pour la justice, pour la vérité. C'est que le cerveau du premier est une page presque blanche ; il ne s'y opère que des actes réflexes, conscients^ mais fort simples. Les besoins brutaux dominent sans contrôle; il n'y a pas plus d'humanité qu'il n'y a de prévoyance. Dans le cerveau du second, au contraire, il y a tout un monde d'idées, de sentiments ; les désirs égoïstes y sont contre-balancés, maîtrisés par les souve-

nirs du passé, les lointaines visions de l'avenir, par le sentiment du devoir, par la notion de la loi, etc. L'un n'a que des souvenirs concrets, une imagination indigente, tout juste capable de reproduire presque exactement les petits événements de la vie quotidienne ; il est à peu près incapable de penser au lendemain ; chez lui, comme chez les animaux, chez nos enfants, tout désir se traduit instantanément en acte. L'autre, au contraire, a la tête richement meublée ; chez lui, les désirs sont rarement simples; ils s'éveillent souvent par essaims, se faisant échec l'un à l'autre. Chez l'Européen développé, l'imagination n'est plus la simple reproduction des faits de la vie usuelle, une sorte de mémoire colorée; elle est ce que H . Spencer appelle constructive, c'est-à-dire que le cerveau de l'homme développé peut grouper de cent manières tout un monde de souvenirs dûment enregistrés, qu'il peut supposer, évoquer, voir dans l'avenir une plus ou moins grande portion du possible.

Les peuples parcourent donc une échelle ascendante ; mais certaines races, comme certains individus, s'arrêtent à un degré plus ou moins élevé. Le Pécherais, l'Esquimau sont de ^simples estomacs servis par des organes. A un degré beaucoup plus élevé, pendant les phases moyennes de la civilisation, on voit prédominer plus ou moins les besoins affectifs ou sociaux, besoin d'aimer, de haïr d'autres hommes, de primer au milieu d'eux, etc. Chez certains peuples, par exemple chez les Italiens du seizième siècle, les besoins sensitifs élevés, les besoins artistiques prennent un puissant essor. Quant aux besoins moraux et intellectuels d'ordre supérieur, aux besoins de justice, de vérité et de science, déjà nous les pouvons admirer chez quelques nobles échantillons de l'espèce humaine ; mais, pour les

voir entraîner tout un peuple, il faudrait pouvoir trouer le rideau qui nous cache l'avenir.

Néanmoins l'échelle péniblement gravie par l'humanité depuis l'âge de pierre jusqu'à nos jours nous permet de nous consoler des misères du présent, en rôvant, en évoquant devant nous, à la manière des voyants, des temps meilleurs.

Sans doute les forces humaines sont encore bien limitées ; sans doute Thomme est loin d'avoir brisé les liens, dont Tenserre le monde ambiant ; pourtant chaque jour ces liens se relâchent un peu ; chaque jour rhomme apprend de plus en plus à corriger, à perfectionner, en lui et en dehors de lui, l'œuvre imparfaite et spontanée de la nature. De plus en plus il s'éloignera de l'animalité, de mieux en mieux il saura se repétrir lui-môme. Les métamorphoses, qu'il a déjà subies, nous garantissent, qu'il en pourrait subir bien d'autres et qu'il les subirait vite, s'il était soumis à une éducation vraiment scientifique, à un entraînement convenable.

Quoi I l'on peut créer des chevaux tout muscles pour la course, des bœufs tout graisse pour la boucherie et l'on ne pourrait former une race d'hommes au front large et au cœur fort, capables de penser et de vouloir !

Heureux nos arrière-neveux 1 Ils verront avec un douloureux étonnement combien, chez leurs ancêtres, il y avait encore de colonnes vertébrales reptiliennes, de consciences affamées de bassesse, avec quelle triste facilité, dans ces temps malheureux, tout despote pouvait trouver des légions de valets toujours prêts, les uns à asséner docilement la justice, les autres à maintenir la bonne harmonie entre la Providence et le plus fort, d'autres à verser des flots de sang pour la plus grande gloire du Dieu des armées, tant d'autres encore.

9k DE hH VIE ET DES BESOINS.

pour qui une fonction lucrative ne pouvait être vile. Les générations futures, auprès desquelles nous serons des Pécherais et des Esquimaux, les générations futures liront tout cela ; mais, comme la loi du progrès leur sera familière, comme elles sauront que le bien est sorti du mal et le mal de Texécrable, elles plaindront leurs aïeux sans trop les mépriser.

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