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CHAPITRE V

l'bXTASB racontée par sainte THÉRÈSE.

On regretterait Tivement de ne pas posséder une description de l'extase fanatiquement burinée par le fougueux Inigo de Loyola, si une plume plus douce que la sienne, plus tendre, mais non moins ardente, ne nous avait dépeint ce céleste état sous les plus séduisantes couleurs et en notant dévotement les plus infimes détails. On a déjà nommé sainte Thérèse.

Gomment cette femme remarquable, violemment poussée par sa brûlante nature vers les joies de l'amour terrestre, arrive, par les constants efforts de sa volonté, à se métamorphoser moralement, à dominer ses instincts, ou plutôt à leur donner le change, à fixer une route à sa vagabonde imagination, et enfin à créer en elle un amour divin assez puissant pour l'entraîner dans les plaines sans fin de l'extase, c'est ce qu'il faut* lire dans son autobiographie, à laquelle nous devons nous borner à emprunter une description de l'extase et de ses divers degrés.

« Il y a, nous dit sainte Thérèse dans son style imagé, quatre manières d'arroser un jardin : la première, en tirant de l'eau du puits à force de bras, et c'est là un rude travail ; la seconde, en la tirant avec une noria (machine hydraulique), et Ton obtient ainsi avec moins de fatigue une plus grande quantité d'eau; la troisième, en faisant venir l'eau d'une rivière ou

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d'un ruisseau : la quatrième enfin, et sans comparaison la meilleure de toutes, c'est une pluie abondante, Dieu lui-même se chargeant alors d*arroser, sans la moindre fatigue de notre part. »'

De même, dans ce qu'on appelle Voimson (extase), quatre périodes comparables à ces quatre moyens d'arrosement.

Première péfnode. — Le pénitent, qui veut mourir au monde pour vivre au ciel, s'efforce de concentrer son attention sur l'idée de Dieu. Rude travail f Les échos de ce monde pervers, qu'il veut fuir, bourdonnent malgré lui dans ses oreilles. Ses penchants naturels, ses affections, vivaces encore, sans cesse le sollicitent; sans trêve aussi l'excite l'aiguillon des besoins, des instincts. En vain se recueille-t-on dans la solitude de la cellule ou de l'oratoire, cette solitude est peuplée de visions aussi damnables que colorées. C'est l'heure où, pâli, décharné par le jeûne et les austérités, saint Jérôme sent encore la morsure des passions inassouvies ; c'est l'heure où il n'ose pas même rentrer dans cette cellule, témoin de ses pensées (saint Jérôme, ad Emtochiam). C'est l'heure encore où le démon vient tenter saint Antoine. Trancher à la fois les liens de la

famille, ceux de l'amitié, ceux de l'amour; autant d'ampulations bien laborieuses, bien douloureuses. Écoutons la sainte :

« C'est tirer péniblement l'eau du puits. Il en coûte de recueillir des sens habitués à se répandre au dehors, de mourir peu à peu au désir de voir et d entendre. Il faut se tenir dans la solitude et méditer sur la vie passée et sur celle de Jésus-Christ. Souvent on ne trouve que dégoût, ennui, profonde répugnance à venir puiser. »

Deuxième période. — M.ais, patience. 'Bientôt l'hahi-

Si 6 COMMENT LA PASSION SE TERMINE.

tude aura modelé au gré de la volonté tout Têtre cérébral. L'attention devient docile et Tidée fixe commence à poindre. Il faut encore un certain effort pour se recueillir et oublier le monde extérieur ; mais il est de courte durée : « On tourne la roue (de la noria), mais

l'eau est à fleur de terre. » « La volonté agit et

donne simplement son consentement à Dieu, afin qu'il l'emprisonne. L'entendement et la mémoire viennent au secours de la volonté, que leur concours ne sert quelquefois qu'à troubler. »

Déjà on trouve du plaisir dans la contemplation, plaisir qui s'élève quelquefois jusqu'à l'émotion.

« La consolation est très-vive, les larmes que Dieu donne coulent délicieusement et sans effort... L'âme perd soudain le désir des choses de cet exil. Elle voit clairement qu'un seul instant de cette joie surnaturelle ne peut venir d'ici-bas, et que ni richesses, ni honneurs, ni plaisirs, ne sauraient lui donner l'espace d'un clin d'œil ce contentement pur qui l'enivre, seul vrai et seul capable d'étancher sa soif de bonheur. » C'est ce que sainte Thérèse appelle Vàraison de quiétude.

Troisième période. — Encore un pas et nous entrevoyons les premières lueurs de l'extase. C'est, toujours dans la langue de sainte Thérèse, l'oraison d'union. Étrange état ! les pieds dans le monde réel, la tête dans les nuages de la rêverie idéale. Cependant la personnalité, la volonté apparemment libre, sur le point de sombrer, résistent encore. A la période précédente, la distraction la plus légère faisait évanouir la contemplation ; maintenant on peut mener de front la vie active et la vie contemplative. « On est comme une personne qui, s'entretenant avec une autre et s'entendant adresser la parole par une troisième, ne prête ''^,s deux côtés qu'une attention imparfaite. » Mais

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laissons la sainte nous décrire un état qu'elle éprouve^ dit-elle, en le racontant : « C'est un sommeil des puissances (volonté, entendement, mémoire, imagination), où, sans être entièrement perdues en Dieu, elles n'entendent pas comment elles opèrent. L'âme goûte incomparablement plus de bonheur, de suavité, de plaisir que par le passé. Enivrée de Teau de la grâce, que Dieu lui verse à longs traits, elle ne peut, elle ne sait plus ni avancer ni reculer. Elle n'aspire qu'à jouir de cet excès de gloire. On dirait quelqu'un qui, soupirant après la mort, tient déjà en la main le cierge bénit, et n'a plus qu'un souffle à exhaler pour se voir au comble de ses désirs. C'est pour l'âme une agonie pleine d'inexprimables délices, où elle se sent presque entièrement mourir à toutes les choses du monde et se repose avec ravissement dans la jouissance de son Dieu. Elle ignore si elle parle, si elle se tait, si elle rit^ si elle plçure. C'est un glorieux délire, une céleste folie, où l'on apprend la vraie sagesse. Enfin, et c'est pour elle une manière de jouir souverainement délicieuse... les puissances s'occupent entièrement de Dieu sans être capables d'autre chose... On s'épanche alors en louanges de Dieu, mais sans ordre... ciel ! que doit éprouver une âme dans cette ravissante ivresse ! Elle voudrait être toute convertie en langues pour louer le Seigneur. Elle dit mille saintes folies, mais qui vont droit au but et charment celui qui la met en cet état. Je connais une personne (elle-même) qui, pour peindre sa peine, faisait sur-le-champ, sans être poète, des vers pleins de sentiment... C'était un jet de son âme tourmentée d'amour... Comment me serait-il possible de rester dans ma raison, quand le Seigneur me met hors de moi? S'il me faut dire ma pensée, ce n'est plus moi qui parle depuis que j'ai communié ce matin.

Tout ce que je vois me semble un songe... Cette manière d*oraison est, à mon avis, une union manifeste de Tàme tout entière avec Dieu ; seulement Dieu permet aux trois puissances de Tâme de connaître, mais avec d'inexprimables délices, ce qu'il opère de grand en elles. »

Tout cela n'est encore que de la passion au dernier degré d'exaltation. L'impressionnabilité est délicieusement ébranlée et un ardent désir décuple la puissance des facultés, mais en les contraignant à s'exercer dans un sens donné ; car l'idée fixe règne en souveraine absolue, et Ton ne vit plus que pour elle. La sensibilité générale et spéciale s'engourdit. On vit dans un songe dont on a conscience. Ce n'est pas encore le rêve complet ; ce n'est déjà plus la réalité. Mais cela ne peut suffire. « Les fleurs, comme dit sainte Thérèse, n'ont fait qu'entr'ouvrir leurs calices ; elles n'ont répandu que leur premier parfum. » Nous allons assister à Ja floraison complète. Le monde extérieur s'éclipse de plus en plus. Voici l'extase, le ravissement.

Quatrième période, — « L'eau céleste, dit sainte Thérèse, tombe souvent quand le jardinier y pense le moins. » Cependant elle remarque que, dans le commencement, le ravissement ne se produit guère qu'après une longue oraison mentale, c'est-à-dire quand le cerveau a été suffisamment congestionné et excité. Alors « Dieu se plaît à laisser l'âme voler vers lui de degré en degré. Ensuite il prend cette petite colombe et la met dans son nid pour qu'elle repose. »

Bientôt la conscience du monde extérieur s'évanouit plus ou moins complètement. Il en est de même pour la motilité. v On ne peut, sans un très-pénible effort, faire même le moindre mouvement des mains. Les yeux se ferment sans que l'âme veuille les fermer. »

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Un fait bien digne d'attention, c'est que l'abolition de la sensibilité porte non point sur les organes spéciaux externes, mais sur le cerveau, en tant qu'organe de rintelligence. On a des sensations, mais on a perdu la faculté de les apprécier. « L'âme est incapable de lire, en eût-elle le désir ; elle aperçoit bien des lettres, mais comme Vesprit n'agit pas, elle ne peut ni les distinguer ni les assembler ; quand on lui parle, elle entend le son de la voix, mais non des paroles distinctes. »

On a perdu jusqu'au sentiment de la pesanteur. C'est même ce curieux phénomène qui a mérité à l'extase le nom de ravissement que lui donnent les mystiques. On se sent détaché du sol et ravi dans les airs, quoique fasse la volonté pour résister. «On ne peut presque jamais résister. Le ravissement fond sur vous avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez, vous sentez cette nuée du ciel, cet aigle divin vous saisir et vous enlever... La faible nature éprouve à ces moments si délicieux, d'ailleurs, je ne sais quel eifroi dans les commencements. Parfois, je pouvais opposer quelque résistance ; mais, c'était en quelque sorte lutter contre un fort géaut, je demeurais brisée et accablée de lassitude. D'autres fois, tous mes efforts étaient vains, mon âme était enlevée, ma tête suivait presque toujours ce mouvement, sans que je pusse la retenir, et quelquefois même tout mon corps était enlevé de telle sorte qu'il ne touchait plus la terre... Lorsque je voulais résister, je sentais sous mes pieds des forces étonnantes qui m'enlevaient. »

S'il n'y a plus de mouvements volontaires, il n'y a plus davantage de mouvements conscients. « Tant que le corps est dans le ravissement, il reste comme mort et souvent dans l'impuissance absolue d'agir. // con» serve l'attitude oh il a été surpris. » Ainsi, il reste debout

OU assis, les mains ouvertes ou fermées. Notons qu'il n'en est pas toujours ainsi et que, assez souvent, l'extatique prend une attitude en harmonie avec ses visions {Extatique de Voray).

On a cherché à expliquer la curieuse sensation du ravissement proprement dit, Tabolition du sentiment de la pesanteur. On a noté que, sur une escarpolette, le mouvement d'ascension s'accompagne instinctivement d'une profonde inspiration dilatant le thorax, et ce, sous peine de nausées, de mal de mer. Il est incontestable, qu'on résiste plus facilement au mal de mer en harmonisant , d'après cette idée, les mouvements respiratoires avec ceux du navire. Je note, en passant, qu'on y résiste plus facilement encore, si l'on a soin en même temps de regarder au loin l'horizon immobile et jamais les vagues voisines et mouvantes. Gratiolet, qui donne cette explication d'après M. Chevreal, dit avoir vu une folle qui se procurait à volonté la sensation du ravissement en fermant les yeux et aspirant profondément. Il note encore, d'après le docteur Gaudmont, la plus grande fréquence des rêves accompagnés de ravissement chez les jeunes filles vierges, ce qu'il explique par un embarras précordial, accompagnant les premiers désirs et déterminant de profondes inspirations.

L'expression embarras précordial est une de ces dénominations vagues, si fréquentes dans le langage médical, oti elles tiennent la place d'explications scientifiques encore à trouver, cela au grand dommage de la science.

Pour être plus acceptable, l'explication relative aux mouvements respiratoires ne peut s'appliquer qu'aux ravissements de courte durée. Nous proposons, à titre de conjecture, l'explication suivante. Dans l'extase, la

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'; sensibilité spéciale est fort amoindrie, parfois même "^- elle est totalement abolie. Sainte Thérèse l'affirme : >■■ « Le plus souvent le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble, et, bien qu'on ne ' puisse agir à l'extérieur, on ne laisse pas d'entendre ; ^t c'est comme un son confus qui viendrait de loin (1). c Toutefois même cette manière d'entendre cesse, lof;sque le I ravissement est à son plus haut degj'é. »

Nul doute que, dans ce cas, la sensibilité générale ne : partage le sort de la sensibilité spéciale. Les martyrs, :^ les enthousiastes (sainte Perpétue, Jean Châtel, etc.), il certains aliénés, ne sentent plus la douleur. Sainte lu Thérèse nous apprend que, durant dés transports par- : ticuliers qu'elle décrit assez peu clairement, elle chérie chait en vain un allégement dans l'usage de quelques rr pénitences, mais alors, quand même l'âme « ferait ruis- ^ seler le sang de son corps, sous les coups d'une flagel- .; lation volontaire, elle ne le sent pas plus que si ce corps était privé de vie. » Nul doute encore que, parvenue à ce i degré d'anesthésie, Textatique n'ait plus conscience de la pression de son corps sur le sol , ni de cette impression générale, vague, par laquelle nous nous sentons dans tous les membres. Plus de corps ; on flotte dans le vide, et c'est alors sans doute que l'inspiration fait croire à un mouvement d'élévation, si toutefois on a encore quelque conscience des mouvements respiratoires. . Au milieu de tous ces désordres nerveux, que devien-

! nent les fonctions nutritives ? Sainte Thérèse ne nous donne à ce sujet que des détails incomplets. Ses sœurs lui ont affirmé que quelquefois elle avait presque complètement perdu le pouls. Elle sentait d'une manière très-

(1) Tous les médecins savent combien ce symptôme est commun dans rhystérie.

sensible que la chaleur naturelle allait s'aifaiblissant et que son corps se refroidissait peu à peu; mais tout cela « avec une suavité, un plaisir inexprimable ». A son réveil, elle se voyait tout inondée de larmes, qui coulaient sans douleur, mais avec une étonnante impétuosité.

La vie nutritive est ralentie, la vie de relation abolie ; mais, par contre, la vie cérébrale est active, les facultés exaltées fonctionnent avec énergie dans le sens du désir passionné. On éprouve généralement un sentiment de bonheur inouï. On désire la présence de Dieu avec une ardeur nouvelle, et très-généralement il obéit docilement à ces amoureux désirs. On l'entend, on lui parle, on le voit. « La première fois que le Seigneur m'accorda la faveur d'une extase, y Vn^encfis ces paroles : « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, « mais seulement avec les anges. » Les piaroles sont prononcées avec une voix si claire, qu'on ne perd pas une parole de ce qui a été dit, et quelquefois elles se font entendre dans un temps où l'âme est si troublée, qu'elle ne pourrait former une pensée raisonnable... C'est dans le temps même où Textase enlève à la mémoire presque toute son action et tient l'imagination comme liée, que la parole divine découvre à l'âme ces vérités. »

Au dire de sainte Thérèse, il y a des moments d'union parfaite avec le Dieu immatériel ; mais le plus souvent, et cela môme la chagrinait beaucoup, c'est l'humamté de Dieu, c'est Jésus-Christ qui apparaît.

D'autres fois, elle voyait des anges. «Tandis que j'étais dans cet état, j'apercevais près de moi un ange sous une forme corporelle... Je voyais dans les mains de cet ange un long dard, qui était d'or, et dont la pointe de fer avait à l'extrémité un peu de feu. De temps en temps, il le plongeait au travers de mon cœur et l'enfonçait jusqu'aux entrailles. »

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«En le retirant, il semblait les emporter avec ce dard et me laissait tout embrasée d'amour de Dieu. La douleur de cette blessure était si vive, qu'elle m'arrachait ces faibles soupirs dont je parlais naguère ; mais cet indicible martyre me faisait goûter en môme temps les plus suaves délices. »

Je supplie le lecteur de prendre tout ce passage au pied de la lettre, sans y chercher quelque sens allégorique, quoiqu'il soit difficile de ne pas reconnaître dans cette description colorée un spasme hystériforme, spirîtualisé par l'idée mystique (i).

La mémoire volontaire est abolie. « Si on lisait, on perd tout souvenir de sa lecture et l'on ne peut plus fixer l'esprit. Cet importun papillon de la mémoire voit donc ici ses ailes brûlées et il n'a plus le pouvoir de voyager çà et là... Quant à l'entendement, s'il entend, c'est par un mode qui lui est inconnu (2). »

L'imagination est, comme nous l'avons vu, assez excitée pour créer des hallucinations.

La volonté, la volonté dite libre, est parfaitement abolie dans l'extase complète ; cependant sainte Thérèse nous apprend que de temps à autre il y a des détentes pendant lesquelles se réveille un léger souvenir du monde extérieur, mais qu'alors la volonté peut imposer silence à la mémoire, s'évanouir de nouveau avec elle et prolonger ainsi l'extase pendant une ou plusieurs heures.

De pareilles orgies cérébrales laissent des traces pro-

( 1) Voyez, dans la Psychologie morbide, p. 269, de M. le docteur Moreau (de Tours), un curieux exemple d'interprétation analogue.

(2) Tous les extraits autobiographiques de sainte Thérèse sont empruntés à la traduction du père M. Bouix, de la Compagnie de Jésus, Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même^ traduite d'après le manuscrit original. Quatrième éditiqn, Paris, 1857.

fondes ; ce sont de violentes douleurs dans les membres, une torpeur somnolente pendant plusieurs jours, un amer dégoût de la vie, un ardent désir de la mort : « On se meurt de ne point mourir. » Ou bien c'est une apathie voisine de la stupidité : on devient « 1b petit ânon qui va paissant». (Voyez page 209.)

C'est un effet de cette grande et triste loi d'intermittence qui régit l'activité cérébrale et que l'on peut formuler ainsi : Toute exacerbation dans la vie cérébrale est suivie d'une dépression corrélative,

Il est curieux de rapprocher des quatre périodes racontées par sainte Thérèse celles que décrivent les extatiques sectateurs de Bouddha (I).

On sait que la récompense à laquelle aspirent les dévots du bouddhisme c'est d'échapper à la lamentable nécessité de s'incarner sans cesse sous de nouvelles formes, c'est de pouvoir enfin être absorbé par le néant, le Nirvana. En attendant le Nirvana qui suivra la mort du juste, ils tâchent de jouir du Nirvana imparfait, qu'il est possible de se procurer dans ce bas monde, c'est-à-dire de l'extase, et, comme sainte Thérèse, ils y distinguent quatre degrés.

Dans le premier degré, l'ascète est désintéressé de tout, excepté du désir du souverain bien, du Nirvana; mais il juge et raisonne encore tant bien que mal.

Dans le second, plus de jugement, plus de raisonnement. L'intelligence du dévot est captivée tout entière par l'idée du Nirvana. Complètement détaché de tout, il n'a plus que le plaisir de la satisfaction intérieure; mais il est incapable de la juger et de la comprendre.

Dans le troisième degré, il n'a plus même ce plaisir,

(1) B. de Saiot-Hilaire, le Bouddha et sa Religion,

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et cela lui est indifférent. Cependant, il éprouve encore un vague sentiment de bien-être physique ; il a conservé la mémoire des états précédents, et en même temps une conscience confuse d'être. Il est bien purifié, mais pas encore parfait.

Enfin, au quatrième degré, les efforts persévérants de l'ascète sont couronnés d'un plein succès; il a tout perdu. La personnalité s'est évanouie dans une sainte et parfaite impassibilité. On est inaccessible au plaisir et à la douleur, aussi bien moralement que physiquement. On a même perdu le sentiment de cette sainte indifférence ; on vit aussi peu qu'il est possible de vivre, sans être mort. On possède enfin le Nirvana terrestre.

La différence entre les deux extases, celle de TEurope et celle de l'Asie, n'échappera à personne. L'extase de sainte Thérèse est active, brillante, peuplée de visions colorées. Ce n'est pas à Tanéantissement que la sainte aspire, c'est à une vie plus complète, à une existence divine, où elle goûtera des voluptés sans nom dans les langues humaines, où ses facultés auront acquis une puissîince surnaturelle. Au contraire, l'extase bouddhique est triste, atone ; elle aspire à l'extinction graduelle de toutes les facultés, à la mort aussi complète que possible.

Chimères des deux parts; mais toutes deux fortement empreintes du génie de chaque race, et toutes deux, malgré la diversité de leur couleur, aboutissant au même résultat, l'abolition de la volonté et de la raison, résultat identique qui s'appelle Nirvana en Asie, union complète avec Dieu dans les monastères d'Europe.

Quelques mots encore. Pourquoi l'extase, si rare dans la plupart des passions, est-elle relativement commune dans la passion mystique? Cela tient, sans nul doute, aux privations que prescrivent les codes religieux, aux macérations qui exaltent l'irritabilité nerveuse, enfin

32G GOMMENT Lk PASSION SE TERMINE.

et surtout à la prière, à la contemplation auxquelles se livre le dévot dans le demi-jour d'un oratoire ou d'une église, en gardant une immobilité parfaite et fixant machinalement les yeux sur des objets rapprochés, enfin aux prescriptions savantes des rituels mystiques. Les passions ordinaires imitent bien tout cela, mais imparfaitement, instinctivement.

L'homme que domine une idée fixe : amour, science, etc., cherche aussi la solitude, oublie de subvenir aux besoins du corps ; il ralentit même le rhythme des mouvements respiratoires, sans s'en apercevoir. Sans repos ni trêve, il pense à l'objet de ses désirs, y applique toutes ses facultés, et tout naturellement se le figure autant que possible, par l'imagination, avec des traits plus ou moins distincts.

Mais enfin, malgré tout cela, il vit encore de la vie commune, ne se séquestre jamais complètement; divers intérêts le sollicitent et, si l'insomnie est à son chevet, du moins il ne s'ingénie pas à combattre le sommeil, quand naturellement et pour un temps il vient calmer sa perpétuelle agitation. Enfin, notre passionné atteint souvent le but de ses désirs, tandis que le mystique se consume en stériles efforts.

Possession. Voilà un remède que les médecins, les moralistes ont justement préconisé. Très-généralement on peut s'en remettre à elle du soin de la guérison. De loin, l'idole était si belle, si brillante, si précieuse! Enfin vous y touchez, vous la pressez de vos mains frémissantes! Mais je m'arrête. Lecteur, l'amertume de ces désenchantements est trop tenace pour que vous n'en ayez pas gardé le souvenir (I).

(1) Cette étude analytique sur l'extase a déj^ été publiée, sauf d'assez nombreuses corrections, dans l'Union médicale (1863, I, 8, 13 et 15 octobre).

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