CHAPITRE VI
l'extase métaphysique.
Point de passions qui soient autant que les passions religieuses fécondes en extases. Nous en avons plus haut donné la raison. De tout temps Thagiographie chrétienne a considéré Textase comme le signe suprême, le sceau de la sainteté. Mais il ne faudrait pas croire que les passions religieuses aient le monopole de Textase ; toute idée fixe, toute contention extrême de Tintelligence y peuvent aboutir. Les rêveries métaphysiques peuvent mener à Textase tout aussi sûrement que les rêveries religieuses. Elles y ont même visé parfois sciemment et avec un art ascétique, comme le prouve la curieuse pièce suivante, attribuée à un élève de Campanella, et qu'il ne sera pas hors de propos de traduire ici :
Li PRATIQUE DE l'exTâSE PHILOSOPHIQUE. (Cod. Magliabech, VIII, 6.)
« Il faut choisir un lieu où ne parvienne aucun bruit, s'y tenir dans l'obscurité ou à la lueur d'une faible lumière, placée assez en arrière, pour que son éclat ne frappe point les yeux ; ou bien il faut fermer les yeux. Il faut être dans un état de quiétude, exempt de toute passion, soit du corps, soit de l'âme. Quant au corps, il ne doit avoir ni froid, ni chaud, ni sentir de douleur en aucune de ses parties ; la tête doit être libre de catarrhe, des fumées des mets ; il ne faut avoir envie ni de manger, ni de boire, ni de se purger, ni de quoi que
ce soit ; il faut être commodément assis, la tête appuyée sur la main gauche ou autrement, si Ton est ainsi plus à Taise... Quant à l'esprit, il doit être affranchi de toute trace de passion ou de pensée, exempt de tristesse, de douleur, d'allégresse, de crainte, d'espérance, d'idées amoureuses, des soucis de famille ou des intérêts particuliers ou autres ; on ne doit plus se souvenir des choses passées ou des objets, présents. Mais, le corps étant disposé comme il a été dit ci-dessus, il faut peu à peu chasser de l'esprit toutes les pensées, qui commencent à bourdonner dans la tête ; en naît-il une ? on l'expulse à l'instant; une autre succède, on la chasse de même et ainsi de suite, jusqu'à ce que, ne pensant plus à rien du tout, apathique intérieurement et extérieurement, on devienne immobile comme une plante ou une pierre naturelle. De cette manière, l'âme, n'étant plus occupée d'aucune action ni végétale ni animale, se retire en elle-même et, se servant seulement des instruments intellectuels, purgée de toutes les choses sensibles, elle n'entend plus les choses par raisonnement, comme auparavant , mais sans argunjents ni conséquences : devenue ange, l'ânie voit par intuition l'essence des choses dans leur simple nature, aussi perçoitelle une vérité pure, nette, sans nuages, relativement à l'objet de sa spéculation. Car, avant de se mettre à l'œuvre, il faut décider sur quel sujet on veut spéculer, quel sujet on veut examiner ou comprendre; puis, une fois l'âme purifiée, on songe à ce sujet; alors il semble que l'on ait à son service une lumière éclatante, resplendissante, découvrant toute vérité. Et alors on goûte une telle joie, une telle douceur, qu'aucun plaisir de ce monde ne s'y peut comparer : pas de chose, si aimée, si désirée soit-elle, dont la possession puisse rivaliser, même de loin, avec cette jouissance. Aussi,
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quand Tâme songe qu'il lui faudra retourner dans le corps, pour vaquer aux viles oeuvres des sens, elle se désole, et sûrement n'y retournerait pas, si elle ne craignait qu'à la longue, les esprits ne montassent à la tête ; en effet, quelquefois on sent une très-agréable démangeaison à la tête, où sont les instruments intellectuels : peu à peu les esprits s'évaporent et sûrement, si tous s'évaporaient ainsi, ce serait la mort. Aussi les hommes les plus aptes à cette extase sont ceux qui ont le crâne ouvert ; car alors les esprits peuvent s'exhaler quelque peu par la fissure du crâne ; à défaut d'une telle exhalaison, les esprits s'accumulent dans la tête en telle quantité, qu'ils l'encombrent et que leur influence rend les organes inutiles. Cette extase est, selon moi, l'extase platonicienne, dont Plotin fut ravi sept fois, au témoignage de Porphyre, qui dit l'avoir éprouvée une fois ; car toutes les circonstances requises se trouvent rarement réunies en un homme : c'est tout au plus, si, en deux ou trois ans, cela peut arriver trois ou quatre fois. A lors il faut avoir soin d'écrire, aussitôt et tout au long, les choses que l'on pense dans cet état, sans cette précaution, on les oublierait et, en les relisant, on ne les comprendrait plus (i). »
L'auteur de ce curieux document est évidemment un sectateur moderne des Plotin, Jamblique et Porphyre, esprits malades de métaphysique subtile, fous à lier, mais, qui, en définitive, ont mérité leur nom de néoplatoniciens ; car ils n'ont fait que pousser à l'extrême les principes et la méthode de leur divin maître et ancêtre. Ce sont les ilotes de la pensée, et leur exemple sert à montrer où peut conduire le dédain de la méthode expérimentale.
(1) T. Campanella, Opei-e scelte; d'Ancona. Torino, 1850, 2 vol. iii-12. Primo vol., Documento p. cccxxin. Documento A.