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SUR LA PASSION

Dans son Traité de la pathologie cellulaire, Virchow admet autour de chacune des unités dont la somme compose le corps humain un territoire cellulaire, une zone d'action. Il s'en tient là ; mais il est évident, par suite, qu'un groupe de cellules juxtaposées et analogues doit exercer une action collective, fédératîve, représentant la somme des énergies partielles et rayonnant au loin sur les autres groupes. Tous les tissus doivent donc réagir les uns sur les autres.

Mais chez les animaux supérieurs, un tissu surtout est doué d'une grande puissance d'action, c'est le tissu nerveux, fibres et cellules. A leur tour, aussi, les autres tissus réagissent sur lui; mais, dans l'état normal, ils subissent ordinairement son joug. Aussi, pour le pathologiste, le physiologiste et surtout le psychologiste, ce tissu, qui centralise la force vitale, est de beaucoup le plus important à étudier, puisqu'il est, dans son noyau principal, le siège des phénomènes de conscience, l'organe des facultés. Car la vieille énigme de l'âme se débrouille de plus en plus. Déjà nous pouvons, avec le docteur Luys (I), suivre les sensations, les. impressions nutritives et sensitives depuis leur origine, qui est l'in-

(1) Loc. cit.

citation d'une ou de plusieurs des innombrables fibrilles nerveuses périphériques jusqu'au réseau des cellules conscientes, multipolaires, toutes reliées entre elles et avec le reste du système nerveux, et formant la couche grise corticale des replis externes du cerveau. Nous voyons ces incitations, modifiées pendant leur trajet par des centres cellulaires secondaires, notamment par un grand récepteur commun intermédiaire (couches optiques), aboutir enfin aux plus petites cellules de la substance grise, cellules analogues aux cellules sensitives de la moelle et probablement le siège de la sensibilité consciente. Puis l'incitation, traversant le réseau cellulaire, arrive enfin aux plus grosses cellules multipolaires, analogues aux cellules motrices de la moelle et siège probable des volitions, pour de là rayonner le long des fibres eff'érentes vers les muscles, en rencontrant aussi sur leur trajet un récepteur commun (corps striés). Il ne reste plus qu'à subdiviser les cellules corticales. Car il est indispensable qu'il y ait entre les petites cellules de la sensibilité consciente et les grosses cellules dites des volitions, un appareil cellulaire vraiment centralisateur, au sein duquel s'opèrent les actes intellectuels. On est porté à attribuer ce rôle aux cellules corticales, intermédiaires par leur position et leur volume, et reliant les petites aux grosses cellules.

Pour la psychologie positive, qui tâche de ne jamais perdre de vue les rapports du physique et du moral, de ragent et de Tacte, le tissu nerveux est donc le tissu par excellence ; et, pour connaître le tempérament d'un homme, c'est-à-dire Vénergie de son 7^essort vital, pour jauger même sa valeur individuelle, idiosyncrasique, il suffirait de pouvoir mesurer exactement chez lui la puissance nerveuse dans ses divers modes

d'action et de réaction, en la combinant avec la notion du volume des centres nerveux.

Un jour, la science, munie de ces indispensables notions, pourra rédiger exactement le code des lois vitales et cérébrales ; mais aujourd'hui, l'imperfection de nos connaissances nous oblige à ne faire sur cet important sujet que des inductions hésitantes, basées sur des faits particuliers, sur des caractères grossièrement apparents. Cependant, ces vues ébauchées nous permettent déjà de répondre tant bien que mal et approximativement à quelques questions principales, que je vais passer en revue.

Y a-t-il des caractères moraux assez tranchés et assez analogues, chez les individus et les races, pour permettre une classification des hommes (je dis des hommes blancs seulement) sur cette seule base ?

Depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, tous ceux qui ont observé les hommes les ont classés d'après les seules données psychologiques, et, quelles que fussent leurs théories explicatives, presque tous se sont donné la main pour formuler les mêmes conclusions. Faut-il n'y voir que de l'imitation servile, la vieille histoire des moutons de Panurge? Non. Car nous-mêmes, aujourd'hui, n'avons pas besoin de promener longtemps les yeux autour de nous pour reconnaître que, depuis l'origine des sciences anthropologiques, les grands traits moraux de l'homme n'ont guère varié, et, aujourd'hui <îomme au temps d'Hippocrate, nous voyons quatre types principaux :

i<* Des hommes à impressionnabilité paresseuse, à imagination faible, lents à être émus et ne gardant pas

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longtemps Timpression morale. Chez eux, tous les actes cérébraux ont un cachet de lenteur extrême. Ne leur demandez pas un effort violent, énergique, une grande dépense instantanée de force cérébrale. Mais, s'ils agissent lentement, en revanche ils n'éprouvent guère de lassitude, d'ennui durables, et ils s'écartent difficilement de la route qu'ils se sont tracée ou qu'on leur a tracée ; car rien n'a prise sur eux, et leur plus cruelle ennemie c'est l'apathie de leur nature. Leurs affections sont tièdes. Les grands dévouements, les grandes vertus aussi bien que les grands crimes ne sont pas de leur ressort. Mais, si leur intelligence et leur raison sont bien développées, comme nulle secousse ne les vient troubler, elles jouissent d'une invariable rectitude, et les guident sûrement dans la vie.

Très-faciles à vivre ; pourvu qu'on ne les attaque pas, ils n'attaqueront personne; sujets aimés des despotes, ils se conforment partout aux lois de leur pays, aux exigences sociales, et, faisant toujours le strict nécessaire, ils évitent les grands revers et manquent souvent les hautes fortunes.

Leur peu d'excitabilité cérébrale, leur manque de ressort les asservit au sommeil, au besoin de repos.

Le trait dominant de leur caractère étant une faible impressionnabilité, leur nom psychologique doit être : les apathiques,

2* D'autres hommes nous ofirent des traits diamétralement opposés. De la tête aux pieds, ils sont impressionnables. Tout les émeut, tout les agite, tout les fait jouir ou soufTrir. Chez eux, l'action nerveuse est rapide, énergique; mais cette impressionnabilité, qui jamais ne repose, donne à leur caractère une mobilité excessive. Leurs facultés intellectuelles, même quand elles sont bien développées, ne peuvent se fixer long-

temps sur le même sujet. Nulle force d'attention. Une impression chasse l'autre, et la succession ininterrompue des émotions rend Tintelligence presque inutile. Leur imagination est ardente. Chez eux, les idées-images ont de la couleur et l'intelligence les groupe facilement, mais presque toujours en obéissant au fouet de la passion actuelle et non à la froide raison.

Les hommes dont je parle sont très-capables d'un acte vigoureux, pourvu qu'il soit exécuté promptement, aussitôt après l'excitation ; car celle-ci étant de courte durée, il n'y a aucune suite dans les idées.

N'attendez pas des hommes ainsi doués une série d'efforts énergiques, dirigés pendant longtemps vers un même objet : une grande découverte, une œuvre importante. C'est de prime saut qu'il leur faut atteindre le but, et ils y arrivent quelquefois.

Malheur à l'Etat, à l'entreprise importante qui les aura pour guides ; mais si leur intelligence est puissante, ils peuvent avoir du succès dans la littérature poétique, dans les arts, surtout dans la musique ; car aussitôt l'émotion poétique perçue, il n'est pas besoin d'un long effort pour la fixer dans une strophe brillante ou un motif mélodieux. La peinture et la sculpture, qui exigent un long travail pour traduire, matérialiser l'impression, seront moins de leur domaine. Ils s'appelleront plus souvent, s'ils sont remarquablement doués, Mozart et Rossini que Michel-Ange et Le Poussin.

Toutes les parties de leur être sont liées par une étroite sympathie, que le plus léger désordre, la plus faible excitation mettent en jeu.

l)ire qu'ils sont rarement calmes, c'est dire que leur jugement est souvent faux.

Chez eux, les besoins nutritifs ont peu d'énergie, mais ils sont avides d'impressions morales. Ils dorment

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peu et mal. Les plaisirs de la table les touchent moins que ceux de l'amour.

Je les appellerais volontiers : les sensùifs.

3^ La troisième classe se compose d'hommes doués d'une impressionnabilité moins développée que chez les précédents, mais vive encore. L'imagination est généralement ardente et le caractère plus vigoureux, mais inconstant.

L'acte suit rapidement l'ordre de la volonté, la volition des psychologues.

Tous les actes vitaux s'exécutant facilement, il en résulte une grande propension à la gaieté, expression d'un bien-être permanent. Il y a bien rarement de ces tristesses sans cause apparente, échos d'une nutrition pénible, qui sont si communes chez les sensitifs.

Les besoins nutritifs sont forts et tyranniques, d'où une grande propension aux plaisirs de l'amour et de la table.

Les hommes de ce type, étant excitables et ayant conscience de leur vigueur, sont généralement courageux, souvent batailleurs, actifs, entreprenants dans la jeunesse. J'en ferais volontiers des soldats.

Ils dorment comme ils mangent, comme ils boivent, beaucoup et facilement.

Leur vie affective est moins active que celle des précédents ; mais ils ont plus de persévérance, quoique ce soit rarement chez eux la qualité dominante. Ils sont violents, irascibles, contents d'eux-mêmes ; par conséquent fort enclins à l'amour-propre.

En résumé, mettez une sourdine à l'impressionnabilité affective, presque maladive du sensitif, donnez plus de force à ses besoins nutritifs ; accentuez son caractère plus énergiquement, et vous aurez l'empreinte ^orale que je décris.

Nous appellerons ces hommes : les actifs,

A^ Le trait dominant dans la physionomie morale, que je vais crayonner, c'est une impressionnabilité lente à s'émouvoir, lente aussi à varier, tenace et conservant longtemps Timpulsion donnée. Ici, c'est Timpressionnabilité affective qui prime ordinairement, mais une impressionnabilité peu modifiable; aussi les passions sont-elles très-énergiques, profondes et durables. L'imagination est forte.

Si vous réussissez à passionner les hommes de ce type pour une entreprise quelconque, la vivacité de leur impressionnabilité, leur défaut de mobilité et l'énergie de leurs désirs les rendront capables d'efforts longs, difficiles ; ils se roidissent volontiers contre les . obstacles.

Quoique chez eux les besoins nutritifs ne manquent pas d'énergie, ils cèdent généralement la place aux besoins affectifs. |En général, l'homme ainsi organisé est porté à la mélancolie ; c'est sous une teinte sombre qu'il regarde le monde, et cette nuance de tristesse se remarque dans toutes ses passions. Il est très-accessible à l'amour passionné, à l'ambition, à la vengeance, au fanatisme religieux ou politique. Son imagination puissante exagère la grandeur des obstacles; mais la solidité du caractère prévient le découragement.

Généralement dominés par une idée fixe, les hommes ainsi constitués sont peu aimables. Distraits, préoccupés, ils manquent souvent dans la vie des occasions favorables, mais ils peuvent accumuler lentement une grande somme d'énergie et faire, à un moment donné, un puissant effort. Aussi sont-ils propres aux grandes fautes et aux grandes actions, si leur cerveau a de la puissance.

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Ils parlent peu, s'endorment difficilement, se réveillent avec la même lenteur.

Ce sont par excellence : les passionnes.

y a-t-il des groupes de signes physiques et appréciables, correspondant à chacun des types moraux pré- <;éderament décrits ?

Cette question serait oiseuse, si la relation nécessaire «ntre le physique et le moral était reconnue et avouée par tout le monde. L'homme est un, en dépit de préjugés millénaires, mais qui meurent visiblement, et Ton peut formuler la loi suivante :

A toute empreinte morale tranchée correspond une empreinte physique aussi tranchée.

Aussi, comme nous avons pu décrire quatre types moraux bien caractérisés, nous décrirons de même autant de types physiques, incontestables, et que tous les médecins ont admis dans la suite des siècles, jusqu'à notre époque, qui, justement amoureuse de la rigueur scientifique, les néglige provisoirement, en attendant que leur caractéristique anatomique et physiologique soit déterminée.

Enumérons brièvement les signes physiques, grossièrement apparents de chacun de ces types :

1° Chairs molles, tissu cellulo-graisseux développé, lâche. Traits du visage grossièrement modelés, ainsi que les extrémités. Système lymphatique riche et s'engorgeant facilement. Circulation et respiration lente. Digestion paresseuse. Membres souvent volumineux, mais avec flaccidité des tissus. Le sang est riche en globules blancs. On résiste mal à la fatigue, au froid, et

Ton a besoin d'une alimentation riche et de longs sommeils.

En général, les rouages de l'organisation marchent faiblement, lentement. Les sens sont paresseux, les organes génitaux peu actifs. Les maladies inflammatoires passent facilement à Tétat chronique, et les réactions se font lentement. Grande tendance aux flux muqueux. Teint modérément coloré. Cheveux souvent blonds ou châtain clair.

C'est le tempérament lymphatique des auteurs.

2° Le second type est caractérisé par un minime développement du tissu cellulaire, un système lymphatique peu développé, des muscles grêles, mais relativement forts, s'il s'agit d'un effort de courte durée. Parfois on peut résister à des fatigues excessives, nullement en harmonie avec l'apparente faiblesse de la constitution. Mais ce résultat, dû à une vive exaltation morale, est ordinairement suivi d'une dépression profonde.

Quoique le sang soit généralement pauvre en globules, une alimentation très-modérée et peu de sommeil suffisent.

Le pouls, ordinairement faible, est très-facilement variable. On a horreur du froid. Les sens sont doués d'une sensibilité exquise. On est peu sujet aux phlegmasies, mais très -facilement aux névroses.

Souvent les traits du visage sont finement modelés.

Le thé, le café, déterminent une exacerbation maladive de la vie cérébrale.

Le trait dominant de la constitution est une sympathie nerveuse très-développée. Aussi le plus petit désordre est vivement ressenti par toute la machine et trouble toutes les fonctions.

On a reconnu le tempérament nerveux.

3* Les caractères physiques du tempérament suivant

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sont : une belle apparence extérieure, un teint richement coloré, des muscles forts, sans empâtement, au moins dans la jeunesse ; une circulation et une respiration qui en apparence rivalisent d'activité, un appareil digestif vigoureux et exigeant des fonctions génératrices actives.

Les muscles sont capables d'efforts vigoureux et soutenus ; les organes des sens spéciaux bien doués.

Les maladies sont rapides, violentes ; les phlegmasies, aiguës.

Le sang surabonde en globules rouges dont le mouvement nutritif ne réussit point à épuiser Toxygène, d'où facile harmonie entre les fonctions dans la jeunesse. En vieillissant, tendance aux maladies du cœur, aux congestions céphaliques, à Tobésité, aux affections goutteuses. Il semble qu'il y ait désharmonie entre la fonction hématopoiétique excessive et la dépense.

Ordinairement le café, le thé, etc., excitent peu le système nerveux, beaucoup moins que l'alcool.

C'est le tempérament sanguin,

4» Le quatrième type est bien différent.

Au lieu de l'aspect séduisant du sanguin, nous voyons un teint plus ou moins pâle et subictérique, un œil ordinairement noir et expressif, des traits fortement accentués, mobiles. Ordinairement la physionomie est caractéristique et la fixité de la pensée lui a donné une expression spéciale.

C'est par exception que les cheveux et les yeux ne sont pas noirs ou d'un brun foncé. En général les éléments pigmentaires sont abondants. .

Souvent le système musculaire est puissant et les fonctions digestives s'accomplissent avec activité. Le pouls est lent ; la respiration profonde et lente aussi. L'embonpoint est assez rare.

Le sang des capillaires de la peau comparé à celui du sanguin s'en distingue par la moins grande abondance des globules, qui, de plus, sont beaucoup moins rutilants, plus désoxygénés. On y remarque aussi moins de globules blancs que chez le lymphatique.

On résiste très-bien à la fatigue, pourvu que l'on soit dans de bonnes conditions d'alimentation et d'aération.

Les excitants du système nerveux (thé, café) déterminent une exaltation profonde et durable de toutes les facultés.

Sans avoir la lenteur qui les caractérise chez le lymphatique, les phlegmasies prennent rarement une marche suraiguë. Les maladies]les plus à craindre sont les affections du foie, le cancer.

C^est le tempérament bilieux.

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