CHAPITRE I
« II faudrait, disait le grand Linné, définir la vie avant de raisonner sur l'âme; mais c'est ce que j'estime impossible. » Les frontières de l'impossible n'ont jamais été fixées ; et qui oserait aujourd'hui jeter à la science le veto par lequel Jéhovah enchaîne les flots, le « Tu n'iras pas plus loin » de la Bible ?
r Nous savons maintenant qu'il n'y a nulle différence
essentielle de composition entre ce qui vit et ce qui ne vit plus ou ne vit pas encore. Toute substance étendue, et nous n'en voyons et n'en concevons pas d'autres, est lia simple agrégat d'atomes éternels, indestructibles, constamment actifs, s'attirant ou se repoussant mutuellement.
De là résultent des associations atomiques, infiniment variées, des groupes d'atomes appelés molécules, et ces molécules, en se juxtaposant, forment tous les corps vivants ou non vivants, qui impressionnent si diversement nos sens.
Quand ces molécules sont très-riches en atomes, très-complexes, très-carbonées, elles forment des substances organiques peu ou point cristallisables, parfois et fort justement dénommées protéiques, à cause de leur grande instabililé.
Ces substances organiques constituent la trame de tous les êtres vivants ; mais, dans l'état de vie, elles se sont incorporé une grande quantité d'eau. Ce sont alors des corps semi-liquides. Aussi les a-t-on, pour cette raison, appelées colloïdes, par opposition aux substances minérales ou crïstalloîdes.
Ces colloïdes vivants, toujours plus ou moins imprégnés de cristalloïdes, sont tantôt amorphes et sans structure, comme le sang et diverses humeurs de Téconomie, tantôt modelés en éléments anatomiques, cellules ou fibres. Dans les deux cas, les colloïdes vivants sont le siège d'un perpétuel tourbillon d'atomes empruntés et rendus au monde extérieur. Incessamment les atomes du milieu externe se vitalisent en pénétrant dans la substance des êtres vivants, puis se minéralisent alors qu'ils en sont expulsés. Ce double mouvement s^efTectue aussi bien dans les liquides vivants ou plasmas, comme le sang e^ la lymphe, qu'au
sein des éléments figurés, cellules ou fibres. C'est l'essence même de la vie.
Disons donc, en dépit de la prophétie linnéenne, que a la vie est un double mouvement de composition et de décomposition continuelles et simultanées au sein de substances plasmatiques ou d'éléments anatomiques figurés, qui, sous l'influence de ce mouvement atomique, fonctionnent conformément à leur structure (i). »
Si Ton n'envisage la vie que dans un élément isolé ou dans un être organisé unicellulaire, les conditions principales de ce double mouvement d'assimilation et de désassimilation sont presque uniquement régies par les lois de Tendosmose et de Texosmose.
Au lieu d'une cellule simple, isolée, supposons un groupe de cellules semblables entre elles et juxtaposées, nous aurons un de ces êtres polycellulaires et rudimentaires, qui occupent les plus humbles échelons des règnes organisés. Telles sont les paramécies ; telles sont encore les opalines des intestins de la grenouille, qui sont constituées par un groupe de cellules toutes semblables entre elles, renfermées dans une membrane munie de cils vibratiles, à Taide desquels se meut Tanimal. Ici le lien fédératif est encore très-faible. Chaque cellule emprunte au milieu ambiant les matériaux qui lui conviennent, et restitue ti ce ^ême milieu ce qui lui est devenu inutile ou nuisible. Tout au plus y a-t-il un liquide intercellulaire tenant momentanément en dissolution les matériaux alimentaires ou excrémentaires des cellules.
C'est une pure affaire) d'endosmose et d'exosmose, un double courant d'échanges matériels à travers la
(1) Voir notre Bio/o^i'e, chap. IV.
paroi cellulaire, courant soumis, exactement comme dans un appareil de physique, aux conséquences de la variation des densités.
Rien donc de mystérieux dans ce mouvement nutritif, qui est l'acte vital par excellence. Dutrochet et Graham ont provoqué et étudié cent fois, dans leurs appareils de physique, des faits analogues ; et la seule grande différence entre les phénomènes endosmotiques, qu'étudie la physique, et les actes nutritifs intimes se réduit à des modifications dans la composition chimique des corps en présence.
Le liquide expulsé par la cellule ou la fibre élémentaire diffère chimiquement de celui qu'elle absorbe : ainsi les éléments des tissus propres aux êtres organisés complexes, et dont nous dirons plus loin quelques mots, par exemple la fîbre musculaire, organe du mouvement, la cellule cérébrale, organe de la pensée, transforment les matériaux nutritifs, fibrine, albumine ou plasmine, que leur apporte le torrent sanguin, en d'autres produits albuminoïdes, dénommés créatine, créatinine, etc., dus à une oxydation, à une combustion imparfaites.
Quelle simplicité au fond de ce que Ton a si longtemps appelé l'insondable mystère de la vie I C'est un double mouvement d'assimilation et de désassimilation, soit dans un liquide, soit au sein d'un élément anatomique microscopique, que cet élément soit un globule sans paroi apparente, comme il arrive souvent chez les animaux complexes, ou une simple cavité close, fibre ou cellule, ce qui est presque la règle chez les végétaux.
Le mystérieux n'est que l'inconnu du présent, destiné le plus souvent à être connu dans l'avenir. Mais arrivons à l'examen rapide de la vie chez les êtres supérieurs.
Chez l'être complexe, surtout chez ranimai supérieur et chez Thomme, dont nous devons seulement nous occuper, les phénomènes intimes de la vie sont identiquement les mêmes (i) ; mais ils ont besoin pour s'effectuer d'appareils organiques spéciaux ; la fédération est plus étroite ; il y a même des tendances monarchiques, et les éléments, doués de formes variées, se groupent pour constituer des tissus, des appareils, des organes, qui tous dépendent les uns des autres, qui tous possèdent les grandes propriétés vitales, sans lesquelles la vie ne peut exister, mais en outre sont spécialement chargés de telle ou telle fonction particulière, utile à la communauté.
Ainsi^ pour que chacun des éléments nombreux, dont l'ensemble constitue Tanimal supérieur ou Thomme, soit en rapport assez intime avec le monde extérieur, où il doit puiser les matériaux indispensables à son existence, le liquide intercellulaire ne suffit plus, et il est besoin d'un système compliqué de canaux, de vaisseaux ramifiés, reliant ensemble toutes les parties de l'animal, et dont le rôle est de contenir et de faire rapidement circuler un liquide énergiquement appelé par Bordeu de la chair coulante, le sang.
Ce précieux liquide est, selon l'heureuse idée de Cl. Bernard, un vrai milieu, un milieu physiologique pour les éléments anatomiques. Il est pour eux ce qu'est pour certains êtres organisés rudimentaires l'eau, dans laquelle ils naissent, vivent et meurent. Sa fonction est d'apporter, soit aux éléments eux-mêmes, soit à leur liquide intercellulaire, les matériaux de la
(1) Avec cette différence, selon M. Ch. Robin, que les éléments, au lieu de se reproduire par segmentation ou bourgeonnement, se multiplient par genèse spontanée dans le liquide ou blastème intermédiaire aux éléments*
vie, et de reprendre en même temps les résidus inutiles ou nuisibles, que des organes glandulaires spéciaux se chargent d'éliminer hors des frontières de la république.
Deux autres grands systèmes organiques sont les serviteurs de la circulation : ce sont le système digestif, qui, après avoir élaboré les futurs matériaux de l'absorption, les aliments, les livre au système circulatoire véhiculaire, et le système respiratoire, dont la fonction est de favoriser l'entrée de l'oxygène vivifiant dans le sang, où les globules le boivent, l'emmagasinent et le charrient jusqu'aux tissus. En même temps, et par un mécanisme analogue, ce système sert d'émonctoire gazeux, et il élimineles gaz impropres à la nutrition.
On sait que la peau agit aussi à la manière de la muqueuse pulmonaire, qui n'en est, à vrai dire, qu'un diverticule.
Dans tout cela il n'y a encore que des actes physiques ou chimiques, et rien pour la vie de conscience. Mais, pour former ces grands appareils, la cellule élémentaire a subi bien des métamorphoses ; elle s'est modifiée en tissus multiples, musculaires, fibreux, glandulaires etc., dont les éléments conservent bien encore une vie individuelle, mais entre lesquels il y a aussi une intime solidarité. Car, outre les grands systèmes dont j'ai parlé, il en est un autre exerçant spécialement un pouvoir uniteur, modérateur et régulateur des actes nombreux de la vie : c'est le système nerveux, constitué par un tissu spécial, le tissu nerveux. Ici il n'y a plus seulement, comme dans les systèmes circulatoire, digestif et respiratoire, de grossiers échanges, de purs transports de matériaux ; la fonction du système nerveux est surtout dynamique et gouver-
nementale. Ge système est, en outre, le théâtre et l'organe de la vie psychologique ; c'est à lui seul que la méthode scientifique nous oblige à rapporter tout ce que les psychologues et les métaphysiciens ont attribué à une entité abstraite, Tâme.
Les principales propriétés du tissu nerveux sont, en dehors de son influence indirecte sur la vie nutritive, la motilùé, ou propriété de transmettre aux muscles des excitations^ puis la sensibilité^ Vimpressionnabilité et la pensée, dont nous aurons spécialement à nous occupeV.
Avec un système nerveux complet, l'être organisé est pourvu de la vie de cohscience. Il sent dans une certaine mesure les actes organiques qui s'accomplissent en lui, et il peut intervenir volontairement, soit pour gêner, soit pour favoriser certains d'entre eux.
Sans le système nerveux, l'être organisé n'a que des fonctions s'exerçant fatalement et insciemment sous l'influence des grandes lois de la matière ; avec un système nerveux complet, il a des besoins, c'est-à-dire la conscience de certaines tendances organiques nécessaires ; il entend le cri des organes demandant à vivre, et voici la définition du besoin : C'est une tendance organique sentie, qui, psychiquement, cérébralement, chez l'homme, se formule en d'inéluctables impulsions, en désirs, dont la conséquenfie est une impression de plaisir ou une impression de douleur, suivant que l'évolution organique nécessaire à la vie est facilitée ou entravée.
De cette définition résulte, que le dénombrement des besoins doit être calqué sur celui des fonctions ; mais comme pour nous le besoin se compose de deux éléments, la tendance organique et son écho dans les cen-
très nerveux sous forme de désir, il y aura besoin là seulement où la conscience et la volonté pourront intervenir.
Si nous avions conscience de tous les actes vitaux, qui s'accomplissent dans notre organisme, si nous pouvions à volonté en modifier le cours, il y aurait autant de besoins que d'organes, que de tissus, que d'éléments, puisque le mouvement, l'action incessante, sont les conditions d'existence de la matière organisée ; mais un grand nombre de ces actes sont en debors de la vie de conscience, et nous ignorons les actes vitaux les plus intimes. De môme qu'avant l'apparition des centres nerveux, les actes vitaux primitifs, cellulaires, s'accomplissent insciemment : ainsi chez l'être complet, muni de l'arbre nerveux, ces phénomènes essentiels, quoiqu'ils soient la base de l'être, ont lieu saris éveiller de perception centrale. Les éléments anatomiques absorbent, sécrètent, se multiplient, vieillissent et meurent; les hémisphères cérébraux n'en savent rien, et incessamment des milliers d'actes vitaux de valeur primordiale échappent à leur contrôle. Bien-être, mal être, force, faiblesse, voilà les seuls contre-coups cérébraux des actes intimes de la nutrition.
Mais le jeu des appareils spéciaux secondaires, existant chez l'homme et l'animal complet, est en rapport beaucoup plus étroit avec les centres nerveux, et iHy a autant de besoins et quelquefois de groupes de besoins que de grandes fonctions physiologiques. De plus, chaque organe, chaque tissu spécial devant nécessairement vivre conformément à son organisation, il en résulte une série de besoins secondaires bien distincts, mais moins tyranniques que les besoins liés à la nutrition. On peut donc diviser les besoins en trois classes:
de circulation.
1» Besoins nutritifs {de respiration.
de digestion.
Besoin voluptueux.
So Besoins sensitifs l Besoins d'exercer les sens
spéciaux.
30 Besoins cérébraux proprement j Affectifs, dits. ' Intellectuels.