CHAPITRE II
Tout être organisé, qu'il soit au bas ou au sommet de la hiérarchie des êtres vivants, qu'il soit constitué par un seul élément anatomique, par une cellule plus ou moins bien modelée, comme la monade, ramibe,etc., ou qu'il soit composé de myriades de cellules et de fibres groupées en tissus et en appareils, comme l'homme ; tout être organisé, disons-nous, est le siège de l'incessant mouvement de composition et de décomposition, que nous avons décrit dans le chapitre précédent. Sous l'apparente fixité de la forme générale, se caphe et s'opère une rénovation continue de la substance vivante, qui se rajeunit, sans trêve, molécule à molécule. C'est un vrai courant matériel, filtrant à travers la trame organique, qui l'accueille, l'absorbe, le modifie, puis l'expulse, quand il est devenu impropre à faire sa partie dans le concert physiologique. C'est l'arbre dit à feuilles persistantes, gardant toujours le même aspect, le même port, tandis que chacune de ses feuilles bourgeonne, s'épanouit, se dessèche et tombe à son tour; c'est le cours d'eau invariable pour nos yeux, coulant toujours de la même manière entre les mêmes rives, mais ne roulant jamais deux fois à la même place le même flot.
Ce travail continu d'assimilation et de désassimition que nous venons de peindre avec force mêla-
ÉTUDE ANALYTIQUE DES BESOINS. il
taphores, est le fait fondamental de la nutrition, de la vie ; il est la condition de tout fonctionnement organique, depuis la contractilité de l'actinie jusqu'à la méditation du penseur; il est surtout, aussi directement que possible la raison, la condition des besoins. En effet, que ce mouvement nutritif intime vienne à être troublé, soit que l'apport des matériaux fasse défaut ou excès, soit que l'élimination du déchet organique soit entravée, soit qu'il survienne des altérations dans la qualité des tissus ou dans celle des matériaux qui les traversent, et aussitôt la bonne harmonie physiologique entre les diverses parties de l'organisme en souffre et, si cet organisme est quelque peu aristocratique, s'il est composé de tissus multiffles, d'appareils spécialisés, reliés par un système nerveux centralisé, il en résulte des faits de conscience, que nous appelons besoins. L'organe ou le système d'organes, dont la paix physiologique est altérée, en donne avis aux centres nerveux par l'intermédiaire des nerfs. Il en résulte d'abord une impression modérément énergique, agréable parfois, mais dégénérant vite en malaise, en douleur, en torture et engendrant des désirs de plus en plus impérieux, irrésistibles. De là, pour le pouvoir nerveux central, l'obligation inéluctable de s'élever, de s'ingénier activement à porter jsecoi^rs à la province qui souffre dans la fédération organique. C'est à cet accouplement de malaise et d'appétence, que nous donnons le nom de besoin. Le besoin se peut donc définir un trouble organique formulé dans les centres nerveux par une e'mpress/on .spéciale et un désU spécial aussi.
La perception cérébrale du besoin provoque aussitôt le désir de le satisfaU'e. Ce désir, que nous étudierons plus au long, est rimpulsion irraisonnée, indomptable dans son essence, d'accomplir un acte ; nous disons
indomptable, car, si Ton peut et si Ton doit souvent résister plus ou moins victorieusement au désir, on ne peut ni Tempêcher de naître, ni Tétouffer, quand il a grandi.
Besoins, c'est-à-dire tendance organique éveillant le désir de se satisfaire ; ce sont là les premiers phénomènes de la vie cérébrale consciente chez l'enfant, ce sont aussi les assises, sur lesquelles reposeront les faits cérébraux plus nobles. Après le besoin et sa formule cérébrale, le désir, le fait psychique le plus fondamental, intimement lié d'ailleurs au besoin, c'est Vimpressioriy mode d'une importante propriété cévébràle^Vimpressionnabilité, que nous décrirons ultérieurement.
En effet, quand, obéissant à nos tendances organi* ques, nous satisfaisons un besoin, un besoin nutritif, par exemple, nous en sommes récompensés par une impression de plaisir et inversement la non-satisfaction du besoin suscite une impression de douleur. La conséquence naturelle est celle-ci : toutes les fois que se fait sentir Taiguillon du besoin, la trace des impressions que son assouvissement a données à l'être se ranime; les cellules cérébrales vibrent, si l'on veut, de la même façon, et, si les facultés intellectuelles sont nées, il en résulte une image anticipée , quoiqu'afîaiblie, de l'impression qui nous attend, d'où une exagération du désir. C'est la première idée, c'est le premier raisonnement de l'enfant ; il veut faire cesser une impression pénible ; il sait qu'une impression agréable l'attend. Ce fond si simple, nous le retrouverons dans toutes les passions; il en est la pierre angulaire.
La division des besoins que nous avons donnée cidessus, leur classification par groupes bien tranchés, à vives arêtes, est bien dans nos habitudes de raisonnement, mais non dans la nature. De môme que, dans le spectre solaire, les couleurs fondamentales passent de Tune à l'autre par nuances tellement insensibles, qu'il est impossible de tracer exactement la ligne de démarcation entre le rouge et l'orangé, l'orangé et le jaune, le jaune et le vert, etc., ainsi, dans le monde, même dans le monde des êtres concrets , complets , chaque fait se rapproche du fait voisin, qui cependant en diffère. D'oîi la difficulté des classifications, même en histoire naturelle et à plus forte raison, quand il s'agit de classer des faits, des actes aussi peu tranchés que les faits cérébraux. Forcément alors nos grossières divisions font abstraction des nuances, qui seules cependant reflètent la vérité.
Ainsi nous avons défini le besoin, une tendance organique sentie, un cri physiologique, dont on a conscience; mais, si nous cherchons ces deux éléments dans chacun des besoins énumérés dans notre classification, nous ne les y trouverons pas toujours avec une égale évidence, ce qui tient en partie au vague de certains faits cérébraux, en partie à l'imperfection de nos connaissances physiologiques. Sans doute, ces centres nerveux étant l'unique théâtre de toute vie consciente, on peut dire que tout besoin y a son siège psychique, quelle qu'en puisse être Torigine organique. Néanmoins les besoins sont souvent rapportés par le centre nerveux, qui les perçoit, à Forgane chargé de les satisfaire ; ils sont localisés, mais avec plus ou moins de précision.
Le groupe des besoins nutritifs, dont nous avon^ d'abord à nous occuper, a pour double caractère une spécialisation plus ou moins imparfaite et une excessive énergie. Ces besoins sont mal spécialisés, à cause du rôle très-général rempli par les fonctions qui les provoquent ; ils sont tyranniques, à cause de l'extrême importance de ces fonctions. Leur formule cérébrale est d'autant plus vague que leur base organique est plus large.
Le système circulatoire étant, de tous les grands appareils organiques, le plus mal centralisé, le plus immédiatement utile à tous les éléments organiques, qu'il alimente incessamment, c'est lui qui détermine le besoin le plus mal formulé dans le cerveau. C'est lui aussi qui est le moins soumis à la volonté. Depuis les premiers temps de la vie embryonnaire jusqu'à la désagrégation finale, le cœur bat incessamment, sans se lasser, mais le cerveau, dont il est l'indispensable pourvoyeur, n'a sur lui que fort peu d'empire. On serait tenté de croire qu'il n'en a aucun, si l'on ne voyait souvent les troubles fonctionnels, même fugitifs, des centres nerveux, par exemple, les émotions fortes, perturber immédiatement le rhythme dès battements cardiaques. En dehors de toute émotion, quelques hommes peuvent à volonté suspendre les palpitations de leur cœur. Un certain colonel Townshend sera, pour ce fait, immortalisé par les traités de physiologie. Il est bien démontré aujourd'hui que cet arrêt volontaire des battements cardiaques ne s'obtient qu'indirectement en arrêtant d'abord les mouvements respiratoires, mais il ne s'en obtient pas moins. Inutile de dire que l'expérience dont nous parlons, ne saurait être de longue durée. Dès que le cœur est immobilisé, le cerveau ne reçoit plus le flot sanguin, oxygéné, né-
cessaire à son fonctiounement normal, d'où une impression d'insupportable angoisse, bientôt suivie de rabolition complète de toute sensibilité et de toute pensée. Nous verrons plus loin que tout acte intellectuel a pour contre-coup une contraction des capillaires généraux du corps, tandis qu'au contraire les vaisseaux capillaires du cerveau se dilatent et se congestionnent. Quoique le tissu du cœur soit constitué par des fibres musculaires striées, des fibres dites de la vie animale, et que son innervation ne soit que partiellement due au système nerveux nutritif^ au grand sympathique, pourtant la circulation fait presque entièrement partie de la vie nutritive. Au contraire la respiration , fonction végétative aussi , pour la plus large part, se relie plus manifestement à la vie de relation et de conscience. Sans doute les échanges gazeux, qui sont les phénomènes respiratoires essentiels , s'effectuent fatalement et insciemment dans les tissus, dans le sang et à travers la muqueuse bronchique ; mais les actes mécaniques, qui, chez les vertébrés supérieurs, sont la condition des actes respiratoires plus intimes, jouissent déjà d'une demi-liberté. Ici la vie nutritive et la vie consciente se soudent étroitement. Chez l'homme, les mouvements respiratoires du thorax sont, dans une certaine mesure, indépendants du cerveau, puisqu'ils se produisent au moment de la naissance, quand les hémisphères cérébraux n'ont pas encore secoué le sommeil fatal, puisqu'on les voit même s'exercer dans certains cas tératologiques , chez des nouveau-nés privés d'hémisphères cérébraux, puisque, chez l'adulte, le sommeil ne suspend pas leur va-et-vient rhythmique. D'autres faits pourtant attestent qu'un lien de vasselage les relie au cerveau. Sans doute l'ascète, l'amant passionnéy le philosophe peuvent tout oublier pour songer,
le premier aux béatitudes d'un paradis imaginaire ; le second, aux perfections nécessairement absolues de sa maîtresse ; le dernier, à la pensée féconde ou creuse qu'il poursuit. Chez tous trois, pendant ce temps, côtes et diaphragme s'élèvent et s'abaissent insciemment et mécaniquement. Grâce à ces mouvements, un sang incessamment ventilé charrie, entre les cellules cérébrales conscientes, les globules sanguins imprégnés d'oxygène, sans l'aide desquels nos rêveurs ne pourraient pourchasser un instant la chimère ou la vérité qui les captive. Pourtant, durant ce travail de la pensée, qu'il y ait préoccupation simple, passion ou extase, les mouvements respiratoires du thorax se ralentissent, d'oîi la nécessité de respirer profondément, de soupirer.
Il est bien autrement notoire que tous les hommes peuvent à volonté suspendre complètement les mouvements respiratoires du thopax et du diaphragme, ce qui a pour conséquence cérébrale une impression d'inexprimable anxiété, un irrésistible besoin de respirer promptement suivi de l'abolition de toute vie consciente, s'il n'est satisfait ; car l'intelligence est trèsétroitement dépendante des fonctions nutritives.
L'étude analytique des besoins digestifs est plus facile que celle des besoins de circulation et de respiration ; car ils sont intermittents, comme les fonctions auxquelles ils se rapportent. Ge sont véritablement les besoins typiques. Dans tout le règne animal, ce sont les plus puissants mobiles d'activité. Ils ont un nom dans toutes les langues humaines, tandis qu'aucune langue n'a d'expression pour désigner les besoins de circulation et de respiration.
Chez les vertébrés supérieurs et chez l'homme, dont nous avons surtout à nous occuper, le mouvement nutritif intime ne s'arrête jamais. On a pesé les quantités
d'azote, de carbone, d*eau, de sel, etc., quotidiennement nécessaires à rhomme pour la rénovation de ses tissus et le fonctionnement de ses organes. Ces aliments, il les faut à Thomme, comme il faut du combustible à une locomotive. Lui font-ils défaut, il se dévore luimôme (1). Quand le bilan nutritif penche quelque peu du côté de la dépense, les organes, et spécialement le système digestif, en donnent avis au moi cérébral, en y suscitant les besoins de la faim et la soif. Ces besoins, presque aussi primordiaux que le besoin de respirer, existent comme lui chez le nouveau-né et chez l'acéphale pourvu seulement d'un bulbe rachidien. Il importe beaucoup de les décrire.
Faim et soif débutent par un désir modéré, accompagné d'une impression point pénible, presque agréable. C'est un premier avertissement. N'en est-il pas tenu compte, le moi conscient subit une pénalité de plus en plus sévère. A Fappétit succède la faim ou la soif. Dans le premier cas, on éprouve à Tépigastre d'abord un sentiment de gène ; puis cette gène grandit jusqu'à la douleur la plus atroce : « Il me semblait, dit Savigny, qui a fait, dans une thèse célèbre, l'histoire médicale du radeau de la Méduse^ il me semblait qu'on m'arrachait l'estomac avec des tenailles (2).» En même temps, le besoin de manger, de dévorer des substances plus ou moins alibiles devient irrésistible. M. Roulin, voyageant en Colombie et torturé, ainsi que trois personnes qui l'accompagnaient, par une faim furieuse, raconte que lui et ses compagnons mangèrent cinq paires de sandales de cuir non tanné et un tablier de peau de cerf. Les compagnons du capitaine Franklin, dans les
(1) Biologie^ liv. II, chap. vu, p. 167 (2« édition).
(2) Savigny, Observations sur les effets de la faim et de la soif, thèse de Paris, 1828.
régions arctiques, mangèrent leurs souliers, sucèrent la moelle que les vers avaient laissée dans de vieux os et qui leur excoriait les lèvres. Humboldt raconte, dans ses Tableaux de la nature^ que, lors du débordement de rOrénoque, les Otonaques, ne pouvant plus pêcher et par suite manger, apaisent tant bien que mal leur faim, en avalant chaque jour plus d'une livre d'une argile onctueuse, odorante, d'un gris jaunâtre. En temps de famine, les Kamtschadales et les Néo-Galédoniens distendent de même leur estomac, les premiers avec de la sciure de bois ; les seconds, avec une stéatite friable.
La soif est de beaucoup plus intolérable, plus impérieuse que la faim. C'est que Teau est indispensable à tous les élémeiits anatomiques du corps humain. Elle les constitue en grande partie et c'est le véhicule nécessaire de tous les matériaux nutritifs solides. L'organisme inanitié trouve encore dans ses propres tissus une réserve d'aliments solides plus ou moins disponible ; mais où prendrait-il les trois kilogrammes d'eau, qu'il expulse quotidiennement par les urines, les sueurs, la perspiration pulmonaire? Bientôt, par l'inanition, le sang se concentre, et il en est conséquemment de même de tous les liquides sécrétés ou excrétés. Les muqueuses ne sont plus humectées que par des liquides semi-visqueux, ce qui est particulièrement sensible dans la bouche, la gorge, le larynx. La voix s'éteint; la langue adhère au palais. En même temps le sang épaissi circule de plus en plus dif&cilement, d'où la fréquence des battements du cœur, une respiration haletante, enfin de vraies inflammations des voies digestives supérieures et une mort prompte. Nous avons indiqué ailleurs dans quel ordre et dans quelle proportion les divers tissus du corps se fondent
et se résorbent par rinanition (i). Les centres nerveux sont le plus tardivement altérés ;' ils vivent aux dépens du reste du corps. Néanmoins leur tour arrive et leurs fonctions se troublent de plus en plus gravement. L'étreinte du besoin ne laisse pas de trêve à TafTamé ; pendant le sommeil, elle lui suggère des visions, des mirages, ayant trait à sa situation. Les naufragés de la Méduse voyaient en rêves des ombrages frais et des ruisseaux. Pendant la veille, le rêve est remplacé par des hallucinations, du délire maniaque. Les matelots de la Méduse s'entre-égorgèrent ; car Thomme affamé n'est plus un être sociable, intelligent et plus ou moins moralisé, il se replonge dans Tanimalité, dont trèsvraisemblablement il est sorti. Dans les sièges, les naufrages, le cannibalisme primitif reparaît souvent. C'est que l'homme obéit toujours au mobile le plus fort. Ainsi d'un tableau publié par Mélier (2) il ressort que la moralité publique suit dans une large mesure les variations des mercuriales. Plus le blé est cher, plus les vols sont nombreux. Partisans du libre arbitre, que répondriez-vous à cela ? On est d'ailleurs tout disposé à excuser ces attentats à la propriété, quand on a lu le tableau fait par Meersmann des affamés belges, pendant la famine de i846 à 1847 : « Ce qui frappait d'abord, dit-il, c'était l'extrême maigreur du corps, la livide pâleur du visage, les joues creuses et surtout l'expression du regard, dont on ne pouvait perdre le souvenir, quand on l'avait subi une fois. Il y a, en effet, une étrange fascination dans cet œil où toute la vitalité de l'individu semble s'être retirée, qui brille d'un
(1) Biologie, liv. II, chap. vii (2« édition).
(2) Etudes sur les subsistances dans leurs rapports i^vec les maladies et la mortalité [Mémoires de l'Académie de médecine, t X, p. 193).
éclat fébrile, dont la pupille, énormément dilatée, se fixe sur vous sans clignotement et avec un étonnement interrogatif où la bienveillance se mêle à la crainte. Les mouvements du corps sont lents, la marche chancelante; la main tremble; la voix, presque éteinte, chevrote.
« L'intelligence est profondément altérée ; les réponses sont pénibles ; la mémoire, chez la plupart, est à peu près abolie. Interrogés sur les souffrances qu'ils endurent, ces infortunés répondent qu'ils ne souffrent pas, mais qu'ils ont faim I ... »
(( Parmi les victimes de la disette, il s'en rencontrait que les affections accidentelles épargnaient, comme pour leur faire traverser toutes les épreuves de Fépuisement et de la dissolution organique. Dans ce cas, les symptômes d'anéantissement devenaient successivement plus intenses. La décrépitude avait envahi tous ces malheureux; les enfants, les jeunes gens, les adultes, les hommes parvenus à la maturité de l'âge portaient sur tout le corps les rides, le dessèchement, Texténuation de la vieillesse : c'étaient de véritables squelettes vivants, incapables de soulever leurs membres décharnés, gisant lourdement sans voix, avec un œil sans regard, enfoncé dans l'orbite et à moitié voilé par des paupières transparentes et chassieuses. Parfois ils étaient horriblement secoués par une toux sèche et convulsive. Enfin on voyait apparaître les derniers indices de l'extrême appauvrissement du sang : la peau se couvrait de vastes ecchymoses ou de taches pourprées, qui devenaient confluentes quelquefois, et ces tristes victimes de la famine rendaient le dernier soupir au milieu de l'agitation, de la carphologie ou de la fatigante loquacité du délire famélique (i). »
(1) Longet, Traité de physiologie^ t. II, p. 25,
S'il était nécessaire de démontrer que les besoins nutritifs ont pour cause le défaut dans l'économie de certaines substances alimentaires, il suffirait de rappeler, d'une part, que toute grande déperdition de sang ou de Tune des humeurs du corps provoque immédiatement une soif ardente, d'autre part, que Ton apaise la soif en injectant dans les veines de Teau ou du bouillon (expériences de Dupuytren) ou même par des bains prolongés. Mais, en dépit de la généralité de leur cause, la faim et la soif ont leur siège apparent, l'une dans l'estomac, l'autre dans la gorge, et leur siège conscient, psychique, dans l'âme, c'est-à-dire dans les cellules cérébrale^. Cela a été mis hors de doute par des faits d'observation et d'expérience aussi nombreux que précis. En effet on peut exciter ou abolir la faim ou la soif, en agissant soit sur leur siège physiologique central, soit sur leur siège périphérique.
Une poule, à qui Flourens avait amputé les hémisphères cérébraux, ne sentait plus le besoin de la faim. Cinq mois après l'opération, quand la cicatrisation était parfaite, elle supportait, sans paraître s'en apercevoir, un jeûne de trois jours ; elle ne mangeait pas, quand on la mettait sur un tas de blé, quand on lui posait du grain sur le bec; elle ne buvait pas, quand on lui plongeait le bec dans l'eau. Elle avalait seulement mécaniquement, par pure action réflexe et indifféremment, les grains et les cailloux qu'on lui introduisait dans le bec (i). De même, dans l'espèce humaine, les enfants nés sans cerveau ou avec des centres nerveux très-incomplètement développés (anencè-
(1) Flourens, Recherches sur les propriétés et les fonctions du système nerveux, in-df 1826.
phales, pseudencéphales) boivent difficilement, souvent ne peuvent môme avaler (1).
Chez l'adulte normal, une émotion forte suffit pour abolir momentanément la conscience du besoin de la faim. L'opium produit un résultat semblable, et aussi la morphine injectée sous la peau. Inversement la vue, le souvenir de certains mets suffisent pour donner faim ou soif.
D'autre part, Brachet a pu abolir, ou du moins affaiblir considérablement, le désir de manger et de boire chez des animaux, en leur sectionnant les principaux nerfs de Testomac, les nerfs pneumo-gastriques. On a voulu rapporter ce résultat à Topération seule. L'incision du nerf sciatique aurait, dit-on, produit les mêmes effets et Tappétit serait revenu après la guérison chez les animaux opérés par Brachet, mais il est permis de supposer qu'alors la cicatrisation des nerfs sectionnés s'était opérée. Leuret et Lassaigne ont vu un cheval, à qui ils avaient excisé les deux nerfs pneumo-gastriques, manger ensuite plusieurs litres d'avoine. Mais cet animal mangeait vraisemblablement sans appétit, automatiquement, uniquement parce qu'il voyait des aliments, puisque Brachet a vu un animal opéré de la même manière manger indéfiniment, sans jamais éprouver le sentiment de la satiété et en se gorgeant complètement l'estomac et l'œsophage.
Le résultat de ces vivisections est corroboré par des expériences moins sanglantes et plus facilement praticables. Nous avons déjà vu que l'on apaisait plus ou moins la faim en introduisant dans l'estomac des sub-
(1) J.-G. Saint- Hilaire, Histoire générale et particulière des anomalies f t. II.
stances oonalibiles. Tout ce qui distend ou comprime l'estomac produit un effet analogue, par exemple les boissons gazeuses à Tintérieur, et, à Textérieur, la constriction d'une ceinture au niveau de Tépigastre.
Inversement on peut facilement provoquer artificiellement la faim ou la soif. L'ingestion de certaines substances, par exemple, d'une petite dose d'extrait concentré de cresson, réveille le désir de manger, même après un dîner copieux. De même quantité d'épices peuvent exciter la soif.
Après la description générale qui précède, il est inutile de parler des besoins digestifs annexes. Signalons cependant un besoin nutritif secondaire, mais curieux en ce qu'il démontre bien quelle intime corrélation relie le besoin senti aux variations dans la composition chimique des éléments anatomiques. Nous voulons parler du besoin de sel marin. Ce besoin se fait sentir toutes les fois que Ton est astreint à un régime végétal. Livingstone dit en avoir souvent souffert durant ses longues pérégrinations au centre du continent africain, et des observations analogues ont plusieurs fois été faites pendant les longs sièges. Dans ce dernier cas, on a vu parfois les assiégés aller jusqu'à distiller leur urine pour se procurer les substances salines, dont ils éprouvaient un impérieux besoin.
La gradation des besoins, telle que nous l'avons indiquée précédemment dans notre tableau général, est en rapport avec le perfectionnement et la spécialisation des tissus et des organes. Plus un besoin se relie étroitement à la vie de conscience, plus il est élevé, noble, moins nombreux sont les êtres susceptibles de
réprouver. La nature vivante n'est ni démocratique,, ni égalitaire. Tout y est subordonné et hiérarchisé. Il est des fonctions communes au peuple entier des êtres vivants végétaux et animaux, par exemple la nutrition. Déjà les besoins nutritifs sentis sont Tapanage exclusif du règne animal ; communs à la plupart de ses citoyens, ils sont pourtant ignorés encore des plus humbles, par exemple des radiés dépourvus de système nerveux. Le besoin de rénovation est-il senti, alors il engendre les besoins digestifs que nous avons décrits, et nombre d'animaux n'en ont pas d'autres.
Au-dessus de ces besoins digestifs se placent des besoins qui, sans être encore des besoins cérébraux, tiennent déjà, pour une part plus ou moins large, à la vie de relation. On les pourrait appeler des besoins 'mixtes. Ce sont le besoin de mouvement et le besoin amoureux.
Le premier est de beaucoup le plus nutritif; car, d'une part, c'est surtout dans le tissu musculaire si riche en vaisseaux capillaires, que Toxygène brassé dans le sang se combine avec les substances nutrimentaires ; d'autre part, le besoin de mouvement musculaire se formule très-vaguement dans la conscience, dans le cerveau ; néanmoins il y retentit. Dans l'enfance, il a une grande énergie. Dans la jeunesse, il est souvent très-puissant encore; à cet âge, toute inaction musculaire trop prolongée provoque une impression de malaise général, avec désir plus ou moins vif de se mouvoir et inaptitude aux travaux intellectuels. Gela veut dire que les fibres musculaires sont gorgées de substances albuminoïdes, qu'en traversant les capillaires des muscles, le sang subit une désoxygénation imparfaite, que le liquide interfibrillaire est fortement alcalin. Si alors le jeune homme peut céder à l'impulsion interne, qui l'excite
au mouvement, il le fait avec une facilité, une énergie extrêmes, en éprouvant un vif sentiment de plaisir, parfois une sorte d'ivresse. En même temps le cerveau auparavant opprimé se dégage ; Tintelligence est plus libre, plus active, plus capable de travail. C'est qu'on a brûlé une surcharge de globules sanguins. A son tour, Texcès du travail musculaire détruit le bien-être obtenu d'abord.
Après épuisement de la réserve alimentaire des muscles, surviennent Fatonie, la fatigue, la roideur musculaire. La chimie physiologique nous a appris qu'alors les substances albuminoïdes des muscles ont été brûlées et transformées, pour une grande part, en produits régressifs, en créatine, créatinine, urée, etc., en acide lactique, qui acidifie le tissu musculaire et occasionne la courbature et la rigidité.
En général, le besoin de mouvement est proporr tionnel à Ténergie de la respiration et de la circulation; aussi le voyons-nous peu accusé chez les reptiles, si imparfaits au point de vue des organes respiratoires et circulatoires; chez les mammifères, il est beaucoup plus énergique. Chez l'homme, ce besoin de mouvement domine dans l'enfance, s'accentue encore fortement dans la jeunesse, pour décliner et s'éteindre à mesure que s'approche l'échéance finale. Les oiseaux, étant de tous les vertébrés ceux qui brûlent le plus vite et respirent le plus fort, ce sont eux aussi qui éprouvent avec le plus d'intensité le besoin de se mouvoir. Nombre d'entre eux ne se reposent guère que pendant le sommeil, et chez certains, chez les colibris par exemple, il y a une vraie furie de mouvements incessants et tellement rapides, que le petit corps de l'animal fend l'air, comme une balle emplumée, en se dérobant presque à la vue.
Le second de nos besoins mixtes est beaucoup plus sensitif que l'autre ; c'est le besoin de volupté, improprement dénommé jusqu'ici besoin de la génération. Le puissant attrait qui nous porte à rechercher les relations sexuelles n'est pas, dans l'immense majorité des cas, le besoin d'engendrer des enfants : c'est le désir d'éprouver la plus voluptueuse impression dont l'homme soit susceptible.
Il se range immédiatement après les besoins nutritifs, dont il a presque l'énergie. Souvent il est presque impossible à la volonté de le refréner. Sa non-satisfaction ne cause pas la mort, mais engendre parfois des névroses plus ou moins graves. Souvent il entraîne à des excès, d'où résultent diverses maladies nerveuses, des paralysies, des lésions de la moelle épinière, des maladies organiques, par exemple la dégénérescence tuberculeuse, expression d'un trouble profond dans la nutrition.
Le besoin voluptueux, plus ou moins énergique seulement suivant le climat, le tempérament, existe chez tous les hommes pendant la période moyenne de la vie ; mais les autres besoins sensitifs ne se rencontrent d'une façon bien tranchée qu'exceptionnellement. Tandis que le sens voluptueux domine dans le besoin générateur, le sens du goût dans le besoin digestif cède le pas à la faim. Ici l'impression nutritive l'emporte sur l'impression sensitive, et, chez quelques gourmands seulement, l'impression sensitive peut servir de racine à une passion.
Le besoin de sons musicaux, d'impressions auditives
agréables est encore plus rare; il en est cependant des exemples incontestables. A trois ans, Wolfgang Mozart trouvait un grand plaisir à chercher des tierces sur un piano. Dès lors et pendant toute sa vie il fallut le surveiller pour qu'il ne s'oubliât pas au piano. Sa sensibilité auditive était si grande, que le son d'une trompette lui donnait des convulsions. Ce fut un bien frappant exemple de l'intime rapport qui unit le sentiment artistique à l'impressionnabilité effective. Dans son enfance, il disait à chaque instant du jour aux personnes qui l'entouraient : a M'aimez-vous bien? » et une réponse négative l'affligeait beaucoup. Sa physionomie extrêmement mobile, jamais en repos, exprimait sans cesse la peine ou le plaisir.
Naturellement cette impressionnabilité excessive désarmait chez lui le raisonnement. Incapable de gouverner ses affaires, car le plaisir du moment l'emportait toujours, il eut toute sa vie besoin d'un tuteur.
11 est d'autres exemples analogues. Dès l'âge le plus tendre, la musique fit à Haydn un plaisir étonnant. Tout enfant, il aimait mieux entendre jouer d'un instrument que d'aller courir avec ses petits camarades. A six ans il battait très-exactement la mesure. Dès l'âge de huit ans on le vit travailler à son clavecin seize à dix-huit heures par jour. Jeune homme, il en jouait sans cesse, dans un grenier, sans feu, jusqu'au moment où le besoin de sommeil l'accablait, et il se trouvait très-heureux.
L'enfance des grands peintres, notamment celle de Michel-Ange, a parfois offert des faits analogues relativement au dessin et à la couleur. Mais ce sont là des exceptions, et très- généralement les besoins sensitifs sont si peu énergiques (le sens génésique à part),
que rhomme peut à volonté et pendant un temps indéfini suspendre l'action des sens spéciaux, sans éprouver ni désir bien vif de lesexercer,ni impression pénible. On a faim et soif d'aliments, rarement d'impressions sensitives.