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CHAPITRE X

Le garde du commerce.

e garde du commerce est l’exécuteur des hautes-œuvres de la juridiction commerciale. Tout homme convaincu du crime de lèse-paiement ou de complicité dans une signature non soldée, est justiciable du bras du garde du commerce.

Le garde du commerce arrête tout le monde, et rien ne l’arrête si ce n’est la lune ou , pour parler plus judiciairement , le soleil couché.

Le Code a voulu que le débiteur eût quelque ressemblance avec la Divinité ; il a ordonné que le débiteur, après avoir travaillé six jours à éviter le garde du commerce , se reposât le septième.

Le dimanche , toute arrestation est prohibée :

sa

il y a suspension d’armes , armistice , et , le lendemain , quand le coq gaulois chante , les hostilités reprennent, la lutte recommence,, et la victoire reste au plus agile ou au plus rusé.

Le garde du commerce est le Protée du protêt quand il dégénère en prise de corps ; il n’v a pas de transformation qu’il ne subisse ou ne fasse adopter à messieurs ses auxiliaires , connus jadis sous le nom de recors, et qui aujourd’hui se donnent la dénomination de 'praticiens.

Un de 110s plus féconds romanciers (style d’annonces) avait depuis quelque temps jugé à propos de vivre dans la retraite la plus inviolable; sous aucun prétexte et sous aucun nom, on ne pouvait s’introduire dans son huis-clos. Il avait coutume de dire le soir à sa concierge :

— Madame Bernard , je n’y suis que pour ceux qui m’apporteront de l’argent.

Et madame Bernard, qui était spirituelle comme un vaudevilliste de seconde classe , répondait ironiquement :

— Autant dire que monsieur n’y est pour personne.

Un matin, madame Bernard est réveillée par le son métallique d’une lourde sacoche qu’un I garçon de la Banque laisse tomber sur sa table | de merisier.

Le nom du romancier est prononcé.

— Vous venez pour un effet? dit madame Bernard; désolée, mon cher, mais monsieur est parti depuis un mois pour V Ecorce, où il va i faire des romans comme Voltaire Scott.

— C’est fâcheux !

— Pour vous...

— Non , pour lui; j’avais cinq cents francs à lui remettre en main propre.

— Sacristi ! dit madame Bernard. . . puis elle réfléchit... Mais attendez donc... peut-être que monsieur est chez lui... Oui, je me rappelle. . . il est revenu hier... ii avait oublié son mouchoir... Donnez-vous la peine de monter.

Or, le garçon de banque n’était autre qu’un garde du commerce, et le romancier alla pren¬

dre ses points de vue d’Écosse 'a Clichy sous l’escorte des archers.

Débiteurs-Lovelaces, méfiez-vous aussi de certains petits billets anonymes formulés ainsi :

« Une dame , qui dira son nom quand on » aura mérité de l’apprendre , se promènera » samedi au Jardin-des-Plantes (ou au cime- » tière de l’Est), près de... (si c’est au Père-La- » chaise, le rendez-vous est au tombeau d’Hé- » loïse ; si c’est au Jardin-du-Roi , le point de » rencontre est en face la loge du tigre). M*** *> reconnaîtra la personne qui lui écrit à une » ombrelle à manche d’ivoire qu’elle tiendra » à la main gauche. »

Inutile de dire qu’à l’arrivée , le garde du commerce se présente avec un bâton d’ivoire à la main ; c’est l’attribut du constable commercial.

Le garde du commerce a une prédilection marquée pour le costume de facteur de diligence. Le débiteur doit craindre les envois de gibier; le lapin départemental a fait mettre plus d’un étourneau en cage. Quand une bourriche porte sur la suscription :

A M... (à lui-même) ,

Le parti le plus sage est de la refuser en niant sa propre identité.

A un bal du Ranelagh, un jeune honnie obtient un doux regard d’une jeune dame; un rendez-vous est accordé. Le lendemain on se trouve sur le boulevard qui joint la Bastille à l’île Louvier. . . le soleil darde encore sur les tilleuls la pourpre de ses derniers rayons. . .

Le cœur du jeune homme bat d’ivresse...

Lue voix terrible se fait entendre

— Monsieur, savez- vous quelle est madame ? c’est mon épouse !

— Je vous dois une réparation, monsieur... avez- vous des témoins?

— Toujours... monsieur, dit la grosse voix.

— Un fiacre?

— Jamais je ne vais sans cela , répond de nouveau la voix de stentor.

— Marchons !...

— Où allez-vous, messieurs? dit le cocher de la citadine.

— Au bois de Vincennes , répond le jeune homme.

— Non pas , dit la grosse voix , rue de Clichy, 68.

— Comment, monsieur, vous étiez...

— Oui , jeune homme, et mon épouse est une sirène , non fabuleuse ; je lui fais une remise sur ses prises. Elle vous a pincé.. .

Un garde du commerce qui trouve les factions ; fatigantes, a découvert un moyen fort ingénieux | d’épier sa proie. Il demeure sur le boulevard, i et , dans son salon , il a fait monter une table i périscopique , ou chambre noire , sur laquelle ji viennent se projeter en raccourci les ombres des passants.

Le papa , la maman et la jeune fille veillent tour à tour comme les vigies des télégraphes. Quand on signale un débiteur, on crie alerte au planton de garde, qui le file (comme disent ces messieurs) ; un des membres de la famille suit à la fenêtre, avec un télescope, le mouvement de la manœuvre.

On peut diviser la classe des gardes du commerce en deux catégories.

La première est celle du garde du commerce mobile , ou agissant.

La seconde catégorie est celle du garde du commerce immobile , ou sédentaire.

Le garde du commerce de la première caté- [ gorie est railleur, tapageur, pourfendeur ; son buste est à l’épreuve des contusions; il parle de la capture d’un débiteur comme d’une chasse ! aux Bédouins; il fait un couvre-pieds à sa j femme avec les pans des redingotes qu’il a déchirées aux débiteurs; si le mari de sa fdle est naturaraliste , il lui complète sa dot avec des cheveux de libraire , des chapeaux de fils de famille, des cannes de romanciers, des dents de ténor qu’il a conquis sur le champ de bataille du par corps. Ce sont là ses dépouilles opimes, ses trophées de famille.

Nous avons dit que cette classe de gardes du commerce était de nature joviale ;

Preuve :

Un gants-jaunes était un jour en contemplation devant les affiches des théâtres; il hésitait dansle choix d’un spectacle, et se livrait à haute voix au monologue suivant :

— Opéra : Continuation des débuts de M. Placide Poultier. . . Tiens. . . le tonnelier de Rouen... ce garçon m’intéresse... les futailles nous font perdre tant de belles voix, qu’elles

devaient en compensation nous en envoyer une magnifique... irai-je à l’Opéra?...

Opéra - Comique : Richard Cœur - de- Lion... Ce diable de Masset joue du violon dans la pièce, c’est fort curieux... irai-je à Feydeau?... ou bien tout bonnement aux Folies -Dramatiques... (Moment de silence.)

Je ne sais vraiment où j’irai.

Un monsieur s’approche fort gracieusement, et , prenant le bras au discoureur, dit :

— Parbleu , monsieur, je le sais bien , moi , où vous irez. . .

Nous laissons à l’intelligence du lecteur l’explication de l’énigme ; un garde du commerce , car le gracieux arrivant en était un , a peu l’habitude de conduire ailleurs qu’à la bastille pour dettes.

La seconde catégorie des gardes du commerce , celle des immobiles ou sédentaires , est une magistrature de fauteuil, un héritage de rentier. S’il y a des gardes du commerce qui appréhendent au corps quatre débiteurs par jour, il y a un ou deux membres de cette corporation qui dans l’espace d’un an ne mettent pas la main sur le collet de trois paletots.

Les règlements qui régissent cette compagnie

fraternelle imposent à chaque membre le partage de ses profits avec ses collègues. Ce partage forme le fonds de ce qu’on nomme la caisse commune ; un tiers seulement du boni rétribue chaque capture et est attribué à l’auteur de chaque coup de main qui porte un homme sous les verrous.

Ainsi le garde du commerce pacifique peut se reposer sur l’esprit belliqueux de ses collègues; si sa part n’est pas la plus forte , elle est la plus facile à conquérir. Cependant il surgira peut-être un jour une grande difficulté : s’il s’élève une génération nouvelle de gardes du commerce, et que chacun veuille s’inscrire dans la catégorie des immobiles , il faudra que les débiteurs se résignent à s’arrêter eux-mêmes.

Nous aurions pu donner ici le portrait fidèle des sept officiers-gardes du commerce résidant à Paris. C’eût été servir les débiteurs; mais notre règle d’impartialité nous eût imposé l’obligation de mettre en regard les portraits de tous les débiteurs, afin de servir à leur tour messieurs les gardes du commerce. Nous renvoyons ce beau travail à une prochaine édition.

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