‹ Physiologie du créancier et du débiteurChapitre 4 sur 23 · CHAPITRE lï · texte numérisé non relu

CHAPITRE lï

Les affaires de jeunes gens.

n jeune homme comme il faut porte en lui-même , une fois parvenu à l’âge de vingt ans , un capital dont il n’a jamais touché les intérêts , et dont il est de toute justice que la société lui tienne compte.

Eh quoi ! les inscriptions de rente , les actions de la banque , les coupons d’omnibus , tous les capitaux enfin produisent des intérêts; et vous refuseriez d’en payer à mon capital d’homme?...

Vous êtes des fripons î

Or, voici comment j’établis mon compte : Ma mère me porte neuf mois dans son sein ; pendant ce laps de temps elle a des fantaisies plus ou moins coûteuses , et qu’en taxant au plus bas je puis évaluer à . . . . 3,000 fr.

Je viens au monde : les frais d’accoucheur , les frais de garde ,

le baptême, etc. , etc . 500

La nourrice pendant deux années, y compris l’impôt du savon, du sucre et des premières dents. . 2,500

Me voilà sevré. Pendant six ans je grandis et je me développe à l’ombre du foyer paternel : on me gâte , on me passe tous mes caprices; à 500 fr. par an il ne faut pas en avoir beaucoup. Ci .... 3,000

On me met en pension ; j’y reste huit ans. Le lazaret universitaire coûte 1,200 fr. par an. . . . 9,600

Viennent les maîtres dits d’agréments : pendant six ans je racle avec un archet les cordes d’un violon ou je meurtris les touches d’un piano. Formé à Part de perforer

mon semblable, j’apprends la danse

nationale du carnaval, en ayant soin de rester sur la lisière qui sépare le gracieux de l’échevelé... le tout jour 1,500 fr. par an. C’est pour

Je fais mon droit : le prix de mon inscription, l’achat des livres indispensables , la pension que mon âge et ma position réclament , 2,400 fr.

par an. Pendant trois ans. . . 7,200

Montant de mon capital. . . 34,800 fr.

Qui le représente, ce capital? Ma personne. Ainsi me voilà instruit , spirituel , charmant , propre à tout ; je vais tenter l’escalade des emplois publics , essayer la robe d’avocat, briguer la toque de la magistrature... Partout on me reçoit avec les égards que je mérite, mais or m’éconduit sous soixante-sept millions de prétextes qu’il serait ici trop long d’analyser.

J’en suis bien fâché, société! mais c’est pour toi que j’ai capitalisé; c’est pour ton bien que je me suis fait homme... tu me dois les intérêts de mon capital... c’est 1,700 fr. de rente... il me les faut, et je les toucherai, en dépit de tes huissiers , de tes recors et de tou palais de la dette.

Mais la société , représentée, financièrement parlant, par les banquiers, usuriers, escompteurs et autres bipèdes voraces, voit les choses sous un tout autre aspect. L’homme-capital ,

ou le capital-homme, 11e lui inspire pas la moindre confiance , et elle ne vous prêterait pas sur cette valeur de quoi passer le pont des Arts. Heureusement, dans la situation où je viens de le placer , un jeune homme a des parents ; ce qui rend la société un peu plus traitable et l’empêche de fermer trop hermétiquement les cordons de son escarcelle.

Vous avez des parents , jeune homme? ils vous aiment, ils sont riches, ils n’ont que vous d’enfant? Très- bien; l’affaire peut s’arranger. Mais les parents les meilleurs , les plus indulgents, les plus généreux, sont bien durs quand il s’agit de payer des dettes en avance d’hoirie : ils chicanent, ils temporisent, ils rognent le chiffre. .. Et puis l’argent est si rare, si rare, que vous n’en trouveriez pas pour tout l’or du monde.

Ainsi parle la société par l’organe sec et métallique d’un usurier.

De là ces emprunts fantastiques, célèbres déjà du temps de Molière, et qui ont encore autant de vogue aujourd’hui que s’ils étaient inventés d’hier.

D’abord le prêteur auquel vous vous adressez n’a pas d’argent ; c’est bien convenu. Mais,

comme il tient à vous obliger, il pense à un de ses amis, qui, sur sa recommandation, pourra peut-être faire votre affaire. Cet ami n’a pas d’argent non plus ; — qui a de l’argent aujourd’hui? — Seulement l’ami a des valeurs excellentes... des valeurs solides, matérielles, réalisables en une demi-heure... en un mot des marchandises de première nécessité, que vous revendrez , à très-peu de chose [près , pour le prix qu’elles vous auront coûté.

L’usurier vous donne une épître pour son ami ; celui-ci prend la lettre , la lit avec un ton prononcé de mauvaise humeur.

— Trois mille francs!... s’écrie-t-ilj, et où

veut-il que je prenne trois mille francs ? .

Tout ce que je possède ne ferait pas, la moitiûde cette somme...

Puis après un moment de silence , pendant lequel le capitaliste a étudié phrénologiquement l’emprunteur , il entame la conversation.

— Monsieur , mon ami a dû vous dire que je ne suis pas un escompteur.

— Cependant il m’a fait espérer que vous me prendriez cette acceptation.

Et le jeune homme présente timidement son acceptation .

— Il a eu tort, très-grand tort... Enfin puisqu’il vous l’a dit... mais, je vous le répète, je n’escompte pas; j’achète... Combien voulezvous de ce chiffon de papier ?

Dame! voyez... ce que vous jugerez convenable... arrangez ça pour le mieux...

Il est de trois mille francs, à trois mois... je vous en donne deux mille francs.

— Deux mille francs, soit.

Tl

— On vous a dit que je n’avais pas d’argent.

— Oui.

— Mais c’est la même chose... j’?d des valeurs excellentes. Venez avec moi.

Le porteur introduit l’emprunteur dans une chambre voisine, bazar industriel riche en produits d’occasion, musée d’escompte dont la plume de Balzac pourrait seule faire l’inventaire. Là sont entassés sans classement mille objets divers : ce sont des vieilles guitares, des lithographies retouchées à l’huile, des jouets d’enfants, des souricières, des fauteuils sans bras, des commodes sans pieds, des pianos sans cordes.

— J’espère que voilà du choix! s’écrie le prêteur... Je vais vous faire un petit assortiment dont vous serez enchanté... Voyons... deux contre-basses. . . elles sont d’un excellent facteur... un violon Amathis... il a appartenu au fameux Lulli ; il porte encore la cicatrice d’une blessure qu’il a reçue dans un des fréquents accès de colère du collaborateur de Quinault. .. cinq clarinettes, deux flûtes.. . vingtcinq polichinelles... cinquante souricières... Je vais vous faire un lot de quatre cents francs ,

que je vous passe, prix marchand, à trois cent soixante-quinze francs. Maintenant descen-

tlons.

Et le prêteur introduit l’emprunteur sous un îangar pratiqué au fond d’une cour.

— Voici , dit-il , une partie de pavés fort pvanlageuse... J’ai eu cela pour rien, d’un en-

trepreneur qui allait faire faillite... C’est bien heureux pour vous. . . c’est une affaire d’or. . . je puis vous donner cela pour huit cents francs.

— Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse de huit cents francs de pavés?

— Quand je vous dis que c’est de l’or en barre... des pavés , ça se vend comme du pain... on a toujours besoin de pavés... aujourd’hui surtout qu’on fait tant de rues nouvelles. . . c’est une marchandise qui hausse tous les jours... Nous disons donc huit cents francs. Je vous ferai aussi un lot de pierres meulières sur place... vous vendrez cela facilement pour les fortifications de Paris. Je ne vous en chargerai que pour sept cents francs. Et, comme appoint, trente-cinq bouteilles de kirsch, véritable Forêt-Noire, quivientde la cave de Louis XVIII, à moins que vous ne préfériez un serpent à sonnettes empaillé.

Le marché est conclu ; et, comme vous ne connaissez personne qui puisse vous acheter votre pacotille, l’obligeant prêteur veut bien vous donner l’adresse d’un brave homme qui s’en arrangera sans doute. Le brave homme vous offre, du tout, cinquante pour cent, c’est-

à-dire mille francs... C’est de l’argent à deux cent trente-trois pour cent.

Est-il besoin de dire que le prêteur, son ami et l’acheteur ne sont qu’une seule et même jpersonne, c’est-à-dire que les deux derniers ne sont que les compères du premier? Voilà vingt ans que les pavés, les instruments, les polichinelles, les souricières et le serpent sont vendus quinze fois par mois, et ils reviennent j toujours dans le même magasin, où vous pourrez les aller acheter dans vingt ans encore.

Un usurier, très-connu par les affaires commerciales qu’il faisait exclusivement avec les officiers, donnait, dans chaque négociation, une calèche, dans laquelle l’officier retournait en poste à son régiment. L’usurier avait l’attention de faire peindre sur les panneaux l’écusson qui convenait à chaque catégorie d’emprunteur : tantôt c’était un coquet cor de chasse , que le peintre plaçait en l’honneur d’un officier de chasseurs; si l’emprunteur était dans l’artillerie , un obus illustrait les panneaux de la voiture; ou bien c’était une grenade, deux lances, deux pistolets en écusson. Cette calèche a tenu toutes les garnisons de France. Le prêteur donnait à l’emprunteur un domestique de

son choix, lequel domestique se métamorphosait en brocanteur au but de son voyage, et rachetait, pour le compte du prêteur, l’équipage : à quatre-vingts pour cent au-dessous du prix d’acquisition.

Un autre prêteur offrait , comme valeur comptant, une des pièces de canon qui sont en

batterie aux Invalides. Cette coulevrine ve-

àit, disait-il, d’Afrique : l’ex-dey d’Alger Tarit donnée en payement à l’un de ses aïeux ; tais l’armée française , au mépris des droits pquis, avait fait main basse sur la pièce d aillerie. L’usurier ajoutait qu’il était en instance rès du conseil-d’état pour rentrer dans sa oulevrine , et il substituait l’emprunteur à pus ses droits. Ce transfert était compté pour leux mille francs. Un mois après, la coulerine était rachetée par son propriétaire pour rois cents francs... «

Il est cependant quelques prêteurs, de vrais Çâte-métiers , qui vous donnent des écus, de rrais écus , tout flambants neufs , tout reluisants au soleil. J’en ai connu un, de ces honnêtes usuriers ; un vaudevilliste allait chez lui jn jour pour lui emprunter mille francs.

— Voilà mille francs, dit le prêteur. Seulement j’ai l’habitude de retenir les intérêts en dedans; cela revient au même, et c’est plus régulier... ça épargne des écritures. .. Mille francs pour un an. .. à cinquante pour cent, c est cinq cents francs d’intérêts que je garde... Voilà icinq cents francs. »

La femme du prêteur était présente à cette mirifique opération ; elle disait tout bas à son

mari : « Que t’es donc bête!... fallait lui prêl ter les mille francs pour deux ans. et reteniij l’escompte... comme ça tu n’aurais rien eu j lui donner. »

Un jeune dissipateur, qui un jour devaii être un riche héritier, vint trouver le capita : liste J..., et lui confessa que depuis cinq jours d avait oublié le logis paternel et avait transporté ses pénates à Montmorency, à l’hôtel du Cheval-Blanc.

Parti le matin, il avait, promis à l’hôtelier de lui rapporter cent écus, montant de sa note.

Vous avez besoin de cent écus, mon ami, dit J. voilà cinq cents francs en or, et je ne veux qu une simple reconnaissance.

Le jeune homme faillit tomber d'étonnement à la renverse.

Huit jours après, l’emprunteur rencontra j J..., et lui dit les larmes aux yeux :

— Un grand malheur vient de frapper ma ! famille; j’ai eu le malheur de perdre mon père la veille du jour où je suis venu chez vous... et je l’ignorais.

— Moi, je le savais, répondit flegmatiquement le capitaliste...

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