CHAPITRE III
L’Interdit.
Au moment où le jeune homme s’élance [lans la vie, joyeux du son métallique que rend sa bourse, qui était muette la veille , souvent il arrive que le capitaliste qui lui est venu en aide s’avance de son côté vers le logis du père
de l’enfant prodigue, et lui tient à péu prêt ce langage :
— Monsieur, je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, mais je connais monsieur votre fds... c’est un blond.
— En effet, monsieur, dit le père de fa mille, la nature l’a doué de cette nuance, qu est également la mienne, celle de mon épouse et celle deZénobie, ma fille.
— J’en suis flatté, car, je le dis avec sincérité, j’ai un faible très-accentué pour cette
nuance. Quand j’étais dans les affaires , je traitais de préférence avec les blonds. Celte couleur révèle presque toujours en celui qui la porte l’uibanité des formes ( le p ère blond s'incline) , la douceur de caractère (, seconde inclinaison du père) , la quiétude de l’âme qui est exempte de ces convulsions qu’on retrouve dans la nature des bruns ( troisième inclinaison du père de famille). Je rentre maintenant dans la question. Si je ne vous avais pas fait ma profession de foi , vous auriez eu le droit de me demander pourquoi je m’intéresse plus à votre famille qu’à toute autre famille . pourquoi je me permets de me mêler de vos affaires; sans ma sympathie pour les blonds, j’aurais vu sans effroi votre héritage compromis.
— Que voulez-vous dire?
— Je me serais peu inquiété de la fausse voie dans laquelle monsieur votre fils est engagé ; s’il eût été brun , je l’aurais laissé se noyer impitoyablement dans l’océan des lettres de change.
— [Won fils se noie ! dit le père hors de lui même.
La maman , qui a écouté aux portes , répète : — Noire fils se noie. .. au secours î. . .
La sœur de l’enfant prodigue arrive , et fait écho : — Mon frère se noie. . . à la garde !... à la garde!...
— Consolez-vous et désolez-vous tout à la fois, répond le père d’une voix grave; Giraud se noie seulement dans l’océan des lettres de change.
Les pleurs s’arrêtent , et une morne consternation se répand sur toutes les figures.
On félicite le donneur d’avis; on lui promeî de l’inviter souvent à dîner; on remercie la
providence d’avoir donné un enfant blond à la amille ; la sœur fait accepter au délateur ofïiiieux une paire de bretelles de sa composi- |ion.
Celui-ci s’enhardit, et, pour prouver au père le famille l’authenticité de son récit , il montre les traites dont il est porteur; il est prêt à les sacrifier, pourvu qu’on les lui rembourse intégralement : quand il a fait l’affaire , il croyait e jeune homme brun ; ce n’est qu’après avoir lonné son argent qu’il a mis ses lunettes.
— Je viens vous donner un conseil , dit l’ami les blonds : il faut immédiatement arrêter le orrent qui menace de grossir; la lettre de change passera bientôt à l’état d’avalanche. . . il l’y a qu’un remède , c’est l’interdiction.
L’interdiction est l’arche sainte des hériages; il faut y faire entrer le jeune homme.
Huit jours après cet entretien , l’enfant proligue est en tutèle légale : les tailleurs lui rient iu nez en passant sur le boulevard , et il ne >eut même plus trouver à crédit une contrenarque de l’ Ambigu ou un bain à domicile...
sage
Mi