CHAPITRE VIII
Lia, sortie du bal.
ourgeois, faut-il unquatre-roues?
Mon domino
veut-il que je fasse avancer son équipage?
Qu’est-ce qui demande un milord, une citadine ? Voilà , voilà, notre maître... notre gé- Tz- néral... notre député. Voilllà !
C’est le cri du courtier en plein vent qui, à la sortie du bal, fait la commission du coupé , du fiacre, du tilbury et de toutes les locomotives delà grande et petite propriété.
su
Les flots de paillasses , de pêcheurs napolitains, de titis , de débardeurs roulent sur euxmêmes ; il y a haute marée, les flots vous portent jusqu’au vestiaire : la buraliste seule a le don de débrouiller la confusion des langues. Le bureau des cannes de la tour de Babel ne devait pas être plus difficile à tenir.
— Commissionnaire , dit un débardeur féminin, demandez la voiture du duc de...
— Fifine, tais-toi... tu m’as promis de respecter mon incognito.
— La livrée est couleur. . .
— Mais tais-toi donc. . .
— Il y a sur les panneaux. . .
— Si tu achèves, je ne sors plus avec toi.
— Oh ! que c’est sciant de ne pouvoir pas dire avec qui on est !
— Dis donc, Clara, si nous rentrions souper sans façon chez nous. . .
— Ah ben non... moi je veux souper au café Anglais.
— Alors nous irons à pied, il fait un temps superbe.
— Merci, à pied! c’est bon dans le carême; au carnaval, il faut rouler.
Cocher...
— Yoil'a, notre bourgeoise!
— Farceuse d’Augustine, où peut-elle être. . . dit un gros papa qui gratte son nez de carton. Elle m’a dit : Si tu me perds , tu me trouveras à la porte. . . Ohé. . . ohé. . . Il a jeté son mouchoir en reconnaissant un petit pilote qu’il hêle. . . . Maison ne répond pas à ses signaux.. . Le nez
de carton donne la chasse au pilote , qui navigue en la compagnie d’un fort pirate de l’Archipel et fait force de voiles pour échapper. . . . Gustine ! Gustine ! crie le poursuivant. . . Le petit pilote ne répond à aucun salut, le hardi bourgeois pousse la familiarité jusqu’à lui jeter le grappin ou plutôt la main sur l’épaule. Cette manœuvre coûte à l’agresseur son nez de carton, que le pirate de l’Archipel un peu brutal dans sa manœuvre se croit en droit de lui prendre.
Je me serai trompé, dit le bourgeois, Augustine n’aura pas pu venir au bal , elle est malade. Le lendemain il va s’informer de la santé du pilote; mais le premier objet qui le frappe et qu’on n’a pas pensé à dérober aux regards, c’est son nez qu’il a perdu la veille : il en fait la remarque, il conte l’aventure.
La Lorette dépense beaucoup de logique pour prouver que ce meuble a été oublié chez elle par une marchande à la toilette qui expédie en Amérique des nez d’occasion.
— Tiens, tiens, c’est une bonne idée, dit le bourgeois rassuré et riant de la bizarre destinée des choses humaines; il se dit : Qui sait si mon nez de cette année ne servira pas l’année prochaine au président Boyer? quel honneur !
A la sortie du bal il y a quelquefois pacte entre deux débardeurs , ils s’en vont souper l’un portant l’autre.
Un e^sortie de bal a eu, il y a quelques années, une grande influence sur une destinée humain^
Le marquis de C . était descendant d’une
famille princière de Hongrie, et un mariage avec une très riche héritière devait être la conséquence de la preuve héraldique qu’on exigeait de son blason.
Le noble fiancé avait chargé deux jeunes généalogistes de lui dresser un arbre patrimonial avec tous ses rameaux et leurs greffes authentiques.
Le travail se faisait par les deux écrivains au moment des jours gras. Il prit envie aux deux jeunes gens d’aller au Prado.
Le marquis était le mécène naturel de ses
deux scribes; il leur fit visite ce jour-là , mais, par hasard, sa bourse, toujours pleine quand il entrait chez ces messieurs, se trouva vide : le marquis allait dîner à la campagne et ne devait revenir que le soir.
— Entrez au bal, dit-il aux deux généalogistes. . je serai de retour pour l’heure à laquelle on soupe, et je vous apporterai la provision de j manne nécessaire.
Les deux jeunes gens louèrent un costume de pierrot et un débardeur, et firent nuit joyeuse au Prado. L’heure du souper vint, et le mécène n’arriva point. Les deux amis avaient tellement ! espéré en lui, qu’ils se trouvaient dans l’imj possibilité de reprendre chez le costumier leurs habits qu’ils avaient laissés en échange des travestissements.
C’était le mardi gras. Quand il fallut sortira jeun du bal, le mercredi des Cendres était déjà commencé ; et le débardeur et le pierrot rentrèrent au logis un peu attristés : puis, pour se distraire du désappointement, ils se mirent à l’ouvrage. Mais la lignée de leur patron ne leur parut plus aussi authentique que la veille, les faits opposants venaient à chaque instant leur inspirer des doutes, des hésitations... La foi
était ébranlée, et, au bout d’une heure, Pierrot demandait au débardeur :
— Sera-t-il ou ne sera-t-il pas descendant des rois de Hongrie?
Ils allaient peut-être trancher cette grande question par une partie de dominos , quand le marquis, bien inspiré, entra et rappela, par le son métallique, les mânes de ses nobles aïeux qui apparurent au pierrot et au débardeur comme témoins irrécusables dans le procès généalogique. Deux heures plus tard, le marquis n’avait plus à présenter à sa fiancée qu’une savonnette à vilain.
Manquez donc de parole aux généalogistes !