‹ Physiologie du débardeurChapitre 9 sur 20 · TROISIÈME NOTE · texte numérisé non relu

TROISIÈME NOTE

Un domino de moyenne force ingurgite dix verres de champagne pendant la susdite romance; il y a des débardeurs qui vont jusqu’à vingt , ils ingurgitent deux fois pendant une mesure du chant; mais, pour ne pas être en retard, la position semi-horizontale est préférée par eux à la position verticale.

L’ingurgiteur se couche sur la table, et il est vrai qu’il n’est pas rare de le voir couché dessous un moment après.

Il y a quelques années, un directeur de théâtre avait inventé le moyen suivant d’attirer le public à un bal masqué.

Une loterie se tirait dans le bal, et cent vingt numéros avaient droit à une place d’un banquet qui devait être servi dans un des foyers.

Les billets d’hommes, étant les seuls payants, étaient les seuls reçus au festin.

Les hommes admis au gala avaient le privilège d’offrir leur place à une dame, et c’est sur cet acte de fine galanterie que le directeur avait appuyé son opération.

Quinze jeunes dominos, dévoués aux intérêts directoriaux, et instruits par le spéculateur, furent lancés contre les possesseurs des billets. ,

« Offre-moi à souper , » disait le domino au porteur du coupon ; et comme la façon la plus économique était de donner son billet, en moins de deux heures les cent vingt billets passèrent dans les mains des sirènes et remontèrent , comme le Nil, vers leur source : c’est-à-dire

qu’ils rentrèrent dans les mains de l’administration.

Le prévoyant directeur avait fait un marché avec un restaurateur voisin, et lui avait demandé un souper de dix francs par lêle ; mais à !a condition de lui dire à une heure du matin seulement le chiffre des personnes.

Vers deux heures, le régisseur est envoyé vers le restaurateur et lui remet une lettre que celui-ci, après lecture, ne semble pas comprendre. Il vient lui-même au bal, et dit au directeur :

— Vous avez écrit le mot personne ! mais vous avez oublié de mettre devant le chiffre... Est-ce cent ou cent vingt personnes qu’il faut servir?...

— Je vous ai écrit :

«Personne, »

répond le directeur ; C’est-'a-dire que personne ne soupe, et que vous pouvez vendre vos poulardes, vos galantines, vos bayonnaises aux débardeurs et vos autres pratiques.

Le restaurateur baisse un peu l’oreille; mais le directeur se ravisant commande un repas de quinze couver! s à trois francs par tête pour les quinze dominos, ses agents de perception. Sans

compter le prix des billets de ceux qui vinrent avec l’espoir d’un bon lot à la tombola du souper,

Le directeur gagna à ce petit coup de Bourse:

120 soupers à 10 fr. . . . 1200 fr.

Y déduire : 1 5 soupers à 3 fr. 45

A mettre en caisse . 1155 fr.

Il ne faisait pas tous les jours d’aussi belles recettes.

Un type de carnaval qu’il ne faut pas laisser échapper, c’est celui du débardeur solitaire ou soliphage ; cette individualité, qu’on retrouve sous^ plusieurs costumes, se montre meme sous l’habit de pierrot, bien que le pierrot ait l’habitude de vivre en .compagnies.

Le masque solitaire semble un reclus au milieu du monde. Le matin du samedi gras il se costume , rôde dans son quartier et reçoit avec flegme les allocutions bruyantes des moutards de l’arrondissement. À deux heures le masque solitaire prend un cabriolet de place, et il parcourt la ligne des boulevards depuis la Madeleine jusqu’à l’Eléphant. À minuit il entre au bal masqué, se mêle au galop et danse seul.

Après le bal il soupe en tête-à-tête avec luimême; quand le garçon du restaurant lui demande combien il faut de couverts, il n?a pas Fair de comprendre qu’on puisse se mettre jamais plus d’un à la même table.

C’est ce qui a valu à cette individualité le surnom de soliphage.

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