CHAPITRE PREMIER
Ce que c’est que le débardeur.
vez-vous suivi les travaux d’exploitation forestière?
avez-vous vu les futaies de la Bourgogne s’acheminer mutilées vers notre frileuse capitale , où elles font leur entrée aquatique sous la
forme de bûches , de falourdes et de cotrets ?
Chacun de vous , lecteurs , a rencontré dans les eaux de Corbeil , de Melun ou de Montereau, ce qu’un feuilletoniste romantique' nommerait
un îlot ou un palais flottant, et que nous désignons tout bonnement ici sous le nom prosaïque et populaire de train de bois.
Ce train de bois , ce sol mobile , est une patrie pour une classe d’indigènes dont les mœurs réclament depuis long-temps un historien ( avis gratuit à messieurs les écrivains maritimes). Là , des familles vivent et se multiplient ; là , pendant le voyage , le feu éternel de la matelote s’entretient vivace comme si la vestale du bord obéissait à la règle sévère de l’ancienne Y esta romaine.
Il y a des chroniques riveraines à ouïr, des chants originaux à noter, des physionomiestypes à calquer.
A la halte , sur un des points de la courbe coquette que décrit la Seine ; quand le train est en amarre en vue du château de Saint-Assises , ou 'dans les blanches eaux du Coudray, devant Phôtellerie de feule père Oudinot, si renommé de son vivant, par sa joyeuse humeur et pour ses lapins an vin , il y a fête , bal , quelquefois noce ou baptême sur cette plage flottante , où trente danseurs exécutant les danses bourguignonnes foulent un plancher qui mollit sur la
vague.
Quand le radeau est arrivé dans les eaux de Bercy, voyez accourir vers lui une horde ouvrière dans le simple costume d’une peuplade de sauvages qui vient visiter un steamer européen. . .
Ces hommes ont de larges épaules, des bras nerveux sillonnés de muscles fortement saillants; leurs jambes sans chaussures défient le caillou de la grève ; les hivers rigoureux , leurs jambes sont ornées d’un bas de givre , et il pend de leurs bras velus des chapelets de perles glacées, limpides comme des cristaux de lustre, qu’on prendrait, avec un peu d’imagination, pour de brillantes stalactites : ces hommes-là sont les débardeurs. C’est à eux qu’appartient le droit, moyennant un faible salaire , de détruire pièce à pièce le grand édifice fluvial , et d’amener toutes ses parties au rivage , où elles passeront sous le joug de la mesure métrique, pour de là se transformer en cendres dans le foyer de la Lorette ou dans le poêle du portier.
A l’époque où chaque classe sociale avait pour ainsi dire son uniforme , la culotte de velours, la veste ronde, la longue ceinture de laine
rouge et le chapeau ciré à haute forme et à bords relevés indiquaient le débardeur.
Les désastres de l’Empire jetèrent beaucoup de vieux soldats dans les ports ; un grand nombre se firent débardeurs , ét le bonnet de police , ce vieil ami du bivouac , remplaça pour eux le chapeau rond et devint d’ordonnance et de petite tenue. De nos jours, où l’esprit philosophique coupe tous les habits à la même pièce et
les taille au même mètre, le débardeur est une des classifications sociales qui défend le plus valeureusement son costume contre les usurpations de la redingote et du pantalon; il se cramponne à sa ceinture rouge comme le soldat du Cirque-Olympique à son drapeau , et son Têtement est à peu près le seul que l’aristocratie , copiste du peuple , puisse adopter pour ses métamorphoses.
La Lorette qui a fait tout le tour de l’Europe en s’habillant et se déshabillant a essayé le béret de la laitière suisse,
La jupe de la marchande de balais alsaciens, Le bonnet rouge du pêcheur du Lido,
La veste du pilote de l’Archipel,
La culotte du postillon de Longjumeau.
Aujourd’hui elle concentre toutes ses affections sur le débardeur ; un costume de débardeur ferait partie essentielle de son trousseau de mariage , si la Lorette se mariait ; mais le débardeur pur sang s’indigne et reproche aux imitateurs la mutilation sacrilège du costume primitif. La Lorette le brode, le parfume, l’enrubane; elle l’encadre de chrysocale et de
malines : elle n’est fidèle qu’à la sévère observance de la pipe.
Laissons les débardeurs de Bercy , et suivons à la piste les débardeurs-Gavarni , ceux dont le spirituel crayon de l’artiste a traduit les joies, les misères , les transformations , les amours. Cette Physiologie n’est pas notre œuvre ; c’est l’œuvre du dessinateur. Nous n’avons d’autre prétention que celle d’un cicérone , dont le mérite consiste à savoir expliquer avec plus ou
moins d’inspiration ce que l’art a produit de digne. On peut nous dire que le trait du dessinateur n’a pas besoin de commentateur ; qu’il parle , qu’il danse , qu’il boit , qu’il fume comme une Lorette naturelle. ]Nous avouerons que cette opinion est la nôtre ; mais nous nous justifierons par un aveu qu’on a le droit de nommer, à cette époque de carnaval, une confidence de Polichinelle. Les gravures de Gavarni ne donnaient que quarante pages; le lecteur en réclame deux tiers en sus , aux termes de la charte du prospectus... il a bien fallu faire de la prose... Que les lecteurs et Gavarni nous pardonnent ! Convive imposé au banquet de la collaboration, nous tâcherons, par quelques contes après boire, de faire oublier notre usurpation. Que le Dieu des parasites nous soit en aide !
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