CHAPITRE IL
Avant le bal.
§ ï. La promenade.
Au bon vieux temps , le carnaval vivait dans la rue ; on louait les balcons vingt francs la place
pour voir passer les masques, et, à cette époque , il y avait beaucoup plus de balcons que de nos jours: l’architecture économique a fait trop de progrès, pour perdre en plein air, un espace de deux mètres, dont elle peut tirer parti pour un cabinet de diplomate ou un boudoir de figurante.
Quand je dis le bon vieux temps à propos de carnaval , je ne veux pas reculer plus loin que l’Empire. Les carnavals précédents , je n’ai l’honneur de les connaître que par tradition. Sous l’empire , c’était une belle époque de liais et de fêtes. L’Autriche, la Prusse, la Hollande et autres payaient nos violons ( il est vrai que depuis elles nous ont fait payer les leurs , et un peu cher). Sous l’Empire donc, je me rappelle avoir vu tout le corps d’officiers d’un régiment qu’on appelait, je crois, les Jlanqueurs de ia garde , représenter procession nellement dans les rues d’Angers des épisodes mythologiques. On s’abordait trois mois à l’avance en parlant de la barque à Caron ; c’est la dénomination qu’avait reçue la mascarade. L’épaulette , qui était un peu entachée d’aristocratie , avait fait fusion fraternelle pour le carnaval avec le frac bourgeois; le civil était ad-
mis aux jeux et aux joies du militaire , et le jjékin , comme on disait alors pour désigner un homme à chapeau rond , eût-il été Cuvier, Chaptal ou Ducis , l’heureux pékin avait le droit de prendre un rôle dans la mascarade.
Bien long-temps avant le grand jour, on s’accostait en se questionnant :
— Êtes-vous de la barque ?
Nos professeurs nous disaient au collège : — Messieurs , il n’y aura que les dix premiers et les trois plus sages qui iront voir la barque à Ca$on.
Bien entendu que tout l’Olympe mythologique était groupé autour de la barque , qui , pour mieux naviguer sur le pavé , était assise sur quatre roues que les chevaux du préfet mettaient en mouvement.
Je me rappelle celui qu’on appelait alors le gros-major (officier taillé dans les, proportions de Klein du Gymnase ) , il remplissait le rôle du nocher des morts ; il avait sur l’épaule une rame de papier.
Les trois Parques étaient trois vivandières , dont deux enceintes.
Minos , Eacus et Rhadamante , les trois conseillers inséparables de la septième chambre in-
là
fernale, votaient, au lieu de boules, avec des oranges , qu’ils lançaient à tour de bras dans les vitres et aux nez des dames. La musique du régiment jouait les contredanses de feu Julien,, beau nègre qui était le Musard de l’époque.
De nos jours , je ne sache qu’une petite fraction de la France qui fasse encore des mascarades. Celle-là vaut la peine d’être dite ; la preuve , c’est que c’est la seconde fois que je la raconte.
Vous savez, ou vous devez savoir, lecteurs, que les villageois ont l’usage de placer dans les vergers et dans les vignes des épouvantails, afin d’effrayer les oiseaux parasites qui dînent du grain ou du fruit du voisin , et viennent faire leurs repas gratis.
Il y a des villageois qui effraient les oiseaux viveurs avec de vieux chapeaux de la République ou de l’Empire placés sur un échalas , ce qui de loin ressemble à une sentinelle phthisique ; d’autres font la chasse aux maraudeurs à l’aide d’un petit moulin que le vent agite.
Dans le département de la Sarihe , les habitants du bourg du Grand- Lucé ont renchéri sur ces moyens de vigie... Ils supposent que rien n’est plus propre à faire reculer qu’une
physionomie repoussante (je crois, pour ma part, que le nezd’Odry sauverait plus de grains de blé que tous les épouvantails du monde).. Celte opinion , qui paraît être celle des habitants du Grand-Lucé . les a décidés à s’assembler, vers l’époque du carnaval, au nombre de cent ou cent cinquante, tous à cheval, équipés et travestis burlesquement.
La troupe rurale vient se ranger en bataille devant la porte de Y homme le plus iaicl de la commune.
On le somme de comparaître.
Et, lui présent ou faisant défaut, on lui annonce que, son physique réunissant, dans ses détails et dans son ensemble , tout ce qu’il faut pour effrayer, on a jugé à propos d’appliquer son horrible figure à la protection des biens de la terre.
Un statuaire amateur prencUalors une motte de glaise ou de terre ; il confectionne , séance tenante , un certain nombre de figurines , bustes, statuettes, plus ou moins réguliers; il les baptise , leur concède pour un an le privilège d’effrayer les volatiles , et chaque propriétaire achète un ou plusieurs de ces épouvantails.
qu’on lui livre à un prix mis à la portée de toutes les bourses.
Et, pendant toute l’année, dans la commune, on dit : — C’est le père Jacques ; ou bien : — C’est Thomas; pu bien : — C’est M. de ***, qui garde les chencvièrts.
Nous avons connu un sous-préfet que ses fonctions n’ont pu soustraire à la nomination d’épouvantail; jamais les chenevis ne furent mieux gardés que par lui. Il est vrai qu’il était d’une laideur à faire fuir le pierrot le plus téméraire.
Aujourd’hui à la ville aucun masque, si ce n’est le bœuf gras, ne fait plus promenade; et encore , s’il faut en croire M. Gisquet , le jour où il se trouvera un ministre assez intrépide pour signer la déchéance du bœuf-roi, l’ Apis contemporain aura cessé de régner.
§ II. La TOILETTE.
Le débardeur, dans la crainte d’être en retard, essaie son costume six heures avant l’ouverture du bal. Il fait l’inspection de toutes les
pièces du vêtement avec une sévérité de colonel de garde nationale.
Si la veste a quelques cicatrices de la campagne précédente , il fait la reprise avec le soin qu’on mettrait à cacher la blessure d’un cachemire.
Le pantalon a-t-il perdu de son lustre par un séjour prolongé à l’oasis de la rue des Blancs-Manteaux,... le débardeur le ravive par un massage de mie de pain... Mais les soins les plus minutieux sont réservés pour la pose de la ceinture.
Ce n’est pas petite affaire que de bien porter la ceinture de débardeur... Il y a tel débardeur qui, après dix ans d’étude, en estencore.au rudiment de la ceinture.
Le débardeur doit avoir la taille de guêpe, c’est une des qualités physiques de l’espèce, et ce n’est pas petite affaire de serrer son abdomen.
Il faut un poignet de la force de deux chevaux.
§ III. L’ai TENTE.
Il est minuit ; Musard monte les degrés de son trône, tous les débardeurs vont être au rendezvous. . . et un des fidèles n’y sera pas.
Une Lorette-débardeur attend un Arthurpeintre qui lui fait croquer le marmot dans son atelier. Voici le monologue auquel elle se livre,
en dépit de ceux qui répudient la réflexion orale convertie à l’état de soliloque.
Gredin d’Édouard... où diable est-il?., il m’a dit qu’il allait acheter du tabac parfumé pour ma pipe. Plus souvent qu’il va acheter du tabac... c’est sûr qu’il est allé chez Clara... N’faut pas qu’il me fasse de ces farces là, Édouard, parce que je lui enverrai de l’huile de vitriol dans les yeux, moi... à sa Clara.
Ça m’est bien égal d’aller pour cela en cour d’assises, je connais tous les gardes municipaux. Il n’y en a pas un qui aura le cœur de me mettre les menottes... Si c’est chez Clara, elle verra... Je ne lui ménagerai pas son clerc de notaire... (Pause.) Ce pauvre chéri, il n’avait peut-être pas d’argent, et il sera allé à ici chasse... Il a trop peur de me voir au bal toute seule pour ne pas s’arranger de façon à y être deux... (Pause). Oh que c’est sciant d’être là en place comme l’Obélisque... (elle se lève). Eh bien! est-ce que cela ne va pas finir, cette captivité. . . je vais mettre ici tout en révolution, ça ne sera pas long... Je m’embête, moi... au milieu de tous ces carrés de toile barbouillée. . . Une tête de femme ébauchée. . .
sur, c’est celle de Clara... Ab! je vais t’en
donner, des portraits à l’ huile. . . vlan... Le débardeur se livre au vandalisme le plus outré , non seulement sur le portrait de la rivale, mais encore sur tout châssis qui porte une physionomie quelconque... Il y a même un tableau qu’il prend pour une copie de la Chau-
mière, il le transperce comme l’aérienne de M. Franconi outre-perce au galop le transparent classique.
Édouard rentre en débardeur , accompagné d’un monsieur vêtu en simple bourgeois... A la vue du désordre et du sinistre, il pousse un cri d’horreur... et lisant dans les regards de sa panthère , il comprend sa position. . . — Eh bien, Jenny, tu as fait là un beau coup!
— Père Durand, ajoute -t-il en se tournant vers le bourgeois, quand j’ai eu recours à votre bourse, je croyais mon atelier mieux monté ; j’avais mon chalet suisse que je vous aurais engagé pour trente francs, mais l’avalanche est tombée sur lui. . .
— Ça, une vue suisse ! dit Jenny, c’est donc pas la Chaumière ?
— J’avais encore une Vierge, mais elle est devenue martyre.
— Une Vierge, je croyais que c’était Clara !
— Que tu es donc bête, Jenny... ta jalousie aveugle nous réduit à la plus profonde détresse.
M. Durand salue profondément sans laisser aucuns capitaux ; on peut lire dans son regard qu’il se croirait en droit de réclamer, pour déplacement, des dommages-intérêts.
Les deux débardeurs privés de fonds social, menacés dans l’avenir du souper et voués à la circulation pédestre, renoncent stoïquement aux joies du bal public; mais entendant un voisin qui exécute sur l’accordéon la valse de Gustave , le costume les inspire, ils font un avant-deux qui tourne au galop prolongé.
§ IV. Réponse a une demande.
Pourquoi ne change-t-on pas la forme des bals?
Il y a dix ans que le journalisme demande à chaque carnaval une réforme, comme il demande à chaque illumination du nouveau , il voudrait sans doute que de chaque lampion il sortît une houris bleue, rose ou verte...
Depuis quelques années que n’a-t-on pas tenté en faveur des bals masqués !
N’a-t-on pas essayé de tout?
Arnal , travesti en maestro , a conduit un orchestre de mirlitons à l’Opéra.
L’Opéra-Comique a eu ses Fêtes vénitiennes, dans lesquelles on a montré des bonshommes de cire comme chez Curtius, et au milieu desquelles Musard et 99 musiciens étaient suspendus sur un pont; il faut dire aussi que dans
cette grande fête nocturne , on n’a jamais pu obtenir du chef d’orchestre qu’il quittât son habit pour se travestir en Italien. A tout ce qu’on put lui dire , il répondit :
Je suis Français, mon habit avant tout !
Peut-être le chef d’orchestre était-il encore sous l’influence du souvenir de certain couplet d’un vaudeville assez chauvin qui assure qu’
Un Français est mal à son aise Sous un uniforme étranger.
Ailleurs on a fait jouer des loteries dans lesquelles on mettait pour primes des jeunes filles.
— Diable ! c’est un peu turc.
— C’était français à cette époque. On promettait au gagnant une vierge; et quand l’heureux favori du sort arrivait pour la réclamer, on lui tendait une copie de la Fiancée de Greuze.
Cette manière de se tirer d’affaire est un peu renouvelée de la phrase parfumée du sieur Comte, physicien du roi, de la république et de l’empereur... A chaque grande séance de magie il s’avance sur la rampe , et dit :
— Messieurs , à la fin de la soirée , j’escamoterai toutes les dames. {On rit.)
Deux heures après, le sorcier paraît, un énorme bouquet à la main , et dit :
— Messieurs , au commencement de la séance j’ai promis d’escamoter toutes les dames; en voyant ces fleurs dans ma main, qui de vous osera dire que je n’ai pas réussi? (Tonnerre d’ applaudisse m ents. )
Ma grand’mère a été escamotée ainsi par Comte, en s 7, et depuis ce temps le sorcier a continué d’escamoter toutes les générations féminines.
Il fut question de dresser , il y a quelques années , un mât de cocagne dans le bal de la Porte Sant~Martin , et de mettre au bout du mât un morceau de pain d’épice et un coupon d’action , afm de laisser le choix à celui qui serait assez heureux pour gravir à la cime.
On a distribué des bouquets de papier peint aux dames; on a joué des parades, des proverbes; on a essayé des quadrilles de nymphes, de naïades très-peu vêtues : rien de tout cela n’a séduit les habitués... C’est le galop qu’il leur faut. . . c’est la voix stridente de l’ophicléide , les cris de la trompette , les cadences du piston.. . Aussi , tout ce qui n’est pas la danse nationale est un épouvantail pour les oiseaux du
carnaval; et si l’Opéra n’avait pas fait une con¬
cession sur ce chapitre, sa salle serait une thébaïde.
Cependant avouons que la troupe des amis du cancan est un peu moutonnière; elle a répudié la plus belle salle de bal de Paris , la salle des débuts de Musard. Cet orchestre central ,
autour duquel tournaient et moutonnaient ces vagues de galopeurs, ces tribunes, du haut desquelles le gastronome contemplait en philosophe ce mouvement incessant , cette trombe électrique : c’était là un temple digne; les dieux se sont retirés, et avec eux les religion naires.
La Porte-Saint- Martin a eu aussi ses nuits joyeuses; longtemps son enceinte fut le ren-
dez-vous d’une bande dont Rougemont était le chef. C’était le refuge de la bonne gaîté ; c’est là qu’eut lieu la chasse aux pierrots que uous avons racontée dans le Comic Almanach , et que nous redisons encore pour ceux qui ne la connaissent pas.
Il fallait voir Rougemont avec son flegme, faisant un jouet de tout masque crédule, et prolongeant quelquefois pendant une semaine ou un mois une intrigue comme celle de Rigobert, qui appartient, je crois, à feu Martainville.
Or donc, pour en revenir aux pierrots :
Il fut dit que si, dans l’espace de vingt minutes, tous lés pierrots, sans distinction de couleur, pierrots blancs, pierrots rouges, pierrots bleus, pierrots noirs, n’étaient pas hors du bal du théâtre Saint-Martin, sans cependant qu’on eût employé aucun moyen violent pour les en exiler, Rougemont perdait un souper de vingt couverts.
Il se mit à l’œuvre ; — il était minuit et demi.
Vêtu en bourgeois, il prit sous le bras un des membres de l’association et, se promenant dans le bal, il s’arrêtait derrière chaque pierrot; puis, élevant un peu la voix afin que le masque fît attention à la conversation, il disait :
— Tu ne sais pas ce qu’il vient d’arriver au café établi clans le foyer ? on vient de dérober un panier d’argenterie au limonadier. . .
— A-t-on pris le voleur ?
— Non, mais on est sur ses traces; on sait que c’est un pierrot , et le commissaire vient de me dire qu’il allait faire arrêter et fouiller tous les pierrots qui sont dans le bal.
A cette confidence , faite à voix basse mais cependant de manière à être entendue du masque qui écoutait, il fallait le voir, le pierrot, quitter sa bergère ou sa Colombine, gagner lestement l’escalier , puis la porte , ou prendre sa course vers le vestiaire; se déshabiller rapidement, crainte des commissaires et de l’arrestation préventive !
De ce pierrot passant à un autre , Rougemont porta de quadrille en quadrille la panique : et à chaque halte on voyait un pierrot s’envoler.
Dans l’espace d’un quart d’heure on en put compter soixante qui quittèrent la salle.
Aujourd’hui on trouverait difficilement cette bonne gaîté que quelques hommes hors ligne, moins soucieux de leurs intérêts que ne le sont maintenant leurs confrères, avaient alors
mise à l’ordre du soir. C’est encore à Rougemont qu’est due la mystification des soupers économiques.
Une nuit, le limonadier de la Porte- Saint- Martin remarqua que la consommation était bien plus grande que de coutume. Les convives avaient assiégé les salles avant l’heure habituelle.
On entendait murmurer tout bas : « Dieu , que c’est bon marché ! »
— Garçon , un perdreau truffé ! criait un Robert-Macaire.
— Garçon , deux perdreaux truffés ! répliquait un Bertrand, qui ajoutait : « Je ne professe pas un profond mépris pour les truffes .
surtout quand elles sont à si bon compte. »
Un postillon ( ceux de Longjumeau n’existaient pas encore ) étonné de trouver de l’aï grand-mousseux à trois francs, tarissait la troisième fiole pour coup de l’étrier.
Un fort de la Halle en était à sa cinquième omelette au rhum; il s’incendiait l’estomac, en se demandant comment ou pouvait pour 75 centimes arroser une poitrine d’homme avec de la liqueur de la Jamaïque.
U y eut un moment où toutes les tables furent
envahies, il ne restait pas la moindre place pour les postulants.
La voix du maître-limon ad/er s’éleva : « Allons, messieurs, un peu de complaisance ; que les personnes qui ont soupé veuillent bien laisser la place aux autres. . . »
Plusieurs personnes demandèrent la carte à payer.
Le garçon l’apporta, et les consommateurs firent un bond en poussant un cri de surprise.
— Garçon, il y a une erreur dans les prix !
— Non, messieurs veuillez calculer la
carte.
Et les plaignants consultaient la carte et jetaient de nouvelles clameurs.
— Vous voyez bien, garçon, que les mayonnaises sont cotées 1 fr. , et vous les marquez 3.
Les perdreaux sont marqués 2 fr. , et vous les notez 5 fr.
— Mais , monsieur, il n’a jamais existé sous le globe, de perdreaux à quarante sous !
— Le vin ordinaire est à 75 c. , et sur la note que vous apportez il est à 1 fr. 50 c.
Le garçon s’échauffait , les convives réclamaient de plus belle; le tumulte était à son comble. Le commissaire arrive... il écoute les deux parties contradictoirement , et il résulte que toutes deux ont raison.
Les mystificateurs s’étaient procuré des cartes de restaurant en blanc; ils avaient fait disparaître celles que le restaurateur avait chiffrées , et ils avaient mis sur les leurs des prix tellement minimes, que le moins prodigue des viveurs éprouvait à leur vue le besoin de souper, et il soupait.