‹ Physiologie du débardeurChapitre 5 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pendant le Bal,

§ Ier. L’intrigue.

Nous sommes à l’Opéra. Il faut le dire, parce que le costume et le dialogue ne vous donneraient pas d’aperçu exact de la topographie.

Un débardeur féminin avise un monsieur qui se croit déguisé derrière un nez de carton, et qui donne le bras à un domino.

Le débardeur lui crie : — Dis donc, Oscar, le buraliste du bai n’est pas aussi bon garçon que le syndic de ta faillite, n’est-ce pas ?... il ne fait pas de remise de cinquante pour cent. . .

Le monsieur porte la main à son nez factice, sous lequel il sent son nez véritable se colorer d’une chaude teinte de pourpre. A ce moment, un domino reçoit un gamin de Paris à travers les jambes. L’indigène est tombé en gardant l’équilibre ; il se relève, et, plaçant les deux mains entr’ouvertes au bout de son nez en forme d’éventail, il crie: — Oh! c’te tête!.., Je la reconnais. L’amphithéâtre te l’a donc louée pour vingt-quatre heures ?

Un postillon de Longjumeau dit à un chef de division du ministère... — Tiens ! t’as donc pris dix francs sur les fonds secrets, pour payer ta contremarque ? Voilà le spécimen du langage!

Nos grands-pères nous racontent comment, de leur temps , on intriguait à l’Opéra ; nos grand’mères sont plus discrètes sur ce chapitre.

Nous savons par tradition que c’était un grand plaisir que de surprendre par trahison de costumier , ou de femme de chambre , le secret d’un travestissement, et de venir dire à sa femme masquée ce qu’on n’aurait osé lui révéler de sa vie intime le visage découvert.

Il y avait des maris qui , pendant dix anSj se mettaient au lit la veille du jeudi-gras, se relevaient, entraient au bal sous un domino et venaient intriguer leurs propres moitiés qui, pendant dix ans, feignaient d’ignorer quel était le masque mystérieux, ou l’ignoraient véritablement. Il est vrai que souvent, et cela est commun avec les mœurs de nos jours, la femme pouvait être intriguée sur les détails de sa vie secrète par un autre indiscret que le mari.

Cette année, au bal de l’Opéra, car c’est toujours l’Opéra qu’il faut prendre pour point de départ dans les observations de mœurs carnavalesques, nous avons été témoin d’un perfectionnement sensible dans la manière d’intriguer.

Le comte de. . . , connu par ses libéralités et sa facilité à délier les cordons de sa bourse, fut accosté par un débardeur féminin.

— Comte, lui dit le travesti, donne-moi cinquante francs pour aller souper...

Le comte répondit par un sourire négatif.

Le débardeur répéta en haussant l’intonation : Comte, prends garde à toi ; si je n’ai pas mes cinquante francs, je vais dire tout haut le nom de celles à qui tu ne les refuses jamais.

Le comte se faisait encore prier.

— Une fois, deux fois, trois fois... les cinquante francs arrivent-ils? dit le débardeur...

Aucun son métallique ne se faisant entendre, le débardeur allait dérouler la liste des Lorettes pensionnaires du comte; déjà plusieurs noms et adresses avaient été révélés avec preuves à l’appui et commentaires, quand le comte jugea prudent de couper court à ces confidences publiques. Il transigea, appela le débardeur dans le couloir, et celui-ci descendit bientôt en plaçant une pièce d’or en guise de lorgnon à chacun de ses yeux... et chantant le refrain

J’ai d’ l’argent...

Cette nou elle manière de demander la bourse a paru plus lazzarone que débardeur.

Le style de la causerie intime du bai masqué n’a nas toujours eu ce parfum sauvai

hi

qu’on peut de 110s jours lui reconnaître. On s’est beaucoup égayé il y a quelques années d’une intrigue dont le principal acteur était M. Romieu, aujourd’hui préfet, qui avait alors la profession d 'homme le plus gai cle France , bien qu’il portât la figure d’un phthisique au troisième degré. James Rousseau, l’ancien Pylade de l’Oreste de la Dordogne , a raconté, je crois, dans une Physiologie, comment M. Romieu donnant un repas, et la marée manquant, ainsi qu’au temps de Yatel, l’homme d’État y suppléa habilement. Il avait promis un turbot monstre à ses convives... Au relevé dépotage, l’amphitryon, inquiet, sortit de la salle du festin , et quelques moments après deux domestiques apportaient une longue planche recouverte d’une serviette... Le voile fut levé par le chef d’office : et quel fut l’étonnement q^and on aperçut , au lieu du turbot attendu, le fonctionnaire public entièrement nu , enfariné de la tête aux pieds , et couvert d’une couche de persil !...

Cette facétie , dans laquelle M. Romieu mit les rieurs de son côté , lui compta comme revanche de l’intrigue de bal masqué dans laquelle il fut victime.

En ce temps-là celui qui six ans plus tard devait être un grave magistrat était un vrai tourtereau qui roucoulait volontiers quand une blanche colombe lui apparaissait, fût-elle même cachée sous le froc d’un domino noir. . . G’est ce qui arriva à un bal de l’Opéra où se trouvait M. Romieu : il fut intrigué par un domino beurre frais ; le masque avait de l’esprit ; il maniait l’épigramme avec art , et lardait l’homme de plume aux défauts de la cuirasse. . .

Un symptôme trahit l’émotion profonde produite par l’apparition du domino.

M. Romieu perdit l’appétit pendant toute une semaine.

A un second bal , il revit l’inconnue et obtint la faveur de baiser sa main blanche.

A un troisième bal , le domino voulut bien accepter une bavaroise qu’il prit sans lever même la barbe de son masque.

Au quatrième bal , l’inconnue , vivement sollicitée par l’homme de lettres , qui ne parlait rien moins que d’aller bientôt coucher chez Pluton, voulut bien souper chez Yéry.

Enfin l’heure du dénouement arrive... le soupirant tombe aux genoux du domino ; il lui offre sa main, sa fortune, ses vaudevilles :

dans ces moments- là, qu’est-ce qu’on n’offre pas!...

Il le conjure de montrer seà traits angéliques.

Le masque tombe , et M. Romieu reconnaît Ferdinand Langie , son ami , son collaborateur.

La victime bouda plus d’un mois son confrère. C’est de cette époque que date l’invasion des mystifications.

Dans les bals masqués , la charge de Rigobert est contemporaine de la mystification Romieu. Voici le calque de la scène de Rigobert.

Un des affiliés frappait sur l’épaule d’un marquis, d’un Turc ou d’un Espagnol. Ces trois

Ixh

individualités, qui ont cessé d’être représentées dans les bals publics, étaient fort en vogue sous la restauration. . .

L’affilié frappait donc sur l’épaule du masque, et lui disait tout bas :

— Tiens! c’est toi, farceur de Rigobert... tu as donc quitté Limoges ?

Le marquis, I’Espagnol ou le Turc. — Tu te trompes, je ne suis pas Rigobert.

( Plusieurs conifères entourent le premier affilié , qui s’ adresse aux nouveaux venus).

— Tous qui êtes de Limoges, ne reconnaissez-vous pas monsieur! vous voyez ce pied solide, à qui ce pied ?

Tous. — A Rigobert, le fds du financier.

Le premier affilié. — A qui cette taille de père noble ?

Tous. — A Rigobert.

Le premier affilié. — A qui cette main monstre , ces ongles en demi-deuil ?

TOUS. — A Rigobert.

Choeur général. — Allons, Rigobert, c’est loi. . . ne t’entête pas. . . lève ton masque.

Le marquis, le Turc ou l’Espagnol se débat, affirme qu’il n’est pas de Limoges, qu’il ne

connaît pas même la route du Limousin ; mais les compères persistent à reconnaîire ses formes et les inflexions de voix de leur compatriote.

Le masque offre de parier à souper , et il y ajoute :

— Messieurs, je vous fais juges vous-mêmes de votre méprise.

Chœur général. — Accepté... accepté...

Le travesti ôte son masque. — Vous voyez, messieurs, vous avez perdu, suis-je Rigobert?

Tous. — Mais, certainement, tu es Rigobert, farceur, Rigobert plus que jamais, nous te reconnaissons.

Le travesti. — Messieurs, c’est sans doute un jeu bizarre de la nature, c’est déjà arrivé dans l’antiquité pour les Ménechmes ; mais je vous donne ma parole d’honneur la plus sacrée que je ne suis pas le Rigobert dont vous parlez.

Le chef de la société faisait des excuses au masque, et il ajoutait avec flegme :

— Monsieur, ce quiproquo est d’autant plus excusable , que vous ne ressemblez nullement à Rigobert, qui n’a jamais existé.

Il y a de braves bourgeois à qui vous enlen-

drez dire, même de nos jours : Je vais aller me faire intriguer. Quand ce mot n’est pas synonyme de mystifier, il signifie aller apprendre ce qu’on sait déj'a. L 'intrigue est la contrepartie de l'horoscope.

Un masque vous intrigue en vous rappelant tout ce que vous avez fait ou dit; c’est votre propre confession faite par sa bouche.

Presque toujours la mémoire de celui qui

il 7

intrigue est chargée de faits qui depuis longtemps sont hors du souvenir de celui qui est intrigué.

Il y a des dominos qui savent remonter jusqu’à l’époque de votre sevrage, et qui yous demandent : « Aimes - tu encore le biberon?... » Ou bien ils vous parlent de vos premières amours, quand vous avez soixante ans, et vous disent :

« Qu’as-lu fait d’Augusfa? »

Ou bien : « Manges-tu toujours des petits pâtés chez Félix? »

Ceux qui redoutent de pareilles allocutions ou qui n’ont pas le don de la réplique improvisée , se dérobent aux questions à l’aide d’un immense nez de carton derrière lequel ou plutôt sous lequel ils murent leur vie privée.

Le nez de carton est une institution de nouvelle date , l’empire ne la connaissait pas ; sa puissance est encore chancelante, le sarcasme le bat en brèche : du reste, il n’est guère porté que par cette classe infime qui n’a pas le courage d’avoir une opinion tranchée et de se prononcer pour ou contre le carnaval.

§ Iï. La danse.

Maintenant à la danse. . . ia voici : sevrée de ses écarts et dans toute la franchise de sonallure.

Malheur à qui se trouve sons la zone dans laquelle le débardeur tournoie en ce moment; autant vaudrait se trouver sur le passage du wagon. Le débardeur ne connaît rien ; il écraserait Mu-

sard lui-même, sauf à lui faire ériger après une statue en colophane.

Je comprends qu’un chef d’orchestre se prenne d’orgueil en voyant les masses qu’il galvanise. .. la divinité qui a donné la raison à l’homme est presque détrônée par la puisai

sauce qui , d’un coup d’archet, crée la folie dont elle règle à son gré les accès, les intermittences, le paroxysme et la guérison.

Il faut un pouvoir presque surhumain pour amener l’homme , par une phrase musicale plus ou moins bruyante, à exécuter la figure ci-dessous, que nous dédions à l’avenir,

Comme un calque exact de la danse française au 19e siècle.

Page 1