‹ Physiologie du duelChapitre 2 sur 4 · RUE DB LILLE · texte numérisé non relu

RUE DB LILLE

nârvsrr7 r^ff^^ IJôraiv \ Bowfë Co((oct.ioa .

Mrs. E. D. £rnr:':23ô

« El hombre que haze profesioQ de letras renunzia las armas y no esta obligado a responder ni llamar con ellas, si no conlas armas que exercita. »

(Géromino XiMEMÈs, IHologo de la vet'dadera hmor,)

Les hommes civilisés se sont depuis longtemps accoutumés à vider leurs différends dans les fourrés du bois de Boulogne.

Un mot lancé du haut de la tribune, une épithète partie d*un banc, un regard mal Interprété pendant Je cours de la discussion, ou tout simplement trois lignes g1is^ées dans les colonnes d'une feuille publique, et tout aussitôt les témoins sont choisis ; ils arrêtent l'heure et le lieu ; ils ûxent la mode de combat. Les adversaires se rencontrent.. . Jhie note est publiée dans les journaux ; puis tout est dit\

Les gens aépée tirent rarement du fourreau la lame suspendue à leur côté; ils ne la remettent qu'après ravoir teinte de sang. Les traditions militaires stigmatisent à un égal degré les querelles futiles et les duels avortés.

Donc, ceux dont le métier est de se battre se battent gravement; et des hommes dont la profession paisible semble commander dans toutes les actions une excessive réserve, prennent rendez-vous avec une facilité qui prouve Foubli des principes philosophiques et le respect des préjugés imposés par la folie humaine.

•OUiD

^rrt a ""*

1 ' 1 Ti >|^^^^^^^^^^B

it^^iH

ud^^^H

KNn»

ÙL DUEL

whts,

lIAUNIEIt PRËHES. LIDIIMS

.y/ w//'//y/. V //////: j/. y^rf/rc.

MMk

— Merci de votre démarche, messieurs; et Dieu me garde de mettre obstacle à vos désirs. Allez vous battre, je vous le permets, je vous y engage ; au besoin même, je vous Tordonoe. Adieu, messieurs, et n'oubliez pas que rien n'est aussi ridicule que ces duels d'où résulte une légère égratignure. Quand on se bat, la mort de l'un des adversaires au moins est nécessaire. Un bon gentilhomme ne quitte pas la partie, ou il la recommence avec obstination , jusqu'à cette conclusion honorable de toute rencontre à main armée... Je vous souhaite bien le bonsoir, messieurs.

Et le colonel rentra dans ses appartements, où il fut tranquillement se coucher...

Le lendemain, le marquis, toujours affable, toujours poli, toujours souriant, alla à la parade et passa devant le front de son régiment.

Il remarqua bien vite le vicomte Richard et le chevalier Armand à la têie de leurs compagnies. Le chevalier Armand avait le bras en écharpe.

Le marquis fronça le sourcil et prit un air sévère :

— Comment î messieurs, vous ne vous êtes pas battus î

— Si, colonel, répondit le chevalier Armand en riant; Richard m'a donné un joli coup d'épée dans le bras.

— Une piqûre dans le bras : vous appelez cela vous battre ?. . . et pour la question importante delaroquelaure !. . . Allez, messieurs, ce n'est rien ; vous recommencerez demain, je vous prie , et qu'on se conduise un peu mieux. J'entends que l'on maintienne l'honneur du corps que j'ai l'honneur de commander, et qu'on se tue quand on va sur le pré.

Les ofSiciers du régiment du Roi furent tout surpris de cette sortie prononcée d'un ton dur, d'une voix brève, d'une façon différente de ce qu'ils avaient vu jusqu'alors de leur colonel.

Deux jeunes militaires pleins d'ardeur et de courage

n'avaient pas besoin d*étre excités ainsi devant leur drapeau.

Le lendemain une nouvelle rencontre eut lieu à la suite de laquelle le vicomte Richard fut rapporté chez lui percé de part en part. Il dut garder le lit pendant deux mois...

Dorant cet espace de temps bien des querelles eurent lieu au régiment du Roi et grand nombre d'officiers vinrent demander au colonel l'autorisation de se battre. Le colonel, sans s'expliquer d'une façon positive, pria les adversaires d'attendre, leur promettant, au reste, de donner à tour de rôle les permissions demandées. Les plus impatients durent se soumettre à cette injonction.

Enfin Richard guérit II put faire quelques promenades appuyé sur les bras de son ami Armand qui lui avait fidèlement servi de garde-malade.

Dès la première sortie, par un hasard habilement préparé sans aucun doute, les deux jeunes capitaines se trouvèrent face à face avec le marquis :

— Vous voilà, messieurs, je suis enchanté de vous rencontrer, dit-il en feignant une agréable surprise; puisque le capitaine Richard se tient debout , vous allez terminer votre petite affaire, n'est-ce pas?

Les jeunes gens ne purent retenir un geste de stupéfaction, le marquis reprit d'un air satisfait :

— Vous ferez en sorte d'en finir cette fois-ci ; les duels qui vieillissent ne valent rien ; de mon temps on s'expédiait plus vite et sans y mettre autant de réflexion... Vous vous battez demain matin ?

— Mais, colonel, hasarda Armand d'une voix timide, le vicomte n'a pas repris ses forces, d'ailleurs. . .

— - Quand on se promène , on peut pousser quelques bottes, ce n'est pas plus fatigant, et nous ne devons pas laisser indécise la grande question de la roquelaure. ..

Les deux jeunes gens se prirent les mains et se regardèrent avec tristesse. Le marquis, désireux de cacher l'é-

tO PHYSIOLOGIE

motion qui débordait malgré ses efforts , les quitta brusquement en disant de sa voix la plus sèche et la plus dure, de la voix qu'il prenait pour le commandement militaire :

— Messieurs , je serais peiné de vous reprendre vos épaulettes; mais, pour ne pas me réduire à une telle extrémité, il faut que je ne rencontre dans ce monde qu'un seul d'entre vous.

De semblables paroles ne laissaient pas de choix aux militaires, jaloux avant tout de l'honneur de leur uniforme.

Tous les officiers du régiment du Roi blâmèrent la persistance et la dureté du colonel sans comprendre les motifs qui l'inspiraient. Mais ils reconnurent unanimement qu'une troisième rencontre était indispensable : le chef était implacable, il fallait se montrer grand et digne en suivant la voie funeste qu'il avait indiquée.

Cette dernière reprise fut à la fois terrible et touchante. Les adversaires vinrent ensemble au rendez*vous , se tenant fraternellement par la main et paraissant dans les meilleurs termes d'intimité. Arrivés sur le terrain , ils se confièrent l'un à l'autre un acte renfermant leurs dernières volontés, se promettant mutuellement d'être de fidèles exécuteurs testamentaires. Puis ils s'embrassèrent tendrement, ôtèrent leurs habits, mirent l'épée à la main et croisèrent le fer.

Leur habileté à l'escrime était parfaitement égale : ils sortaient de la même académie, ils avaient eu les mêmes maîtres, le même temps de salle. En outre, ils connaissaient leur jeu , ne pouvaient par conséquent se laisser prendre à aucune feinte inattendue, ce qui, on le sait, est un point important dans tout assaut

Cependant^ Armand ménageait Richard, auquel la récente blessure à peine guérie donnait un grave désavantage; il marchait mollement, rompait devant l'épée, ne se fendait pas à chaque jour qu'il entrevoyait.

Les témoios s'aperçurent qu'ils s'épuisaient en inutilei

efforls, désirant chacun ne pas remporter une si triste Tlctoire ; ils les exhortèrent à pousser plus vivonent.

Alors ces pauvres enfants, attentifs à la voix des parrains auxquels ils devaient obéir, s'élancèrent simultanément, sans chercher à frapper, sans chercher à parer, s'en remettant en quelque sorte au hasard plutôt qu'à leur adresse.

Il advint ce qui devait arriver d'un aussi brusque mou* vement; ils s'enferrèrent mutuellement et tombèrent l'un à côté de l'autre privés de sentiment

Leurs mains en abandonnant la poignée de l'arme se cherchaient encore pour se serrer avec tendresse.

Armand était mort sur le coup. Richard, frappé à la poitrine, à côté de sa récente blessure, était dans un état désespéré...

Ce terrible événement plongea le régiment dans la con* sternation, le deuil était peint sur tous les visages...

Le soir même le colonel fit assembler les officiers du régiment, et s'adressant particulièrement à ceux qui lui avaient demandé l'autorisation de se battre, il dit :

— Messieurs, vous avez bien voulu attendre mon bon plaisir pour vider vos petits différends, je vous en remercie. Je n'aime pas qu'il y ait deux querelles à la fois au corps, cela fait confusion et nuit à la régularité du service. Maintenant que l'affaire du capitaine Armand et du capitaine Richard est terminée honorablement, je suis prêt à donner une nouvelle permission... seulement ceux qui voudront aller sur le terrain devront se rappeler que le duel à mort est de rigueur et que, si l'un des adversaires n'est pas tué dès la première rencontre, il faudra recommencer jusqu'à ce que ce résultat ait été atteint. J'ai à cet égard des principes invariables dont je ne me départirai pas et que je veux vous voir adopter.

Les officiers s'inclinèrent respectueusement, puis ils se retirèrent en silence sans qu'un seul d'entre eux deman*

dât rautorisation qui venait d*être si gracieusement offerte.

Ils devinèrent tout ce qu*il y avait de profond et de sensé dans les paroles du colonel ; ils comprirent de quel crime ils se rendraient coupables en attentant à la. vie d*an compagnon d'armes pour un motif futile. Le terrible apologue frappa leur esprit

La leçon était rude, mais elle profita à ceux qui l'avaient reçue...

Le régiment du Roi était cité comme le plus brave , le mieux tenu, le mieux discipliné, mais on ne s'y battait plus que contre les ennemis de la France *. .

La guérison d'une manie sanguinaire ne pourrait plus, à notre époque, être opérée d'une pareille façon. L'omnipotence d'un seul sur la masse n'existe plus, l'indépendance d'appréciation domine surtout dans les questions individuelles. Un colonel, un chef quelconque, qui agirait de la sorte deviendrait Tobjet du blâme général, on l'accuserait de cruauté, d'inhumanité^ d'anthropophagie, on assimilerait son action à un crime, tandis qu'on loue le médecin quand il n'hésite pas à sacrifier quelques malades pour sauver la masse des clients confiés à son expérience et à son habileté.

On a beaucoup blâmé un illustre général d'un duel malheureux qui eut lieu sous ses auspices lorsqu'il commandait l'École militaire de Saint-Gyr. Cette rencontre funeste en prévint vingt autres.

Le point d'honneur est un préjugé essentiellement français. Notre nation brave, loyale, insouciante, vaniteuse, ardente dans ^es passions, railleuse dans sou langage, emportée dans sa colère, se trouvait d'avance disposée à accepter les plus rigoureuses conséquences de coutumes qui s'adaptent à ses mœurs on les ennoblissant

L'Allemand se bat avec tranquillité, le Hollandais avec froideur, l'Espagnol avec colère» l'Italien avec passion, le

Français se bat comme il boit, comme il mange, comme il dort, comme il accomplit tontes les fonctions ordinaires de la vie.

Le duel ne fait, en général, naître dans l'esprit de nos compatriotes ni Tidée sinistre d'un danger de mort, ni les appréhensions qui précèdent tout acte important dont les suites sont incertaines et indéterminées.

L'éducation première occasionne cette indifférence, peul-étre chevaleresque, mais certes fort immorale lorsque la créature se voit au moment de remonter vers son créateur ou d'y envoyer très-brusquement un de ses semblables.

Tout jeune homme élevé dans une bonne et honorable famille reçoit à côté de l'instruction religieuse qui ordonne « le pardon des injures, » des enseignements d'une nature différente et contradictoire. On lui apprend à ' ne pas supporter une insulte ; on lui enjoint de se faire respecter ; le père de famille, lui-même, recommande de ne pas laisser planer le moindre soupçon sur l'honneur du nom qu'il a transmis. Puis au nombre des maîtres d'agrément se trouve le professeur d'escrime ; le tir du pistolet est assimilé à un exercice et non à une distraction.

L'adolescent lancé dans le monde avec un peu de latin, beaucoup d'inexpérience, une bonne garde en quarte et nn coup d'œil sâr, attend son premier duel avec une fiévreuse impatience. S'il n'arrive pas, c'est un vol qu'on lui fait

Et la vie entière s'écoule ensuite sous l'empire de cette conviction : qu'un duel est un accident aussi impossible à éviter qu'une tuile, détachée de la toiture, qui brise dans sa chute la tête du passant; que, sortant de chez soi dans des dispositions paciû'|ues, on peut rencontrer nne querelle et se trouver dans la nécessité de la vider ; | qu'aujourd'hui, demain ou plus tard on peut être forcé \

^ se battre, et on se battra, malgré toutes les considéra-

14 PHTâlOLOGlE

tions de famiDe» de fortune et de paternité; qu'an homme eo vaut un autre; et que tous les Fra^nçais sont égaux devant le canon d'un pistolet...

Ces apophthegmesy généralement admis, constituent par excellence le préjugé du point d'honneur. C'est parce que les Français les reconnaissent comme articles de foi qu'ils se battent gaillardement, avec conviction et sans être f nullement étonnés de se battre dans les conditions les plus déraisonnables et pour les motifs les plus extravagants.

Il y a de fort dignes gens auxquelles vous ne persuaderez jamais qu'un coup de chapeau oublié ou un regard trop fixement prolongé n'exigent pasd'humbles excuses ou l'échange de deux coups de feu. Il en est un bien plus grand nombre encore qui, tout en avouant qu'ils n'ont pas salué parce qu'ils n'ont pas vu, ou qu'ils ont regardé tout autre chose que le visage sur lequel il est interdit de porter une attention investigatrice, ne consentent, à aucun prix, à donner la moindre explication ou à faire la moindre excuse; ces sublimes entêtés préfèrent se laisser casser un membre à la honte d'avouer qu'ils ne méritent pas la sotte chicane qu'on vient leur faire.

(( Tout homme provoqué doit se battre. » Autre apophthegme d'une vérité aussi incontestable que la généralité de ceux sur lequel est établi le point d'honneur.

Et si vous me provoquez pour un enfantillage, pour un fait qui ne m'est point propre, à l'occasion d'un acte qui , ne vous regarde pas ? suis-je tenu d'aller vous tendre la gorge sous peine de déshonneur, à vous bretteur émérite, moi qui n'ai jamais touché un fleuret, dont le doigt n'a jamais pressé une détente ?

Non, certes, d'après les règles de la saine raison I

Oui, c'est hideux à dire ! aux yeux du monde, sous la loi du préjugé.

Toute question personnelle doit être résolue par des paroles publiques, par un écrit dont on use dans des limites

convenues, ou par les armes. Tel est le point de départ de la monomacbie. Puis on s*égratigne Tépiderme , afin de prouver à vingt personnes qu'on se soumet aux lois de rhonneur.

Certainement il n'est pas nécessaire de s'entre-tuer toujours. Dieu nous garde de soubaiter d'aussi funèbres catastrophes ! Mais enfin, quand on s'attaque les armes à la main, c'est dans le but incontestable d'attenter h la vie de son ad* versaire : ce qui est tout au plus concevable quand deux hommes se haïssent tellement que l'un des deux doive faire place à l'autre, et que la surface de la terre n'est pas assez large pour les supporter.

£h bien I les duellistes ont renchéri sur tout cela. On ne se bat pas pour se tuer ; fi donc I une semblable intention serait cruelle et discourtoise. On mesure, d'après la nature de l'objet en litige, la gravité du mal physique qui doit être produit : telle insulte demande un sang, deux sangs. Le d uejj umort est réservé pour les grandes occasions.

Après tout, chacun est juge dans son for intérieur du mal qu'il veut souffrir ou infliger. C'est une affaire d'appréciation personnelle ; on est libre de rendre le premier sang mortel, mais on est déshonoré pour une piqûre faite en dehors des conditions. Tant ce qui se rattache aux actes de force brutale est d'une Ic^que suivie ! L'injure ne mérite pas que vous frappiez deux fois, mais elle permet de tuer du premier coup ! Un pareil code , on le devine, n'a pas été fait par le Conseil d'État sous la présidence de l'Empereur ou de rarchichancelier.

Les injures sont classées comme des articles de loi ; il en est qui ne peuvent être pardonnées, d'autres demandent une vengeance implacable.

Le colonel D... y, un des plus terribles duellistes de la Restauration, s'était abrité un jour de pluie sous les galeries des Panoramas. Passe un jeune étudiant en médecine donnant le bras à sa maîtresse $ il s'imagine que le

colonel fixe insoleminenl les ><'>< applique immédiatement tia bo> vable brulalilé n'aTail aucune ei pardon.

Le colonel D... y lire froîi^ celle de l'homme qui vient di dit en la recevant :

— Vous ne savez ce ([iie homme : vous avez frappé le

A ce nom redoutable l'éti pendant il était plein de coi témoins désignés.

Afin d'égaliser un peu Ips < choisi; les adversaires éiaient | avec la faculté de faire feu li •■ brûle-pourpoint.

L'étudiant lève son arme, ny.

et le manque.

Le colonel s'avance à pas r<adversaire, il arrive jusqu'à s la poitrine et dit après avoir ,i

— Ce C4Eur ne bat pas lu homme qui va mourir !

Puis il appuie le canon di'. s< pauvre enfant et lui fait sauicj

L'étudiant qui périt ainsi :■■ une famille I,.. mais il avait h sa mort seule pouvait rëhabiiif' déshonoré. Les règles du puii;i

Écoutez p'utôt cet autre (.'X' i

M. de 5aint-:tlab..., geiiiiiii< une haute position, une grande sanu'. La faveur dont il jouti l'appelaient aux plus éminents vait certainement l'une des pi

- '<>i]s deux eslans à jeun. le quel ^11 serment de dire vérité, puis

Mi. \iii et viande.

jiL^, îIk faisoieiit apporter leurs ar- Tfloienl convenu»! et s'en armoicni iir^s parrains, choisis au nombre de

J'.l(.^uieIlt oindri; le corps d'huile et oiid et la barbe aussi.

:.iisoient représenter leui'saccu' y adjoustoieiit ou dimînuoienl ce ]>ujs ilscsloient mis dans le camp !i"}cclui, avec leurs quatre par- ■\ hf, autres à l'autre.

. ui advancées avec leurs parrains .■\]\), s'agenouilloient J'un devant

l'.ir les mains, les doigts entrelasiiiuij]ienoient derechef lenr cause

idiift'ssion de leur foy, conjuroieni

;iiiittQir une fausseté, juroient de Ici if, fraude, barat, ny malengin,

uMtoient leurs armes s'il n'y nianlii'iiL aux deux bouts du camp où ■-^cr, mettre encore à genouï, et iM;iiit finie, et les parties debout, .liiiluû^iit encor s'ils n'avoient autre ' respunce faite, se retiroient aux ip.

l'siarit sur les barrières criaient pour 1 ifS bous combattans, lesqueb à la 'lii'iii l'uncontrerantre. I^ vaincu, ii-'iu' sur une clayeen chemise, puis ■11' i.'i déclaré infâme, selon la quaiiiEiL' conduit à sou logis en triom-

colonel fixe iosolemment les yeux sur sa bien-aimée et il lai applique immédiatemeut un soufflet. Cet acte d^inconcevable brutalité n*a¥ait aucune excuse, ne méritait point de pardon.

Le colonel D... y tire froidement sa carte, demande celle de l'homme qui vient de lui faire un tel outrage et dit en la recevant :

— Vous ne savez ce que vous venez de faire, jeune homme : vous avez frappé le colonel D...y I

A ce nom redoutable l'étudiant demeure stupéfait. Cependant il était plein de courage; le duel est convenu, les témoins désignés.

Afin d'égaliser un peu les chances, le pistolet avait été choisi; les adversaires étaient placésà vingt pas de distance, avec la faculté de faire feu à volonté et de marcher jusqu'à brûle-pourpoint.

L'étudiant lève son arme, ajuste longuement D...y, tire et le manque.

Le colonel s'avance à pas comptés; il s'approche de son adversaire, il arrive jusqu'à son côté, lui met la main sur la poitrine et dit après avoir attentivement écouté :

— Ce cœur ne bat pas trop vite pour le cœur d'un homme qui va mourir !

Puis il appuie le canon de son pistolet sur le front du pauvre enfant et lui fait sauter la cervelle !...

L'étudiant qui périt ainsi avait une mère, des sœurs, une famille !... mais il avait frappé un homme au visage, sa mort seule pouvait réhabiliter celui que son action avait déshonoré. Les règles du point d'honneur sont inflexibles.

Écoutez p'utôt cet autre exemple :

M. de Saint-Mab..., gentilhomme de la chambre, avait une haute position, une grande fortune, une illustre naissance. La faveur dont il jouissait, son mérite reconnu l'appelaient aux pluséminents emplois; l'avenir lui réservait certainement l'une des premières places de l'État

•^wirm

Malgré ces avantages, M. de Saint- Mab... n'avait que des amis et point de jaloux; son caractère était si affable, ses habitudes si douces et si polies, son cteursibon, que personne n*enviait les avantages dont il était pourvu, et que les faveurs du hasard, si généralement blâmées , ne trouvaient, cette fois, que des approbateurs.

M. de Saint-Mab... fut chargé, un jour, de transmettre un ordre à un officier supérieur de service aux Tuileries. L'ordre, mal compris, mal interprété, ne fut pas exécuté régulièrement ; Tofficier, pour se disculper, voulut rejeter la faute sur M. de Saint-Mab... Une contestation s'éleva entre eux au salon de service, devant vingt personnes, et l'ofGcier, comme dernier argument, appliqua un soufflet à M. de Saint-Mab... pour terminer la discussion.

Un duel était inévitable ; il fut convenu qu'il aurait lieu. Le provocateur, habile dans le maniement des armes, habitué aux rencontres particulières, était ce qu'on appelle vulgairement « une fme lame. » Les amis de M. de Saint-Mab... l'engagèrent à demander le pistolet; il s'y refusa formellement, « Tépée étant, disait-il, l'arme véritable d'un gentilhomme. » Il exigea en outre que les personnes présentes au salon de service quand il avait été outragé vinssent sur le terrain pour être témoins de la manière dont il vengerait son honneur.

Cette confiance en soi, cette certitude du triomphe, rassuraient médiocrement les amis de M. de Saint-Mab... Ils connaissaient son inexpérience de l'escrime , ils savaient que dans le cours de sa paisible carrière jamais il n'avait eu besoin de regretter cette lacune de son éducation.

Le roi daigna s'interposer personnellement; il voulut étouffer l'affaire. M. de Saint-Mab... ne consentit aucun attermoiement, refusa toutes les excuses, exigea le combat prompt, public et sérieux. Son adversaire, qui jusquelà avait témoigné un vif repentir de son emportement et

concédé tontes les réparations qu'il est possible de consentir sans bassesse, se montra fort irrité à son tour et déclara qu'il ne ménagerait pas un antagoniste aussi entêté.

Telles étaient les dispositions des parties lorsqu'on se rendit au bois de Boulogne.

Indépendamment des parrains habituels dont l'usage a déterminé le nombre, l'aÛée choisie pour le combat était occupée par une grande quantité de témoins officieux, les spectateurs de l'outrage, que M. de Saint-Mab... avait invités par lettres circulaires, connue on fait à un bal on à un repas.

Le combat ne pouvait être ni long ni acharné, la victoire ne devait pas demeurer longtemps incertaine entre un maître habile et un profane qui ignorait même le premier précepte à l'aide duquel on se fait un bouclier de l'arme offensive.

Cependant le résultat fut différent de ce qu'on devait attendre.

M. de Saint-^Mab. •. se précipita sans règle, sans méthode, mais avec la force d'un lion, avec l'impétuosité de la foudre. L'ofQcier étonné voulut rompre d'une semelle, et l'épée, qui sans ce mouvement l'aurait passé, vint l'atteindre près du cœur, ressortit au milieu de l'épine dorsale, tandis que la coquille de la poignée rendait un son mat et sourd en frappant rudement les parois de la poitrine.

L'officier tomba mort sans prononcer un seul mot, sans pousser un soupir...

M. de Saint-Mab... restait debout auprès de lui, son arme à la main, l'œil fier et brillant, ne paraissant ni étonné ni chagrin d'une victoire dont il avait eu la conscience, la volonté.

U regardait son ennemi étendu mort i ses pieds, il examinait surtout la blessure qu'il venait de faire, plaie bleuâ-

tre et toméfiée dont le sang ne s'échappait pas , car on s'était servi d*épées triangnlaires, à lames fines et acérées, qui permettent aux chairs de se rapprocher après la perforation et produisent ainsi un épanchement presque toujours incurable.

On voulut entraîner M. de Saint-Mab..., il repoussa du geste ceux qui s'empressaient.

Puis se baissant sur le cadavre qu'il venait de faire, il plongea les doigts dans la blessure, sa réhabilitation aux yeux du monde, son crime devant Dieu !

On crut qu'il prodiguait au vaincu des soins, hélas! inutiles, qu'il appelait au dehors le sang qui étouffait la victime.

Non!... il se redressa... et du sang qu'il venait de recueillir, il se frotta le visage en disant :

— Messieurs, trouvez- vous que mon soufflet soit bien lavé?...

Puis il revint à la cour, reçut les félicitations de ses égaux, les encouragements des plus irréprochables braves. On le considérait comme un héros; il fut l'objet d'une curiosité respectueuse ; mais le digne gentilhomme appréciait de plus haut l'action qui le glorifiait. — Bientôt il quitta le service du roi pour se consacrer tout entier à la religion, et il demanda pardon à Dieu de la concession consentie au préjugé et au soin de son honneur

L'exécution faite par le colonel D...y, l'ablution sanglante de M. de Saint-Mab... dénotent une cruauté réfléchie réprouvée avec horreur par le sentiment de mansué . tude instinctive que Dieu a placé au fond du cœur humain. Et cependant ces meurtres ne furent point blâmés, la considération des homicides ne souffrit aucune atteinte, ils grandirent au contraire dans l'opinion en raison de Tétrange férocité dont ils avaient fait preuve. Car ils avaient reçu de ces injures dont il faut tirer soi-même une

suprême vengeance. Ainsi veut le monde : Toffensé doit se faire à la fois juge et bourreau : juge, il applique la peine la plus sévère ; bourreau, il l'exécute avec une rigoureuse froideur. L'épée ne doit être dans sa main que le glaive de la loi.

£t quand un galant homme s'est trouvé malheureusement entaché par une de ces souillures de hasard que la prudence ne permet pas toujours d'éviter, on lui sait gré d'infliger un châtiment mortel à celui qui a tenté l'assassinat de son honneur.

La loi est impuissante; un procès correctionnel ne répare pas le tort causé à la réputation ; la compensation pécuniaire est jugée honteuse. Le préjugé dominant pervertit tellement les imaginations que le battant condamné ne subit pas la moindre atteinte dans sa considération et que le battu reçoit par le jugement qui lui alloue des dommages-intérêts un brevet d'infamie, dûment enregistré.

Cette contradiction absolue entre le texte de la loi et l'opinion publique est d'autant plus extraordinaire que l'origine du duel est essentiellement judiciaire.

Dans les temps barbares, les familles faisaient la guerre pour des vols, pour des meurtres; pour des privilèges, pour des injures. Peu à peu cette coutume fut modifiée; afin d épargner la vie d'un grand nombre et de maintenir, autant qu'il se pouvait, la paix pubhque troublée par les luttes de peuplade à peuplade, on imposa certaine règles qui devinrent loi usagère; la force brutale décidait toujours le fond de la question, mais cette force était employée seulement entre les parties le plus directement intéressées; le combat avait lieu avec l'autorisation du magistrat, sous les auspices de la religion.

La superstition faisait croire que Dieu laissait infailliblement triompher le parti de la justice, le vaincu succombait, non sous les coups d'un adversaire plus fort ou plus habile, mais sous le jugement de la Divinité.

An moyen âge cette coutume était dans toute sa force. Les épreuves du feu, de l'eau, de Ja croix, venaient de tomber dans un complet oubli; les preuves négatives n'étaient p]us admises même par les tribunaux ecclésiastiques; toute accusation était un appel qui amenait Tinculpé dans la lice.

Sous le règne de saint Louis le combat judiciaire était permis pour les réclamations excédant douze deniers. La coatume d'Orléans autorisait le combat pour toutes demandes de dettes; mais Louis le Jeune modifia chari'ablement le texte de cette loi en ordonnant qu'on ne se battit plus pour une somme moindre de cinq sous.

Bien plus encore, on se battait sur un incident, sur un interlocutoire, et le fond du procès éta't réservé dans ces luttes inattendues servant à résoudre une question partielle; on se rebattaît sur le point principal; on pouvait ainsi hC battre grand nombre de fois a\ant d'amener un jugement valable, une décision exécutoire.

Dans les procédures où la preuve testimoniale était admise, une déposition défavorable pouvait être annihilée par un appel fait au témoin. L'infortuné témoin, tout désintéressé dans la question, était obligé de s'aller battre; s'il succombait, sa déposition était jugée fausse et calomnieuse et le prévenu déclaré innocent. Le prévenu, vaincu par un témoin, ne pouvait coutbattre de nouveau sur le chef principal d'accusation ; les charges orales accumulées contre lui avaient alors leur effet. Ce qui indique que les faommrs processifs de cette époque devaient être bien musclés et habiles dans le maniement des armes.

« Femme ne se puet combattre, » dit la coutume de Beauvoisis. Un mineur de quinze ans ne pouvait non plus descendre en champ clos. Mais comme il eût été injuste de priver les enfants et le beau sexe du droit d'accusation et de défense nécessaire aux intérêts privés, on admit la substitution de combattants plus virils, nommés cham-

pions, qui prenaient leur lien et place dans la Intte et dont la victoire ou la défaite entraînait le gain ou la perte du procès qu'ils s'étaient chargés de soutenir.

Quand les champions combattaient pour un crime capital on plaçait les parties dans un lieu d'où elles pouyaient suivre la bataille ; chacune d'elles était ceinte de la corde qui devait servir à son supplice si son tenant-lieu était vaincu.

Le champion qui succombait avait le poing coupé, « afin, est-il dit, que le champion ne soit tenté de trahir » sa cause par mauvaiseté ou autrement et qu'il la sous- » tienne de son mieux. »

Les abbayes et les monastères avaient des champions qui défendaient, les armes à la main, les droits de la communauté. Bientôt cette tolérance de la substitution d'un tiers dans les questions personnelles dégénéra en abus. Beaumanoir rapporte avoir entendu dire à un seigneur de loi : « Qu'il y avait autrefois en France cette mauvaise cou- » tume, qu'on pouvait louer pendant un certain temps » un champion pour combattre dans ses affaires. » Le duel judiciaire n'était donc qu'une affaire et les champions rien autre chose que des coupe-jarrets qui, moyennant un prix convenu, intervenaient à la force du poignet dans la plus mauvaise querelle.

Les termes dont on se servait, conservés en partie dans le langage barbare de la procédure moderne, indiquent l'origine toute judiciaire du duel.

Ainsi les avoués existaient il y a bien longtemps. Seulement, l'avoué d'un monastère, d'un évêché, grossoyait avec la pointe de sa lance et assignait seulement à comparaître en champ clos. Remarquons en passant que la seule différence existant entre les avoués ecclésiastiques et les vidâmes, consistait dans le rang et dans la naissance ; le vidame était un puissant seigneur qui protégeait bénévolement l'église, l'avoué un seigneur d'ordre moins élevé

qui, en échange de son concours actif, recevait certains ayantages.

Le comte avait un avoué qui rendait la justice en son nom et descendait dans la lice lorsqu'on faussait la cour de son seigneur. Fausser la cour n'était rien autre chose qu'interjeter appel ou rec^ourir aux tribunaux du roi pour déni de justice. Dans le premier cas c'était déclarer que le juge avait menti, dans le second qu'il avait mal agi. De là combat.

Mais le fausseur qui avait appelé son juge pouvait perdre le procès dans le combat et jamais le gagner, puisque la bataille avait lieu sur un incident Le fond restait donc indécis et donnait lieu à un second combat entre les deux parties directement intéressées. Seulement le fausseur avait le plaisir de se battre deux fois.

Montesquieu prétend que de cette singulière procédure Tient la formule qui sert encore au prononcé des arrêts : ff La Cour met l'appel au néant; la Cour met l'appel et ce » dont a été appelé au néant. » Son opinion est corroborée par ce fait cité dans l'excellent ouvrage de M. de la KocheFlavin, Des parlements de France^ que la chambre des enquêtes ne pouvait user de cette forme de prononcer dans les premiers temps de sa création.

Une lettre curieuse écrite par Sully à Henri lY en 1605, et suivie d'une sorte de mémoire succinct, mérite d'être rapportée en entier ; elle éclaircit la question :

« Sire,

» Ayant appris par vos préceptes et enseignemens que » les choses bonnes et bien faites ne sç4iuroient trop sou- » vent renouveller ny ramentevoir, je supplieray vostre » majesté d'avoir agréable que je lui dit couune, se faisant » tous les jours dans la cour de l' Arsenac, suivant vostre • intention, des courses de bagues et autres exercices, > pour retirer vostre noblesse des débauches et de l'oisi-

» veté, et la faire employer aux choses vertueuses, je sufe » sorti cette après- disnée de mon cabinet, fort à propos'^' P*^" » pour les voir, d'autant que j'ai einpesché deux que» elles ^î''-^ » pour un rien, qui estoient prestes à se former. Et poui''^'^" » ce qa*\ y en aeu lesquels, sur ce que je leur ay dit, oDt » fait les ignorans de vos édits contre les duels, j'ay es-^^ » timé qu'il ne seroit point mal à propos, sur ce sujet, de 1"^^' » les faire publier derechef, voire tous les commence-'^'-' » mens de chaque année, dans les cours du Louvre, du*'^^ » Palais, de TArsenac, et autres lieux publics. Je sçay biea '^'^ » que vous estes vaillant et courageux, que vous aimez'f^' » ceux qui le sont, que vous le devez faire et en avez be-''^^' » soin ; mais ceux qui ont des querelles m'excuseront si^ » je leur disque celles qui sont recherchées, sont plutost^^ » marques de lascheté que de harditsse, d'autant que ja-^^^^ I) mais la vraye valeur ne fust joincte avec le mespris de' '^ » Dieu et l'inhumanité ; et doivent, ce me semble, ceux '^' » aux quels les doigts démangent trop, aller chercher les * ^^ » lieux honorables pour les exercer, où Ton apprend le ' » mestier de la guerre , et d'autant que quelqu'un qui a ^i » voulu faire le vaillant en se louant plus que les autres, a ' * )> répliqué qu'il y avoit longtemps que les duels estoient en ^ » usage, et qu'autrefois toutes sortes de personnes de ^ » quelque éminente qualité, les permettoient en France. ^ » Or, craignant que quelques-uns, sur un tel ouy-dire, - » ne voulussent essayer de vous porter à des indulgences » hors de saison, si vostre Majesté n'estoit esclaircie que 9 par les formes qui s'observoient en telles permissions, » le mal seroit bien moindre que la négligence, à ne chas- ^ » tier pas de peines civiles, sans exception, toutes paroles » offensives, et aQn que vostre Majesté soit mieux esclair- » cie de cette vérité, j'en ay fait un recueil, l'abrégé de » ce que j'en ay pu sçavoir, que je luy feray voir quand ^ » elle voudra.

> Extrait pour Vantiquité des duels, des matièrefi pour

9 les quelles ils esUnent permis, et de la forme qui s'ob- » servait en l'exécution,

» Premièrement, il se vérifie par plusieurs autheurs, » lettres, actes et registres que les duels sont de grande » antiquité, et qii*en causes civiles, aussi bien que crimi-

> neiles, i*on estoit admis à présenter gages de bataille et » que tels diiïérendj^ se vuidaieut souvent par les armes.

» 11 se trouve que dès Tan 855 le concile de Valence fit

> un décret contre les duels et en deflendit les pcrmis- » sions.

» Il se trouve aussi que du temps de Lothaire, la prati- » que des duels estoit fort fréquente, et que luy mesme I » remit le divorce qu*il vouloit faire de sa femme, à la dé- » cision des arn)es, et présenta gages de bataille, quoy » que le pape Micolas luy fit grande instance du con- » traire.

» Sigisbert récite que du temps de Tempereur Othon I" » un point de droit concernant la représentation en suc- » cession de ligne directe, fut vuidépar les armes.

» Yves, évesque de Chartres, escrivit à celui d'Orléans, » pour Tadmonester de ne recevoir plus de gages de ba- » taille, ny permettre qu'aucuns différends se vuidassent » par les armes.

9 II se trouve une autre lettre dudit Yves à Guillaume^ » archidiacre de Paris, l'admonestant de ne tolérer gages » de bataille es différends, pour causes civiles.

» Il se trouve une autre lettre dudit *Yves, reprenant » Raimbert, arcbevesque de Sens, pour ce qu'il avoit to- » 1ère gages de bataille pour une teneure féodale.

ti 11 se trouve une ordonnance royale faisant deffences » an prévost de Paris et baillif d'Orléans, de recevoir ga- » s:es de bataille pour différends en causes civiles, niais

26 PHTSIOLOGns

» seulement en cinq cas, trahison, rapt, incendie, assas- » sinat et fart nocturne.

» Le roy Sainct Louys fut un des premiers qui deffen- » dit absolument les duels ; mais Taccoustumance estoit » tellement invétérée que l'ordonnance en fut souvent en- » freinte.

» Philippe le Bel, son petit-fils, renouvella Tordonnance » Tan 1303; mais depuis à cause des fréquents assassî- » nats faits en secret , il permit gages de bataille en qua- » tre cas, sçavoir : félonie, trahison, violement et incendie.

» Depuis le dit Philippe fit deffences que nuls évesques, » seigneurs , ny juges, ne receussent gages de bataille, » réservant à sa personne la permission de telles preuves » par armes.

» La forme de procéder en cas de gages de bataille et » de vuider les différends par armes, estoit telle que s'en- » suit en France, Espagne et Angleterre.

» Premièrement la partie accusante faisoit convenir » l'autre devant le seigneur ou juge, formoit sa plainte, » et à faute de preuves, offroit de maintenir son dire par » les armes, et lors jettait son gage.

» Le défendeur usoit de tels contredits que bon luy » sembloit et, s*0 manquoit de preuve, il jettoit aussi son » gage.

» Lors toutes les deux parties ayant affermé leur dire » véritable, et estre prests de le justifier par armes, le » terme en estoit remis à deux mois, pendant le premier » des quels ils estoient livrez entre les mains de leurs amis » réciproquement, les quels s'estant obligez de les repré- » senter , les conjuroient et admonestoient journellement de » ne perdre leur corps et leur âme en soustenant opi- » niastrement une fausseté.

» L'autre mois estoient mis en prison fermée, et là ad- » monestez par gens d'église , de ce qui est dit ci-dessos.

» Plus, le jour estant venu, ils se présentoient dès le

» matin devant les juges tous deux estans à jeun, le quel 9 leur faisoit faire nouveau serment de dire Térité, puis » leur estoit présenté pain, Tin et Tiande.

» Estant ainsi préparez, ils faisoient apporter leurs ar- » mes des quelles ils étoient convenus et s'en armoient » devant le juge et leurs parrains, choisis au nombre de » quatre, les quels leur faisoient oindre le corps d*huile et » couper les cheveux en rond et la barbe aussi.

» Après, les parties se faisoient représenter leurs accusations et deffences et y adjoustoient ou diminuoient ce » que bon leur sembloit, puis il^ estoient mis dans le camp » fermé par les gardes d'ycelui, avec leurs quatre par- » rains, les uns à un bout, les autres à Tautre.

» Lors les parties s'estant advancées avec leurs parrains » jusqu'au milieu du camp, s'agenouilloient l'un devant » Tautre, se prenoient par les mains, les doigts entrelas- » sez, et là juroient et maintenoient derechef leur cause » estre bonne, fai.'oient confession de leur foy, conjuroient » l'un l'autre de ne maintenir une fausseté, juroient de 9 n'user de magie^ sorcelerie, fraude, barat, ny malengin, » pour obtenir la victoire.

» Lors les parrains revisitoient leurs armes s'il n'y man- » quoit rien, les ramenoient aux deux bouts du camp où » ils les faisoient confesser, mettre encore h genoux, et » prier Dieu. L'oraison estant finie, et les parties debout, » les parrains leur demandoient encor s'ils n'avoient autre » chose à dire, et leur responce faite, se retiroient aux » quatre coings du camp.

» Après les héraults estant sur les barrières crioient pour 9 trois fois : laissez aller les bons combattans, lesquels à la » troisième voix, couroient l'un contre Fautre. Le vaincu, » mort ou vif, estoit traisné sur une claye en chemise, puis » après pendu ou bruslé et déclaré infâme, selon la qua- » lité du crime ; et l'autre conduit à son logis en triom- 9 phe, et son dire confirmé par arrest

» £n Allemagne il y avoit trois lieux, principaux nom- » mez par ordonoance des roys et empereurs, pour l'exé- » cution de tels duels, à sçavoir, Wirisbourg en la Fran- 9 conie, Onspach et Halle eu Suaube, aux quelles les » cérémonies qui s'y observoient, estoient en quelque » sorte différentes de celles cy-dessus et mesmes n*esloient » pas semblables en tous les trois lieux ; mais à cause qu'il » y a peu à dire je me contenteray de transcrire celles de » Halle, qui sont telles : ces combats estoient permis seu- » lement aux gentils hommes et chevaliers, et observoit- » on en cette espreuve telle forme de procéder, etc.

» Après que Ton avoit ainsi pourveu à toutes ces cho- » ses, le hérault faisoit ces trois cris en cette sorte, laissez » aller les bons combattans ; au troisième des quels ils sor- » toient de leurs maisonnettes, et alloient au combat. Ce- )} luy qui estoit navré et se rendoit à son ennemy, estoit » infâme toute sa vie, et ne luy estoit permis de couper sa » barbe, de posséder aucun honneur ny charge, de por- » ter aucunes armes, ny de monter jaipais à cheval ; mais » celuy qui estoit tué dans le camp en combattant, sans » s*estre voulu rendre , estoit enseveli honorablement, et » le vainqueur mené en triomphe en sa maison, et déclaré » véritable et capable de tous honneurs, charges et offices.

» L'an de nostre Seigneur, etc.

» Maximilian de Béthdne. » *

L'ensemble des précédents , que nous avons résumés aussi brièvement qu'il nous a été possible, prouve que le duel judiciaire n'était rien autre chose qu'une procédure grossière et brutale, une manière sauvage de trancher les questions que l'esprit n'avait pas assez de force pour décider.

Que deviendraient nos avoués et nos avocats s'ils étaient obligés de s'aller battre pour les procès qu'ils ont mission de soutenir !

Et penser que, juste au milieu du dix-neuvième siècle.

la nation la plus spirituelle remet au hasard la décision de questions d'une éternelle vérité I Qu'elle s'en rapporte au jugement de Dieu ! Qu'elle a recours au duel judiciaire ! Qu'elle s'escrime à l'iustar des seigneurs féodaux !

Si elle veut absolument se battre, comme de hauts barons, qu'elle se soumette au moins aux règles inexorables du champ-clos : le vaincu perdait son cheval et ses armes, il était traîné par les pieds hors de la lice, puis pendu haut et court, à moins qu'il n'eût la tête tranchée.

Adjoignez au moins une pénalité au jugement divin ; et si vous voulez le duel, adoptez aussi la pendaison et la décapitation qui en était l'annexe indispensable.

D'ailleurs on est trop véritablement croyant de nos jours, pour admettre ainsi, sans conteste, le jugement de Dieu dans les plus misérables affaires de la vie. L'intervention de la puissance éternelle se manifeste par les merveilles de la création ; le comble de l'audace et de l'orgueil humain est d'avoir voulu la faire descendre jusqu'aux in téréts individuels.

Nous lisions dans un recueil anglais :

-i Une jeune artiste dramatique, miss Leggatt, avait été condamnée à la dernière session correctionnelle de Leeds à six semaines d'emprisonnement pour vol d'un violon, qu'on l'accusait d'avoir enlevé de l'orchestre. La délibération du jury avait été fort longue. Les jurés se trouvant également partagés, ils prirent l'étrange résolution de décider l'affaire par le sort.

» On mit dans un chapeau deux fragments d'un tuyau de plume d'inégale longueur. Le plus grand dnvait indiquer l'innocence de l'accusée, et l'autre sa culpabilité : le jugement de Dieu, si Ton peut l'appeler ainsi, s'éiant prononcé contre miss Leggatt, le chef du jury est veuu hardiment déclarer devant la cour que, par un verdict unanime, elle et it reconnue coupable.

» Les conseils de l'accusée ayant eu connaissance de ce

80 PiroiOLOGIB

qui s'était passé, ont rédigé un mémoire pour demander h grâce de miss Leggatt. Le ministre de l'intérieur a pris des informations.

» Les jurés, consultés séparément, ont présenté des versions différentes, mais qui s'accordaient sur le fond» savoir, que l'unanimité du jury n'existait pas en réalité, et qu'ils s'en étaient rapportés au sort pour prononcer sur la liberté et l'honneur d'une accusée. En conséquence, grâce entière a été accordée à miss Leggatt, et elle a été mise en liberté. »

Il est un exemple contemporain qui rentre mieux encore dans notre sujet ; le voici :

Chacun se rappelle qu'en 1828 il y avait à Paris un banquier riche, hospitalier, fastueux, dont les fôtes étaient citées, dont les réceptions avaient un grand éclat La meilleure compagnie tenait à être admise chez lui ; ses salons avaient d'autant plus d'éclat que M"* ***, sa femme, jeune, élégante, spirituelle, excessivement jolie^ en faisait les honneurs avec un grâce parfaite, une coquetterie charmante.

]jl|m« *** j|^3|{ autant de raison que d'esprit^ autant de vertu que de beauté, cependant la calomnie, -*- à quoi ne s'altaque-t-elle pas! — voulut la flétrhr de son souffle empesté. Quelques sourdes rumeurs circulèrent d'abord; les méchants et les envieux les accueillirent avec empressement; M"" *** était parfaite, elle excitait d'implacables jalousies. Bientôt le banquier reçut une lettre atroce, faite pour détruire son bonheur domestique; on affirmait que M. de M... éuit l'amant de M"* ***, et l'on groupait autour de cette assertion menteuse un réseau de faits, insigniQants en eux-mêmes, mais qui, habilement réunis, faisaient naître de fâcheuses présomptions et semblaient même offru* de certaines probabilités. Bien entendu cette lettre était anonyme.

Le banquier voulut brûler la feuille écrite qui lui avait

W WMU 31

été adressée, l'anéantir, n'y plus songer, U adorait sa femme, il ne doutait pas d'elle ; il était sûr de M. de M... , c'était un de ses meilleurs amis.. . Pourquoi se préoccuper d'une dénonciatioh dont l'auteur n'osait se révéler? quel cas peut-on faire de ces assassins moraux qui se cachent pour commettre le crime, comme les assassins vulgaires pour frapper la victime? ceux-ci volent l'or, ceux-là l'honneur, lequel est le plus coupable ?

Cependant le banquier se gardait bien de détruire la calomnieuse missive; il la relisait sans cesse ^ il la commentait avec soin ; il buvait à petits coups le poison qui détruisait le principe de son bonheur et de sa vie.

Enfin^ brûlé par le chagrin et les tourments jaloux, le banquier résolut de se confier à ses plus intimes amis, à ses parents. L'écriture de la lettre qu'il ne savait à qui attribuer pouvait être reconnue , d'autres sauraient peutêtre mieux qne lui constater de quelle main émanaient ces pages perfides et offensantes. Il réunit une sorte de tribunal de famille, auqpel M. de M... fut convoqué. Le banquier, par un singulier phénomène que présente souvent la jalousie, ne croyait pas aux faits énoncés, ne soupçonnait pas M. de U... Nommé.dans la lettre, dénoncé par le calomniateur, M. de M... avait intérêt à déchirer le voile sous lequel se cachait le correspondant anonyme; il se trouvait partie intéressée dans la triste affaire où il avait été mêlé à son insu ; le banquier crut remplir un devoû* de loyauté en le faisant intervenir directement.

Quand les personnes mandées furent réunies, le banquier exposa les faits, produisit la lettre anonyme qu'il fit passer sous les yeux des assistants en interrogeant leurs souvenirs pour savoir s'ils reconnaissaient l'écriture.

A l'instant même, sans hésitations, plusieurs assistants déclarèrent que la lettre ne pouvait avoir été tracée que par un M. J... , hôte assidu de l'hôtel du banquier, l'un des plus galants admirateurs de la beanté de M"^ **\

M. J.. . était en relations suivies avec la plupart de ceux qui composaient le conseil de famille; il avait entretenu avec eux, durant plusieurs voyages, des correspondances suivies.

On alla quérir ses lettres; celles-là étaient signées. On compara, on confronta, on se livra à un examen minutieux d'où ressortit clairement la culpabilité de M. J. . . .

L'écriture était du même caractère, les lettres formées sur le même modèle ; les alinéa commençaient à égales distances, les majuscules étaient pareilles ; bien plus encore, le papier était d'une qualité particulière qu'on retrouvait dans la pièce de conviction et dans les pièces de comparaison, la manière de plier et de cacheter était identique. On ne pouvait se tromper devant une aussi parfaite similitude, M. J... était le coupable.

Quant aux motifs moraux, on les expliquait par un amour dédaigné, par un désir d'ignoble vengeance. Toutes les circonstances venaient appuyer le fait matériel basé sur une preuve.

Le banquier voulait demander satisfaction à M. J.... Le conseil de famille s'y opposa formellement : l'honneur de M"^ *** était trop pur pour devenir l'objet d'un soupçon ; il ne fallait pas le compromettre en prenant au sérieux une action si basse qu'elle ne pouvait l'atteindre. Le banquier dut se soumettre et obéir aux juges qu'il avait choisis ; mais il exigea au moins qu'on ne laissât pas ignorer à M. J... qu'il était découvert.

Cette demande était trop juste pour ne pas obtenir Tassentiment général; il fallait faire savoir à M. J... que sa conduite lui valait le mépris universel.

Restait à faire choix du messager. M. de M... se proposa, il fut accepté; signalé comme coupable, intéressé dans la question, il devait mieux que tout autre faire comprendre au calomniateur l'indignité de son action et le

mmm^'mmm^mfr'^^^^mmmimmmm^fm

DU DDEL. 33

confondre par la subite révélation de la lumière dont on avait su illuminer ses machinations ténébreuses.

M. de M... partit pour exécuter la mission qu'il avait solicitée. C'était un jeune homme ardent, emporté, violent même quand ses passions étaient en jeu.

Depuis longiemps il existait entre lui et M. J... une secrète rivalité ; ils s'empressaient tous deux autour de M"" *** ; ils étaient également beaux, également riches, également bien posés dans le moBde, ils devaient se détester. Ils nourrissaient en effet une antipathie secrète, qui n'avait besoin que d'une occasion pour éclater et dégénérer en haine cordiale.

Aussi M. de M..., au lieu d'exposer les faits avec mesure et convenance, s'emporta en injures et en menaces. M. J... répondit très-vivement tout en repoussant l'accusation portée contre lui ; il prolestait n* avoir pas écrit la lettre anonyme et malmenait fort celui qui était venu lui en parler.

Une scène fâcheuse, entremêlée de démentis et d'injures, ne pouvait se terminer que par une provocation. Rendez-vous fut pris pour le lendemain. Les choses furent régulièrement menées par les témoins, et M. J... reçut un boa coup d'épée :

— Vous m'avez blessé, dit-il pendant que ses témoins le relevaient, mais je tiens à ce qu'il soit constaté que je n'ai, point écrit la lettre qui a motivé notre querelle.

— Vous avez tort de nier, répondit M. de M..., car je veux obtenir de vous l'aveu de votre faute, je veux que vous en fassiez des excuses aux personnes que vous avez offensées.

— Non, certes; je ne prendrai pas la responsabilité de toutes les fanges que vous m'imputez et dont vos accusations seules m'ont donné connaissance.

— Alors, guérissez; nous nous battrons encore une fois.

34 PHTSIOLOGIE

— Souhaite 1 nous recommencerons.

On emporta M. J... ; fl se fit soigner par les meilleurs chirurgiens, la plaie se cicatrisa rapidement.

Dès les premiers jours de la convalescence, les témoins de M. de M... étaient venus le trouver, et rendez-vous avait été pris.

Ils se battirent une seconde fois; M. J.., reçut un second coup d*épée :

— Voulez-vous avouer ? demanda M. de M.,,.

— Certes, non I

— Alors nous recommencerons.

— Bien !

Il en fut ainsi durant toute une année. Ils se battirent onze fois. M. J... reçut onze coups d'épée. L'infortuné M. J... ne quittait le lit que pour aller au bois de Boulogne, où il recevait une blessure qui le renvoyait dans son lit jusqu'à la blessure nouvelle. Le sort des armes lui fut toujours fatal ; il n'eut pas une seule fois ravantage5 et M. de M..., bien que d'une adresse ordinaire, triomphait, sans difiBculté aucune, de son malheureux adversaire.

Cette affaire devint publique et fit grand bruit ; tous les salons de Paris s'en occupèrent Les victoires successives de M. de M..., les défaites constantes de M, J.c. parurent extraordinaires, surhumaines, marquées du sceau de la puissance du ciel.

Le fond de l'affaire était connu ; on savait l'histoire de la lettre, les dénégations obstinées de M. J..., la persistance de M. de M... à obtenir un aveu. On commenta toutes les circonstances, on chercha à former un jugement, et Topinion générale, toujours sympathique au plus fort, condamna impitoyablement M. J.... C'était un homme à ne plus voir^ faux et fourbe, dangereux pour ses amis, pour ses simples connaissances, d'un contact compromettant : il fut mis au ban de la société.

Le grand argument , l'argument sans réplique était tiré

ipi"w^^^5B^^^^^^B^^^^e^~"i^"^^^^'-*^^*

ip^

00 BOfel. 3S

des onze coups d'épéè. Onze coups d'épée I voilà une rai^ son irréfutable I

— Pourquoi aurait-il été frappé chaque fois s'il n'est pas coupable ? se disait-on. Évidemment la Provfdence favorise la bonne cause et manifeste sa puissance en protégeant le juste. C'est un exemple de la sagesse de nos pères , un miracle devant lequel la raison doit s'incliner; c'est le jugement de Dieu !

M. J... ne voulut pas admettre ce jugement; il se voyait honni, déconsidéré, perdu de réputation ; cependant il se sentait fort de son innocence, et, abandonnant l'arène du daei judiciaire qui lui avait été fatale, il en appela prosaïquement au tribunal de première Instance du département de la Seine.

M. J..^ choisit heureusement pour avoué M* Gauthier, an homme de loi de la vieille roche, probe, travailleur, s'identifiant aux intérêts de ses clients. M® Gauthier, séduit par la singularité romantique de la procédure, s'y consacra tout entier.

L'affaire J... contre de M... fut donc poussée dans les règles prescrites par le Code. On posa des conclusions, le tribunal écouta les plaidoiries et nomma des experts en écriture pour vériûer les pièces et décider juridiquement si M. J... avait ou non écrit la lettre anonyme. Les experts désignés par le tribunal étaient deux illustrations calligraphiques, MM. Brard et Saint-Omer, les classiques des fioritures à main-levée.

— A quoi peut servir le procès ? disait le public toujours spirituel ; nous avons vu cent lettres de J. . . , nous les avons comparées à la lettre anonyme, c'est la même main. D'ailleurs J... a reçu onze coups d'épée, le duel judiciaire l'a condamné, le tribunal civil ne saurait l'absoudre.

Le rapport des experts détruisit l'opinion si bien enracinée. MM. Brard et Saint-Omer démontrèrent que la lettre anonyme n'émanait point de M. J.. . ; il y avait une

telle différence dans les panses d*a, une telle expression dans les barres de t , une telle variéié de pleins et de déliés, que des yeux ignorants, inexpérimentés, barbares, avaient seuls pu se laisser prendre à une similitude apparente. Les hommes de Tart ne s*y trompaient pas ! Ils appuyèrent leur opinion de raisons si claires et si convaincantes que chacun dit à son voisin : — Gomment, diable ! avez-vous pu attribuer cette maudite lettre au pauvre J.. .? Quant à moi, j*ai toujours prétendu que sa bâtarde était moins penchée et n'avait pas de ressemblance avec le foc simile de la dénonciation que vous savez bien !...

Une circonstance particulière influa d'ailleurs sur le revirement de Topinion : quelques jours avant le prononcé du jugement, une an)ie de M*"' ***, atteinte d'une grave maladie et se sentant en danger, avoua hautement qu'envieuse de la position de la femme du banquier, e\U avait écrit, poussée par la jalousie, la lettre qui avait fait tant de bruit; elle se repentait et voulait obtenir son pardon.

Cette déclaration, le rapport des experts, le jugement du tribunal disculpèrent complètement M. J.... '^Chacun vint lui serrer la main et chercha à lui faire oublier les chagrins causés par d'absurdes préventions.

J... alla droit à M. de M. .. :

— Monsieur, lui dit-il, pendant trois ans vous avez empoisonné ma vie , onze fois vous avez percé mon corps... À mon tour d'exiger de vous un aveu et des excuses ; si vous refusez, maintenant que la vérité est clairement établie et que nul ne doute de mon droit, nous ferons un dernier appel aux armes, nous nous soumettrons une dernière fois au jugement de Dieu.

— Monsieur, je suis aussi entêté que vous, je n'avoue ni ne me rétracte jamais... je vous donnerai encore onze coups d'épée si cela peut vous être agréable, c'est tout ce que je puis faire pour vous.

Le lendemain une douzième rencontre eut lieu an bois

(le Boulogne, à la même place, avec les mêmes épées, devant les mêmes témoins.

M. de M... se présentait plein de confiance, croyant d'après les précédents qu*il aurait bon marché de son antagoniste obstiné.

Dès la seconde botte il fut tué raide.

Cette fois, c'était bien le jugement de Dieu,

Il y a des milliers d'exemples de duels où le bon droit a succombé. Il existe même une raison pour qu'il en soit le pius ordinairement aiHsi.

Un homme paisible se bat seulement lorsqu'il est poussé à bout; un bretteur dégaine sous un prétexte futile. L'homme paisible a ordinairement raison ; mais le bretteur a dix ans de sâlle. £t, sur le terrain, un contre de quarte vivement passé l'emporte sur tous les arguments.

Vous avez été à l'Opéra? vous y avez entendu chanter :

Dans mon bon droit j'ai confiance... an... an... an... ce, etc.

L'artiste qni entonne cet air magnifique, le fer à la main, tient son épée en tierce basse; — la pîus détestable des positions connues.

Nous engageons \ivement M. Scribe, si soigneux des détails de la mise en scène, à réformer dans un bref délai le non -sens des paroles qu'il a écrites et de l'attitude de l'artiste qui les interprète. Pour avoir confiance dans son bon droit, il faut être en garde, assis sur les hanches^ un peu appuyé sur la jambe gauche ; la main droite élevée, ferme, sans raideur; le bouton du pommeau à la hauteur de la poitrine, la pointe en face de l'œil de l'adversaire. — (/est moins gracieux, sans aucun doute, mais ce sont les premiers préceptes à appliquer pour faire triompher le bon droit.

Eussiez- vous cent fois raison, si vous prenez la tierce basse, vous serez touché par un coup droit

Le uup droit rénssira, qae le duti soii jndiciaîre on mi- Ihaîrc, -sDsque le jngeineDi de Dieu doDoe te temps d'arritcf à la parade. Cette démonstration, — et nuas en BornnK'^ bien bonleai, — ressemble on pea i celle de SI. J<i\iictaiil.

Là i!^ 'orie du Baurgnns gentilhomme n'empêchait pas sa st.-r>3iiie de Ini donner de gr-tnds coups de bouton. Mais }\ Jourdain ne saiait pas manier on fleoret.

Nous nons sommes permis de critiquer la mise en scène de M. Siiribe, d'indiquer la position que doit prendre le tireur qui veut rester couvert, aGn d'arriver à détruire cette erreor, a qu'an aoTice tue souvent un maître en fait d'aj mes. » erreur que nons n'aurions osé combattre i l'occasi'ia du duel judiciaire et da jugement de Dieu.

Le cliien de Montai^is, Jarnac et la Châtaigneraie nons anraieiJi élé bien vite opposés.

Lg> histoires de conscrils triomphant des prévois de salle sont Domliretises, mais elles sont raremtiit Traies. Les contes de cette nature ont pour résultat de déterminer des jeuni-s i^eai pleins de loyantë, de courage et d'ini'ipérieuce à aiïron'er une mort à peu près certaine.

>ouH ne prétendons pas nier les hasards dn terrain. Ici coui» de I accroc, les circonstances inattendues; le jen de l'épée e^tcap^icie^lc comme tous les jeux ; un pondur habile pent perdre sa mise ; — mais encore une (ois, quand un bon tireur tient l'épée de son adversaire, du fort au faible, il e^t le maître de sa vie.

Lis duels où les petits jeunes gens pourfendent des foudres dL' guerre se répHent comme toutes les choses merveilleuses dont l'intérêt s'accroît en raison de l'invraisemblance.

Ceux qui se fient à ces exemples fabuleux, ï ces précédents »pncryph<'sse placent dansune fort m^iuvaise position.

L'h:i1>iklé, l'habitude et le sang- froid sont les qualités distinciivi'sduduellisieémérite. (Jeluiqui tireleœieux etqni

^^^^mm^^mm^^m^mmmmtmÊmmmm

s'est battu le pliis souvent o pour lui tontes les probabilités ; Tégalité véritable n'existe que lorsque ces conditions sont remplies au même point, ce qui est excessivement rare. Il est facile de prévoir avant l'action, en suivant ces probabilités, lequel des deux combattifUts doit succomber.

Donc les questions qui devraient être résolues par la raison sont soumises à la force brutale, à {'adresse physique, à une action matérielle et inintelligente.

L'honneur le veut ainsi I un boinme aura mille fois rai* son et ne pourra exposer les faits, déduire les motifs, coo- Yaiocre les esprits, se concilier les suffrages ! non., il Iqi faudra aller offrir sa poitrine à des coups aieurtrifrs; bien heureux s'il a affaire à un antagoniste généreux qui se contente de tirer quelques gouttes de sang, comme pourrait le faire un chirurgien sur un apoplectique, faisant grâce de la vie épargnée avec une clémence plus humiliante que l'injure qu'il s'agissait d'effacer.

Le point d'honneur l'exige ! il a des lois auxquelles il faut se soun^ettre d'autant plus humblement qu'elles ne sont ni écriies, ni matériillement obligatoires, et que leur force git exclusivement dans la tradition, le sentiment et le préjugé.

Le point d'honneur, monstre à l'esprit difforme légué par les temps barbares, est arrivé jusqu'à nous prenant plus de force d'â^e en âge ; il a acquis de telles proportions que la civilisation, en giandissant à côté de lui, est restée impuissante à l'étouffer.

Nous l'avons déjà dit : c'est dans le duel judiciaire que se trouve l'origine du point d'honneur; il faut remontera la source des anciennes formes procédurières pour découvrir le germe de la seule coutume féodale qui ait conservé son prestige en France.

La provocation, ou appel aux armes, basé sur les règles du point d'honneur , n'a généralement heu que dans les cas suivants :

Coups, OU menaces considérées comme l'équivalent de coups portés. Démentis.

Injures, offenses directes ou allégations de faits outrageants.

Examinons chacun de ces principes, en exposant leur origine et les conséquences qui en ont découlé.

Jadis les gentilshommes combattaient à cheval, revêtus de leur armure ; les vilains se battaient avec des bâtons. Les chevaliers avaient le visage protégé par la visière du casque ; la figure du manant était découverte et exposée aux coups.

D'où il a été conclu : que la blessure ne résultant pas du contact d'une arme de guerre est déshonorante ; qu'un soufflet est également insupportable ; parce que, dans l'un et l'autre cas^ le fait outrageant assimile celui qui le subit à un vilain ! Le duel avec les armes ordinaires réhabilite l'insulté en constatant qu'il a le droit de se servir des moyens de destruction réservés à la caste privilégiée. Cette origine du duel pour les coups e.^^t tellement vraie, qu'avant la révolution de 89, même dans les contestations aggravées de voies de fait, l'appelant ou l'appelé dont la naissance était douteuse ne pouvait se crésenter sur le terrain sans avoir fourni ses preuves de noblesse, et les coups portés à un roturier n'entraînaient pas l'obligation de se mesurer avec lui. Le tribunal des maréchaux était spécialement insfitué pour les gentilshommes et ceux qui faisaient profession d'honneur; il ne devait sa juridiction à aucune autre catégorie de justiciables. Faire profession d'honneur, c'était exercer un état qui assimilait en quelque sorte l'individu à la caste nobiliaire, en lui donnant le droit de porter i'épée. Ainsi un grade dans Farmée, une charge à la cour conféraient le privilège du duel à celui qui n'était pas pourvu de lettres de noblesse. Tous les anciens casuistes du point d'honneur ensei-

gnaient hautement que les axiomes de leur morale n'étaient qu*à Tusage de certaines classes de la société.

L'un des auteurs les plus goûtés en cette matière, Scipion Dupleix, dit , dans son ouvrage intitulé : Les Lois militaires tmwhant le duel y édition de 1611 : « Si un » homme de robe longue, un financier, un marchand ou » un villageois avait donné un démenti ou dit quelque » autre injure à un gendarme, il fera mieux et plus sage- » ment de la dissimuler et s'en rire que de se mettre en » peine en lui donnant de Tépée sur les oreilles ; d'autant » que ces gens-là ne peuvent offenser un guerrier par » les injures desquelles ils ne se ressentiraient point, eux- » mêmes les recevant d'un autre. »

Il arrivait parfois que des roturiers auxquels on refusait la satisfaction réclamée^ trouvaient des champions plus heureusement nés qui se chargeaient de leur querelle. Mais Louis XIV réprima bellement Taudace de ces vilains qui ne savaient pas supporter une injure, et il inséra à l'article 15 de son édit de 1651 :

« D'autant qu'il se trouve des gens de naissance igno- » ble et qui n'ont jamais porté les armes, qui sont assez » insolents pour appeler des gentilshommes, lesquels re- » fusant de leur faire raison, à cause de la différence des » conditions, ces mêmes personnes suscitent et opposent, » contre ceux qu'ils ont appelez d'autres gentilshommes, » d'où il s'ensuit quelquefois des meurtres d'autant plus » détestables qu'ils proviennent d'une cause abjecte; Nous » voulons et ordonnons qu'en tels cas d'appels ou de 9 combats, principalement s'ils sont suivis de quelques » grandes blessures ou de mort, lesdits ignobles ou rotu- » riers qui seront dûment atteints et convaincus d'avoir ' promeu semblables désordres, soient, sans rémission, 9 pendus et estranglez, et tous leurs biens, meubles et j> immeubles, conGsquez. »

Cette disposition montre comment on éludait non-seu-

i% PHTêlOLOOIB

lement lêd édits du roi, oiâis aussi les lois da poiot dlionneur qai, dans ce siècle, ne permettaient pas à on roturier de se mesurer atec un geniilbornme.

La signiûcatiou primitive de la correction manuelle est dans Passimilalion de celui qui la reçoit, à un serf, & un vilain. Outrage énorme au point de vue féodal, mais que le niveau démocratique et l'invention des pistolets a (Anguliërement amoindri.

Plus délicats que nos pèreS, nous avons fait des catégories ft Tusage des battus : Il y a coups çt coups, comme il y a fagots et fagots.

On se rappelle le sang-froid d*un célèbre diplomate qui, recevant un énorme soufflet, s*écria :

« Il vient de me donner un coup de poing ! ! ! »

L*allégation mensongère delà fermeture des doigts changeait Tétat de U question : la présence d*esprit du diplomate conciliait son amour de la pait et le respect des exigences publiques. Un sûufHet nécessitait rigoureusement le duel ; mais un coup de poing per*nettait décemment un procès correctionnel, et le procès eut lieu.

Le coup le plus brutal et le plus dangereut n'entraîne pas les conséquences du simulacre non suivi d^eCTet. Roué sur place, on peut plaider; mais il faut faire justice soimême d'un geste douteux. — - Conciliez donc, s*il est possible, la logique et la tradition de ces préceptes admis dans le monde : le privilège de fiouche disparaît ; le duel, qui en fst l'annexe, subsiste et se généralise. Persuadez à un Français, dont le blason remonte aux croisades, de ne pas échanger une balle avec le commis de banque qui l'aura insulté 1 Essayez de lui faire comprendre qu'il déroge en se mesurant avec un individu qui n'est point gentilhomme et ne fait pas profession d'honneur ! L'action matérielle est restée injurieuse après l'anéantissement de la significatloa qui y était attachée.

Les viens Romains ivitont des préce|tt«s {dus sages que

les nôtres, et cependant ils étaient, s'il fant en croire Thistoire, de fort bons militaires. Notts voyons, par la \ol ictits fustium : De iis qui notantur infamiâ , qae, chez edt, les coups de l)âton médie n'étaient ptAnt déshonorants. César attrait fefidn des codps sans tirer son glaive, toat individu atlqnel on allonge uil Coup de pied envoie deux amis chargés d'obtenir des explications.

Est-ce donc que chacun veut constater que ses nobles ancêtres lui ont transmis le droit de se servir de Tanne des gentilshommes?

Non ; c'est que tout simplement le préjugi^, au lieu de s'éteindre, s'est étendu sur une vaste échelle. Nos mœnrs égalilaires n'admettent plus de distinction de naissance; elles mesurent Thoinme à sa valeur personnelle. La nation^ en détruisant rarislocratie, se substituait à elle et héritait de ses abus. — Le duel s'est généralisé.

Nous arrivons au démenti; car, d'après un de ces apophthegmes que nous nous plaisons à citer pour faire ressortir leur vérité : » Un démenti vaut un soufflet, et un soufflet vaut un coup d'épée. »

Dans la procédure féodale, l'accusateur déclarait detant le juge que l'action dont la réparation était poursuivie avait été co uniise par l'accusé ; celui-ci répliquait qu'il en avait menti, et le tribunal ordonnait le duel. Cette façon ingénieuse de trancher la difGcullé et de prendre un milieu entre une affirmation et une dénégation, établit la maxime qu'après un démenti il faut se battre.

Cette maxime prit une telle force, que l'appel d'un jugement était un défi porté au juge dont on n'acceptait pas la sentence. On l'accusait tacitement, en ne se soumettant pas, d'avoir menti à la justice et à la vérité. Saint Louis reconnaît, dans ses Établissements, que Vappel contient félonie et iniquité. Il est impossible de pousser un principe plus loin.

Malgré la création des cours supérieures chargées de

réviser les sentences rendues, la maxime du démenti a conservé toute son inflexibilité, tant nous sommes un peuple progressif.

Voilà donc, de bon compte, les deux plus gi^aves, les deux plus fréquents motifs du duel réduits à leur valeur réelle par la constatation de leur origine judiciaire. Le point d'honneur est basé sur le préjugé féodal ; il choque les lois de la religion et celles de la raison. Cependant c*est à lui que l'on a recours, malgré le travail des siècles, malgré le progrès des esprits, malgré l'amélioration évidente de la pensée humaine et les tendances philosophiques.

La vanité française n*a point cédé à soixante ans de révolutions. Les gouvernements les plus forts, les coutumes les plus saintes, les institufions les plus utiles ont croulé autour de nous. Au milieu de tant de ruines, nous avons seulement conservé le meurtre régulier qui flatte notre orgueil et satisfait notre impétuosité.

Nous avons détruit les donjons, nous avons rasé les châtellenies en accusant de barbarie ceux qui les habitaient, et nous héritons de ce que leurs mœurs avaient de plus barbare : nous adoptons leur fière façon de soutenir le bon droit, nous croisons la lame, nous poussons le cri de guerre, nous ne souiïrons pas de tache au bouclier dont la loi a eflacé les armoiries...

Un homme de coeur qui vient de recevoir un démenti ou un coup ne pense ni à Dieu, ni à sa mère, ni à ses enfants : il se bat.

Puis il débite sur le cadavre de son ennemi les saines doctrines de la religion et de la philosophie, s*il croit ou s*il pensée Les convictions les mieux enfacinées n'auront pas empêché le terrible sacrifice accompli au profit du préjugé!...

La troisième et dernière cause générale du duel, les injures, offenses directes ou allégations de faits outrageants, dérive également de coutumes légales et remonte tout aussi

haut que le duel pour coups ou démentis. Déjà la loi des Lombards autorisait tout offensé à venger par les armes une simple parole d*injure non rétractée.

« Si quelqu'un, disait-elle, dans un accès d'emportement, a traité un autre de poltron ou de lâche, et que cette insulte soit avérée ; qu'il s'excuse sur ce qu'il déclare avec serment qu'il tient l'offensé pour un homme d'honneur et de courage, et alors il en sera quitte pour la composition pécuniaire fixée par la loi; mais s'il persévère dans son injure et offre de prouver par les armes que son adversaire est un lâche^ qu'il fasse cette [preuve s'il le peut. »

A toutes les époques, en effet, l'esprit allier des hommes de guerre s'est révolté contre le dédain et le mépris. Afin de prouver que l'opinion mauvaise exprimée légèrement n'était point méritée, on voulait donner une preuve de sa valeur à celui qui l'avait émise, et un appel avait lieu.

Bientôt cette coutume s'étendit, son exagération devint extrême. Les courtisans désireux de bruit, d'éclat, de renommée, donnèrent l'exemple d'une intempérance sanguinaire qui dépassa les bornes de toute croyance, et qui, par cela même, attira l'attention, conquit l'estime des sots et des peureux.

Les raffinés de Charles IX, de Henri III, de Louis XIII, se provoquaient lorsqu'en passant dans un étroit couloir du Louvre les plis de leurs manteaux s'étaient touchés en flottant. Toute injure aussi grave donnait lieu à une véritable bataille, car les seconds prenaient une part active à l'action, et cinq ou six couples s'escrimaient fréquemment poar des vétilles auxquelles une tête folle pouvait seule porter attention.

« M. de Sainte-Croix vient de se retirer dans ses terres » et de se marier : c'est une perte pour la cour, où il est » tenu comme un fort galant homme ; car en moins de » cinq ans de temps, il a mangé la moitié de son bien et

46 PHtSIOLOGIB

» tué (}oarante-un gentilshommes en cent douze rencon-* « très auxquelles il a pris part. «

Il fallait donc dissiper sou bien, égorger quelques dizaines de braves pour être un galant homme/ Le car du fragment de lettre relatif à M. de Sainte-Groit nous a toujours pafu d*Uné magnificence splendîde : il peint admi* ràbleuienf Tépoque. Trois siècles sont renfermés dans cette eoftjonction.

Depuis longtemps les gratidâ intérêts Ué sout plus à la cour : ils sont dans la politique générai du pays. Aussi les duellistes, ~- vaniteux comédiens auxquels il faut des spectateurs, — ont changé de théâtre, et i's sollicitent les applaudissements de tonte la nation au lieu du suffrage discret de quelques belles duchesses, dont les doux regards étaient la récompense ambitionnée par les bourreaux les plus vaillants.

On se bat pour ses électeurs, pour i^es amis politiques, pour son journal, comme on rompait jadis une lance en rhonneur des dames. Le tournoi, réduit à de bourgeoises et matérielles proportions, perd tout prestige chevaleresque; et, sous la visière de nos modernes champion^, ap^ paraissent l'urne, remploi et Tabonné.

Cependant les raffinés n*ont pas entièrement dispara de la surface de la terre ; nous en avons connu, il en existe encore. Voici un petit duel de deux d'entre eux qui dura seulement dix-neuf ans I

£n 17D/i, le général Moreau, commandant en chef Farrnée du Rhin, avait établi à Strasbourg le quartier général de ^on é(at-maj»r.

Strasbourg est une bonne ville, joyeuse, hospitalière, vivante : rétranger y est accueilli à merveille, surtout s'il porte un uniforme ; car les Alsaciens sont tous soldats, et ils slmaginent trouver un frère dans les militaires qui viennent tenir garnison dans leur province. Les vieillards sont d'audeus serviteurs pensionnés; les jeunes gens at«

F^^^^^mw'^i^'^^^mm^^g^^mmm^v^gip

DU ÛCÉL. 47

tendent impaiiemment leur dîx -hnitième année ponr contracter un engagement ; un garçon est méprisé lorsqu'il n'a pas servi. Qu'on batte le rappel en Alsace, chaque bourgeois qui franchira le seuil de sa maison, chaque paysan qui sortira de sa chaumière saura charger un fusil, manier un sabre, dompter un cheval : « Autant d'hommes, autant de soldats, >» est un vient dicton qui se répète dans notre Alsace, et qui y est vrai.

Une population teffement guerrière doit avoir les défatits qni rassortent de ses qualités : les Strasbourgeoîs sont un peu mauvaises téies, un peu querelleurs ; ils n'ont peutêtre pas toute la patieuce évangélique que Ton pourrait exiger deux, mais ils fournissent certainement les meilleurs éléments de notre cavalerie légère.

Aussi, quand un spadassin se trouve à Strasbourg, il peut, sans chercher beaucoup, ramasser une ample curée de qaerelfel

Un jeané capitaine de huàsafds né se faisait paâ faute, en 1794, de ce genre de distraction : il s'appelait F***. Son caractère agressif et son adresse redoutable ont rendu son nom célèbre dans les fastes du duel.

Le capitaine t""** avait déjà eu un grand nombre de duels malheureux. Strasbourg lui reprochait de l'avoir, pour de légers motifs, privé de plusieurs de ses enfants : fû*û jjfgjj (.(jutinuait pâH moinà à se servir de ses semblables en guise de cible ou de plastron .

Il exaspéra surtout la population sirasbourgeoîse en tuant au pihtolet, — il y était merveilleusement habile, — un jeune homiiie nommé Blumm, unique soutien d'une nombn use f.uiiille, général<*m»'nt aimé, qu'il avait provoqué sans motif plausible et tué sans pit é aucune.*

La mo'tde Blumm fut un deuil publié, et F*** devint l'objet d'un ^if ressentiment.

Le jour des funérailles de ce malheureux jeune homme, le général Moreau donnait précisément un grand bal l

rhôlel de ville. C'était une fête officieile]; la haute bourgeoisie, à laquelle Blumin était allié, ne pouvait se dispenser d*y paraître. F*** avait été invité comme tous les officiers de la garnison.

Le meurtrier et les amis de la victime se trouveraient en présence. Une scène scandaleuse pouvait résulter de leur contact ; Tirritation était dans toute sa force : la fosse venait à peine d'être comblée.

Le général Moreau prévoyait que ces circonstances troubleraient la bonne intelligence régnant entre la garnison et les bourgeois, et que la faute d*un seul pouvait préjudicier à l'armée entière.

— Un homme de sens resterait chez lui, dit-il ; F*** viendra au bal, ne fût-ce que pour narguer ses ennemis... Comment éviter ces inconvénients?

— Ma foi, mon général, il y a un moyen bien simple : c'est de dire à F*** de s'en aller aussitôt qu'il arrivera.

Cet avis était ouvert par le capitaine Dupont , le plus jeune des aides de camp de Moreau.

— Mais, répliqua le général en chef, renvoyer F***, c'est se faire une affaire avec lui ; car, disciplinairement, je ne puis l'exclure... Qui voudra se charger d'une aussi mauvaise commission?

— Moi! répondit encore Dupont.

— Eh bien ! j'y consens... Seulement vous parlerez en mon nom, vous agirez d'après mes ordres, vous ne serez que l'organe de ma volonté ; car je ne veux pas, mon cher Dupont, que vous ayez une affaire avec cette mauvaise tête de F***.

Dupont s'inclina avec respect, et il baissa la tête un peu plus qu'il n'était nécessaire, afin de cacher un sourire narquois.

Le soir arriva : l'hôtel de ville était brillamment illuminé ^ un formidable orchestre faisait entendre des chants joyeux ; les invités arrivaient en foule ; F*** se présenta à son tour.

Dupont le guettait d'un coin de Tantichambre. Avant que F*** n'eût pu se débarrasser de sa pelisse, il s'approcha en demandant :

— Qu'est-ce que tu viens faire ici ?

— Ah ! c'est loi, Dupont?... Bonsoir, Dupont.. Parbien ! tu vois bien, je viens au bal I

— N'as-tu pas honte de venir au bal le jour de l'enterrement du malheureux Blumm ?

— Ma foi, non I

— Que diront ses amis^ ses alliés, qui sont dans les salons ?

— Ils diront ce qu'ils voudront ; ça m'est bien égal! .. . Ah çà, mais de quoi te mêles-tu, toi?

— De ce qui occupe tous les esprits.

— Les esprits ont tort ; je n'aime pas qu'on fourre le nez dans mes affaires... Maintenant, mon cher^ tu m'as fait ta petite morale, laisse-moi passer, j'ai envie de danser.

— Tu ne danseras pas.

— Pourquoi donc?

— Parce que tu vas t'en aller.

— Je ne suis pas encore arrivé !

-^ Et tu n'arriveras pas jusqu'aux salons. Le général te fait donner Tordre de rentrer chez toi.

— On me chasse ?

— Non ; c'est une précaution pour que tu ne sois pas chassé.

— Jour de Dieu I Tu oses plaisanter, je crois, après l'insulte que tu t'es chargé de me transmettre? Sais-tu bien ce que c'est qued'oâer mettre F*** à la porte?

— Fais-moi grâce de tes rodomontades, et va-t'en. J'ai invité une dame, et j'entends les premières mesures de la valse.

— Ecoute, dit F*** furieux, je ne puis me venger du général, c'est mon supérieur, c'est mon chef, il a le droit d'impunité... mais toi tu es mon égal, tu as osé te mettre

de moitié dans Tinjure, tu la payeras tout entière. .. nous nous battrons.

— Je t*ai communiqué poliment ce que j*étaîs chargé de te dire, répondit tranquillement Dupont, je ne t*ai point.pfovoqué ; mais je devinais comment tout ceci devait finir avec un sacripant tel que toi... Écoute à ton tour : 3 y a longtemps que tu m'ennuies, tes façons de spadassin me révoltent, je suis enchanté de l'occasion que tu me fournis et je te flanquerai une leçon dont tu te souviendras longtemps.

Y*** se retira furieux, et comme il s'en allait lentement, à contrecœur, il eut le chagrin d'apercevoir Dupont qui avait couru chercher sa danseuse et qui, plus léger qu'an sylphe, tourbillonnait en l'entourant dé ses bras.

t*** passa une mauvaise nuit. Sans Tèspoirde tuer Dupont le lendemain il de serait désespéré.

Mais l'événement du combat ne fut pas tottt â fait ce qu'il espérait, car Dupont lui donna uû. énorme coup d'épée.

— Tu tires bien I dit F*** en tombant

— Pal mal, comme tu vois.

— Oui ; mais maintenant je connais ton jeu, tu ne m*y reprendras plus... je te le prouverai quand je serai guérL

— Tu veux donc recommencer ?

*- Parbleu !

— Gomme tu voudras; je ne puis rien te refuser.

En effet, après quelques semaines de soins, F*^^ se trouva sur pied en face de son adversaire, et cette fois ce fut lui qui donna un bon coup d^épée à Dupont en lui disant :

. — Tu vois bien que tu tiens la main trop basse pnur arriver à la parade et qu'après avoir paré ton coupé j'arrive par ce contre...

Ce contre mettait trois pouces de fer dans le côté dé Dupont.

ira ditiim si

->- Seconde manche!.. . s'écria Dupont; à bientôt la belle I

Cette belle donna lien k quelques petites diffienltés qui furent promptement tranchées. F*** prétendait que les deux premières épreuyes ayant eu lieu à Tépée, la partie décisive devait être jouée au pistolet.

Il appuyait son opinion de raisons plausibles et prenait le ton le plus insinuant pour la faire adopter.

Mais Dupont revendiqua le privilège militaire qtii oblige les officiers à se battre avec leur arme.

Dupont faisait bien de maintêtiir son droit, car Tbabileté de Fonrnier au pistolet est devenue bistorique : il avait babitué son domestique à tenir entre ses doigts une petite pièce de monnaie qu'il enlevait à vingt-cinq pas à Taide d'une balle. Et souvent les bussards de son régiment qui passaient au galop en fumant leur pipe, voyaient le précieat brûle-gueule brisé entre leurs lèvres sans qu'ils sussent à quel motif, à quelle tempête attribuer celte catastrophe. C'était F*** qui s'exerçait au tir du pistolet et qui, par malice, choisissait pour but la pipe des passants.

Il touchait invariablement la place qu'il visait. Dupont avait donc raison de ne pas vouloir tirer le pistolet, et l'arme blanche fut maintenue non-seulement pour la belle, comme ils la nommaient, mais encore pour les innombrables rencontres qui suivirent et qui perpétuèrent ce duel de dix-neuf ans au delà des bornes connues.

La belle, puisqu'il faut la nommer ainsi, n'amena aucun résultat décisif, aucun des deux adversaires n'eut un avantage marqué ; il se donnèrent mutuellement un petit coup d'épée léger, sans signification précise, égal en profondeur et en position, qui ne tranchait pas la question et laissait les choses en l'état.

Alors, ces deux excellentes têtes, contrariées de ce restât négatif, Convinrent de recomn^encer la lutte jdsqu'k

ce que Ton des deux s*avouât vaincu et renonçât 'à la partie.

Un obstacle semblait bien se présenter : le régiment de hussards dont F*** faisait partie, entrait en campagne et quittait Strasbourg le lendemain. Mais une pareille difficulté ne pouvait arrêter des imaginations ingénieuses, on la tourna en convenant : « l"" Que chaque fois que » MM. Dupont et F*** se trouveront à trente lieues de » distance l'un de l'autre, ils franchiront chacun la moi- » tié du chemin (soit quinze lieues) pour se rencontrer » répée à la main. 2'' Si l'un des deux contractants se » trouve empêché par son service, celui qui sera libre » devra parcourir la distance entière, afin de concilier » les devoirs de la discipline et les exigences du présent » contrat. 3^ Aucune excuse autre que celles résultant » des obligations militaires ne sera admise. k° Le pré- » sent traité étant fait de bonne foi, il pourra être dé- » rogé aux conditions arrêtées, du consentement des par- » ties. »

Ce singulier acte a existé, — nous en avons vu une copie conservée par le colonel Berger, l'un des témoins de la troisième rencontre, de la belle manquée, -^ et, qui plus e-^t, il reçut son entière exécution.

Quand les deux fous pouvaient se joindre, ils se battaient ; la correspondance la plus bouffonne s'engagea entre eux.

« Je suis engagé à déjeuner par le corps d'officiers du » régiment de chasseurs en garnison à Lunéville, écri- » vait l'un, je coqppte faire le voyage pour répondre à une » aussi aimable invitation ; puisque tu es en congé à Lu- » néville nous profiterons, si tu le veux bien, de mon » court séjour dans cette ville pour nous donner un coup » d'épée. Tout à toi. »

Ou bien encore :

« Cher ami, je passerai à Saltzbourg le 5 novembre

» prochain vers midi. Viens m'attendre à l'hôlel des » Postes ; nous nous donnerons un coup d'épée. »

Quelquefois ravancement dans Tarmée de l'un des denx entêtés duellistes entravait momentanément le cours réguliers de leurs rencontres. L'article 3 du traité enjoignait le respect des règles de hiérarchie militaire ; une trêve forcée existait momentanément entre le supérieur et le subordonné. Mais à cette époque les grades se gagnaient vite, la différence de position dispaiaissait, le niveau était rétabli et Ton s'écrivait gracieusement :

« Mon cher Dupont, j'apprends que l'Empereur, ren- 9 dant justice à ton mérite, vient de t'accorder le grade » de général de brigade. Reçois mes sincères félicitations » au sujet d'un avancement que ton avenir et ton cou- » rage rendent naturel. II y a pour moi un double motif » de joie dans ta nomination : d'abord la sati^faciion d'une » circonstance si heureuse pour ton avenir, ensuite la » faculté qui nous est rendue de nous donner un coup » d'épée à la première occasion. »

La singularité de cette affaire indéfiniment prolongée attira l'attention publique ; Dupont et F*** n'en mirent que plus de persistance à observer strictement les clauses de leur traité ; ils portaient sur le corps de nombreuses cicatrices provenant de la querelle origineUe dont l'antichambre de l'hôtel de ville de Strasbourg avait été le théâtre, ils n'en continuaient pas moins à s'entrelarder avec passion, et le général F*^* disait parfois avec une grande naïveté :

— Il est vraiment^étonnant que moi, qui tue toujours mon homme, je ne puisse parvenir à tuer ce diable de Dupont I

Car le général F*^^ ne se dispensait pas des duels accessoires que la fortune voulait bien lui offrir. Ses expériences in anima vili réussissaient à coup sûr, l'application devenait impossible dès que Dupont lui était opposé.

C'est 4u*aussi ce diable de Dupont avait un calme, un sang-froid et un t)0'gnet incroyables ! Il aurait passé pour un fort mauvais concheur si on n'avait eu le générai F*** à lui opposer comme terme de comparaison.

Au3$i à Tarmée, où le générai Dupont était aimé, où le général F*** l'était peu, disait-on communément:

— Le général Dnpont est le meilleur enfant du monde, seulement le général F*** l'agace.

Ils eurent des prises d'un inattendu merveilleux.

Le général Dupont reçut l'ordre de se rendre à l'armée des Grisons. Il traversa rapidement la Suisse et arriva dans un petit village où était Tétat-major des troupes dont il avait le Commandement. Dupont n'étaii pas attendu, aucun préparatif n'était fait pour le recevoir, il n*y avait pas d'auberge dans cette misérable localité. La matinée était froide, pluvieuse ; aussi Dupont voyant devant lui un chalet de bonne mine, dont les fenêtres brillantes décelaieat un grand feu, dont Tescalier extérieur descendait jusqu'à ses pieds comme pour Tinviter coquettement à une hoïipitalité montagnarde ; Dupont, dis-je, n'bé-ita pas h aller demander un abri, de la cbaleur, à Theureux habitant de la maison de bois.

Il arriva jusqu'à la chambre dont les fenêtres illuminées avalent fait naître sa convoitise. La clef était à la porte... il ouvre... il entre...

Un homme écrivait assis devant Un bureau ; au bruit de la serrure il lève la tête et reconnaissant Timportun qui vient le distraire, il dit avant qu'il n'eût franchi le seuil :

— Ah ! c'est toi Dupont... Nous allons nous donner un coup d'épée...

L'habitant de cette chambre, c'était F*** 1

— Parbleu! je veux bien 1 répondit Dupont en tirant son épée.

F*** se leva et alla chercher son arme ^ui était déposée dans oit coin.

DU DUIL. 55

Ils tombèrent immédiatement en garde.

Tout ceci avait été aussi rapide que Técliir, Ulie minute avait sufû. Se voir^ se reconnaître, se provoquer, s'attaquer, avait été spontané comme la pensée, naturel comme une ded facultés essentielles de h vie, nécessaire comme le besoin de respirer sans lequel on ne peut vivre.

Ce fut seulement en ferraillant que la conversation s'engagea:

— Je te croyais employé à rinlérieurî dit F***. -*- Le ministre me place au U* corps.

— Tiens ! comme ça se trouve, j'y commande la cava-^ lerie I..4 Alors tu rs arrivé depuis peu?

-» Je de&cends de voiture à Tin tant -— £t tu as tout de suite pensé à moi| Comme c'est aimable !

«^ Ma foil non; j'ignorais ta présence dans ce village.

— Heureux hasard I

— Et voyant à travers les vitres qu'il y avait du feu dans cette pièce, j'ai voulu me chauffer.

— L'extrcice que nous prenons te réchauffera suffisamment.

Tout cela était mêlé de terribles bottes; chaque (ifbrase se trouvait hachôe par d^'S coups portés et parés. Ils causaient en camarades et se battaient en ennemis acharnés.

L'aclitm devint plus vive ; le général F*** s'animant répée à la mai/*, hasarda deux dégagements sur lesquels le général Dupont prit l'avantage. Ctlui-ci, profilant de l'op* position, pouitsa vigoureusement le général F^** qui fut obligé de rompre.

Dupont marchait toujours h l'épêe et disant :

— - Aht tu recules, mon gaillard, tu recules...

— Je ne recule pas, je romps. Crols-tu que je me laisse embrocher sans faire plus de résistance qu'une mauviette T

«^ La cbanibre n'est pas grande, tu vas toucher la muraille et être obligé det'arrôter.

— Alors nous verrons,

— C'est tout vu.

En prononçant ces mots, le général Dupont se fendit à fond.

Le général F*** avait en effet été acculé à Textrémité de la pièce où se livrait le combat, tout contre le panneau communiquant à Textérieur.

L'épée du général Dupont ratteignit au cou, qui fut percé de part en part

Or, il ne faut pas oublier que la maison était un chalet et que les chalets sont construits en bois.

L'épée du général Dupont après avoir transpercé le cou du général F*^* alla frapper la muraille. Si cette muraille avait été en pierre, le fer se serait brisé'; mais comme c'était simplement une planche de hêtre, la pointe de Tépée y pénétra et F*** fnt littéralement cloué à son panneau, comme un portrait de famille mal accroché.

— Sacrédié!! cria-t-il.

— Tu ne t'attendais pas à celle-là.

— Si.. . du moment que j'ai lâché ma garde je me suis vu pincé. Mais c'est toi qui ne t'attends pas à ce qui va t'arriver.

Notez bien la situation des deux interlocuteurs dorant cet aimal)le dialogue : l'un remplissait le rôle de naturaliste, l'autre celui de papillon.

— Eh bien! voyons qu'est-ce qui m'arrivera? demanda Dupont.

— Au moment où tu vas te retirer je te flanquerai un coup de bas dans le ventre et je te tuerai.

— C'est que c'est vrai ! répondit Dupont en appuyant de toute sa force.

— As-tu bientôt fini de percer ce bois I cela devient ennuyeux à la fin.

— Je prends mes précautions contre le coup de bas.

— Tu ne peux pas l'éviter, mon cher.

— Oh ! que si 1

— Oh ! que non !. . . Prends garde au moment où lu vas te retirer.

— Je ne me retirerai pas; je te laisse cloué jusqu'à ce que tu jettes ton épée.

— Non!

— Gomme tu voudras. Et Dupont pesait sur sa lame de façon à en faire une véritable vrille.

— Sais-tu que cette positiou est désagréable I dit F***.

— Pour toi, surtout!... Jette ton arme, je te permettrai de la quitter.

— Non, je veux te tuer.

— Tu n'entends pas tes intérêts.

— Et toi, tu calcules trop bien les tiens ; tu m'as fait au cou un blessure dont la cure est certaine ; je t'en ménage une dont tu mourras sur place, et tu veux m'obliger à renoncer à cette satisfaction ; ce n*est pas juste.

— Si tu n'es pas plus raisonnable, nous allons nous tenir tranquilles jusqu'à ce que tu sois épuisé : ton sang coule avec abondance, rhéraorrhagie est violente, dans dix minutes tu tourneras l'œil.

— Il est impossible que tu restes encore dix minutes le bras tendu ; l'engourdissement va te prendre, ton poignet s'abaissera, et tu recevras mon coup de bas.

— Oh I que non I

— Oh I que si !

— C'est ce que nous allons voir.

— Je ne suis pas impatient.

— Ni moi non plus.

— Alors, attendons le résultat.

Cette contestaiion se serait indéûniment prolongée et aurait amené un résultat fatal, si le bruit que faisaient les deux généraux n'avaii été entendu à travers les cloisons sonores du chalet. Des officiers d'état major accoururent en reconnaissant au fracas qu'une scène violente se pas-

sait dans la chambre de F***, Us séparèrent à grand'peine les combattaQts, et durent prendre des précautions extrêmes pour qu*ils ne se portassent pas de nouveaux coups en recouvrant la liberté de leurs mouvements.

Quand on les eut entraînés chacun d*un coté différent, ils prétendirent tous deux être privés frauduleusement de la victoire. Ils demandèrent avec le plus grand sérieux qu'on les remît dans la situation dont on les avait arrachés.

Dupont sVngageait à replacer exactement son épée dans le trou qu'elle avait fait, sans aggraver la blessure. F*** tendait résolument le cou et protestait de rinfaibibililé de son coup de bas.

Il fallut à toute force séparer les deux enragés. On dut employer la violence pour fourrer F^** dans son lit, et ce fut seulement api es Fa voir couché qu'on put décider Dupont k chercher un giie dans le village, et à quitter le 1<H gement où il venait d'accomplir tant de hauts faits.

Un pareil épitiode n'était pas fait pour calmer le zèle des deux fervents duellistes. Leur ardeur belligérante ne se ralentit pas; ils recherchèrent plus que jamais les oceasions de se mesurer : la querelle de Strasbourg paraissait ne devoir jamais finir.

Dupont et F*** se battirent un nombre de fois Infini; tantôt F*** recevait un coup d'épée, tantôt c'éuit Dupont. Leur compte se balançait par une somme de blessures à peu près égale. Ils croisèrent le fer en Allemagne, en Pologne, en Russie, en Espagne, en Portugal, en Italie, dans tous les pays où la grande armée passa pendant sa course triomphante. Ils exécutèrent strictement les clauses du traité de 1791, et n'eurent jamais le moindre reproche à s'adresser.

Cependant le temps marchait, les années s'accumulaient sur la tête de nos batailleurs. Ils étaient généraux de division, grand'croix de tous les ordres, dignitaires de l'État^ riches de leurs dotations^ anoblis par i'Bmpereor.

ou PUBL. 69

On disait, ma foi : le comte Dopont et le comte F*** î... Et puis ils prenaient du ventre I

Dupont, le plus raisonnable et le plus porté à Tobésité, réfléchissait parfois à l'absurdité d'une querelle yieille de plusieurs lustres, et il se demandait s'il ne ferait pas bien de tuer F*** une bonne fois, afin de couper court à tons leurs différends.

Ce ^devint une idée fixe au commencement de l'année 1813, après qu'il eut fait la connaissance d'une charmante jeune fille qu'il ré^^olui d'épouser.

Il était persuadé, avec raison, qu'une fois marié et père de famille, il ne devait pas aller jouer une existence qui ne lui appartiendrait plus dans des luttes futiles, bonnes tout au plus pour des sous-lieu tenants sortant de l'école. Mais il appréciait assez exactement le détestable caractère du générai F*** pour être sûr que, plus sa position serait délcate et nécessiterait de ménagements, plus F^** le pims*«erait à bout et réclamerait l'exécution des rencontres dues. Il fallait donc laver le passé avant de prendre place au coin d'un foyer paisible, au milieu d'une famille tranquille.

Le général Dupont demanda la main de la jeune personne qu'il aimait. Aussitôt après l'avoir obtenue, il se rendit chez le général F*** :

— Tu viens prendre jour pour un coup d'épée 7 dit celui-ci en le voyant entrer,

— Peut-être bien. . . Mais, avant tout, j'ai besoin de causer.

— Alors, donne-toi la peine de t'asseoir.

Ils s'accotèrent comme de bons amis :

— Écoute, F*** , je vais me marier...

— Quelle bêtise ! s'écria F***.

— Il uni! fit Dupont en réfléchissant. Enfin, cela ne faii rien ; je vais me marier.

— Je t'en fais mon sincère compliment.

60 PHTSIOLOGIE

— Avant d'entrer dans un étal sérieux dont je comprends les devoirs et la gravité, je veux en finir avec toi.

— Oh! oh!

— Il y a dix-neuf ans que notre querelle dure.

— C'est ma foi vrai ! De 1794 à 1813 : dix-neuf ans 1 Gomme le temps passe !

— JNous nous sommes battus très-souvent; je ne sdis pas précisément le nombre de fois.

— Ni moi non plus.

— Mais enfin, nous nous sommes trop batius.

— Il ne m'a pas semblé.

— Comme je ne veux pas continuer un genre de vie qui chagrinerait ma pauvre petite femme, je viens te proposer, en vertu de l'article 4 de notre traité, de changer le mode de combat et d'iimener une dernière rencontre, dont résultat soit décisif.

— Il n'y a rien que je ne sois disposé à faire pour l'être agréable.

— J'ai trouvé un moyen sûr et régulier.

— Fais tes propositions; j'écoute.

— Nous nous battrons au pistolet.

— Tu n'y penses pas, s'écria F*** étonné. Au pistolet I Mais, mou cher, à l'arme blanche, tu peux te défendre, tandis qu'au pistolet...

— Je sais que ton adresse est fabuleuse ; cependant, le plan que j'ai combiné égalise à peu près les chances. Nous avons si souvent essayé de l'épée, que nous pouvons être convaincus de l'égalité de notre force ; nous nous ferions une blessure ; ce serait à recommencer l'autre semaine ; mieux vaut le pistolet pour forcer le dénouement.

— Tu penses bien que le pistolet ne me répugne pas.

— Voici comment nous agirons ; un de mes amis possède à Neuilly, à deux pas de la barrière de l'Étoile, un clos planté d'arbres ; une véritable foret vierge à la |K)rle de la ville.

— C'est agréable Tété.

— Le clos est entouré de murs, le mur est percé de deux portes, dont Tune donne entrée par le village, l'autre s'ouvre du côté de la Seine. Nous conviendrons d'une heure déterminée, et nous nous rendrons séparément à ce clos, armés de nos pistolets d'arçons ; nous entrerons chacun par une porte... nous nous chercherons et nous ferons feu à volonté en nous apercevant. Je ne connais pas la localité plus que toi, je n'y ai jamais été ; je n'ai donc aucun avantage.

— Tiens I c'est drôle !

— Cela te va-t-il?

— Oui; rien que pour l'originalité du fait. Mais nous n'aurons donc pas de témoins 7

— Pas de témoins.

— Nous nous arrangerons comme nous pourrons une fois dans le clos!

— Tu as bien compris.

— C'est une petite guerre.

— Précisément.

— Une façon nouvelle de se débarrasser de son ennemi, imitée des t^mps primitifs... Tu as eu une idée trèsingénieuse.. , Â quand la partie?

— Demain à dix heures, veux-tu?

— Non, je ne puis pas, j'attends mon tailleur... mais après demain...

— Impossible... après demain c'est mercredi, je déjeune chez le père de ma fiancée, je ne puis pas manquer. Mais si tu es libre jeudi. ..

— Va pour jeudi; à dix heures; c'est convenu.

— Yoilà la clef de la porte du côté du village.

— Donne-moi plutôt l'autre clef; j'adore le t>ord de la rivière... Merci, mon cher.

— Adieu !

. — A jeudi I

69 PHTSIOlOfilB

— Ne prends donc pas la peine de me reconduire, je serais désespéré de te déranger.

Trois jour^ après, au moment où dix heures sonnaient à riiorloge de l'église de Neuilly, deux hommes entraient dans le clos planté d'arbres, appartenant à M. Bufraisse, l'un par la porte du village, l'autre par la porte du bord de Tean. Ils s'enfermèrent vivement après avoir pénétré dans le clos; puis ils sortirent de leurs redingotes de longs pistolets qu'ils y tenaient cachés.

C'était, comme on le devine, Dupont et F***. Ils jetèrent autour d'eux un regard rapide, a6n de s'assurer qu'ils n'étaient point vus par leur ennemi, et ils se mirent à parcourir le dus, se cherchant l'un l'autre, tâchant de se découvrir sans être aperçu.

Il était important de ne pas se laisser surprendre à l'improviste, car une balle pouvait partir d'un taillis, et frapper l'imprudent qui se serait avancé sans précautions. Les conditions arrêtées le permettaient

Aussi ils marchaient prudemment, s'arrêtant à chaque pas pour écouter si le grincement du sable ne leur révélerait pas la venue du danger ; ils mesuraient toute la longueur de chaque avenue dans laquelle ils s'engageaient ; ils fixaient des yeux soupçonneux sur chaque feuille agitée par le vent, ils interrogeaient chaque massif, chaque arbre, chaque indice qui pouvait devenir une révélation.

Ce n'était plus le duel régulier dont les formes et le mode déterminent à l'avance les mouvements des combattants ; c^était plutôt la guerre naturelle telle que la fiint les sauvages, une escarmouche calquée sur les rencontres des forêts américaines, dans lesquelles la vue, l'ouïe, l'odorat, servent à l'homme, comme à la bête fauve, pour suivre la piste de la proie qu'il veut dévorer.

Il était indispensable de se garder de tous les côléa à h fois. Si l'ennemi débouchait par derrière, on était visé et abattu sans même sans douter ; s'il guettait sur les flancs»

^■■MiM^ ^^^^^^^^^^T^yi^»^»*y—7t^M I ■■ mij< 'm ^

11 tirait I eotiirert ; s'il venait de âoe, il fallait essuyer son feu.

Terrible situation dans laquelle Tattente de Timprévu doublait ies émotions et amoindrissait le sang-froid.

Ces luttes dans lesquelles tous les sens sont appelés à concourir, où l'adresse et la prudence sont aussi nécessaires que la force et l'intrépidité^ où Ton n*a plus, pour étayer le courage, l'exemple des précédents, la présence des témoins choisis, Teiercice régularisé des armes convenues, ces luttes parlent à la fois à tous les instincts de conservation ; elles font doublement battre le cœur des umuvements qui l'agitent dans le duel et dans la bataille rangée.

Dupont et F***' étaient deux terribles athlètes ; cependant la nouveauté de la situation i Tétratigeté de la position daiis laquelle ils s'étaient mis volontairement, troublaient un peu la sérénité qu'ils avaient coutume d'opposer au danger.

Ils se savaient courageux et adroits, ils se redoutaient, sans faiblesse, comme de dignes champions qui avaient mainte fois éprouvé leur valeur, ils étaient persuadés que toui les moyens propres à assurer leur perte seraient habtlement employés.

Ils n'avaient point à faire parade devant un public attentif, il n'était pas besoin d'ostentation généreuse ou téméraire; ils donnaient tous leurs soins à l'œuvre de destruction qui les occupait sans se laisser distraire par aucun des sentiments faux qui souvent font oublier le danger pour satisfaire l'orgueil.

Ils avançaient lentement, leurs pistolets armés à la maitt ; l'œil au guet, l'oreille attentive.

Au détour d'une allée, ils s'aperçurent au moment où ils allaient en doubler le coude et s'y engaj^er.)

D'un mouvement vif et prompt, dont l'habitude explique la spontanéité, ils se jetèrent F*** dtrrière le tronc

d*un chêne monstrueux, Dupont à l*abri d'un marronnier colossal.

C'est le mouvement qu'exécutent les tirailleurs d'avantgarde au moment de s'engager.

La longueur de l'allée qui les séparait n'était pas de trente pas ; il y avait donc portée de pistolet.

Placés chacun à une extrémité et protégés par la barricade végétale dont ils s'étaient emparés, ils ne couraient point de risque, mais il était impossible de quitter son retranchement sans s'exposer au feu.

Ils devaient faire de singulières réflexions alors que, cachés derrière une souche de bois, ils se disaient qu'on faux mouvement leur coûterait la vie.

Ils demeurèrent ainsi un assez long espace de temps, car, habitués comme iJs l'étaient au tir de précision, offrir le premier feu, c'était faire le sacrifice de son existence.

Cette position menaçait de se prolonger indéfiniment ; leur persistance était conforme aux lois de la raison, ni Tun ni l'autre ne voulait céder l'avantage.

Enfin, Dupont se décida à agir; le souvenir de sa fiancée le rendait avide d'un résultat et surexcitait sa verve guerrière. Seulement il ne perdit point toute prudence et il usa d'une ruse dont la réussite devait lui livrer son ennemi.

D'abord il agita délicatement le pan de sa redingote en dehors du cercle protecteur de son marronnier pour faire voir à F*** qu'il se remuait et qu'il ne tarderait pas à se découvrir. Quand il crut de sa manœuvre agaçante avoir suffisamment alléché son voisin, il avança la moitié du \^ms de son bras gauche, qu'il retira aussitôt.

Bien lui en prit.

Une balle fit immédiatement voler un large fragment d'écorce rasant l'arbre et balayant 'la place où le bras s'était montré.

F*** avait perdu un coup.

mmi^f^f^^mf^^^^ ^ .j^Hge9i«i^«^'?'«iiM"^^^v^^^^M^v

AU bout de quelques minutes Dupont recommença la même manœuvre du côté opposé. Mais comme F*** était un fin renard qui ne se laissait pas prendre deux fois de suite an même traquenard, Dupont enjoliva son idée et la para des semblants de la plus riante réalité.

tl montra le canon de son pistolet comme s41 attendait à son tour l'occasion de faire feu, et, prenant son chapeau de la main droite, il le montra, jusqu'aux bords, du côté gauche de son cher marronnier.

Le chapeau fut enlevé entre les doigts de Dupont comme les pipes entre les lèvres des hussards. Heureusement pour Dupont qu'il n'avait pas laissé sa tête sous son chapeau^ la seconde balle de F*** l'aurait fracassée.

La ruse de guerre avait eu un plein succès. Les pistolets de F*** n'étaient plus que des tubes creux d'un secours inutile ; F*** désarmé était à la merci de son ennemi* il ne pouvait échapper au trépas qui le menaçait.

Dupont sortit de son fort et marcha vers le tireur qui venait de l'ajuster avec tant de conscience et de le manquer avec tant d'adresse.

F... avait l'attitude qui convenait à un brave tel que lui. Calme, la tête haute, l'œil brillant, les bras croisés, il demeurait immobile à sa place sans chercher à échapper à Dupont qui s'avançait le canon de ses pistolets dirigés sur sa poitrine.

Les conventions du duel sont implacables, ses lois sont sacrées. Aucune interprétation de texte n'est possible; on est maître de la vie d'un ennemi avec certaines restrictions, mais on doit la sienne dans les mêmes limites. F^*^ s'attendait donc à subir le sort du vaincu ; il voyait venir la mort avec calme, comme une connaissance dangereuse qui n'avait pas le don de l'étonner parce qu'il l'avait souvent bravée.

Dupont s'arrêta à deux pas de lui :

— Je puis te tuer, c'est mon droit et mon privilège.

66 PHTSIOLOGIÈ

F*** baissa la tête affirmativement.

— Mais, moiy je ne sais pas tirer de sang-froid sur une créature humaine, je n'aime pas à frapper un ennemi désarmé, je te fais grâce de la vie.

— Comme tu voudras.

— Je t'en fais grâce pour aujourd'hui, éntendons-nous bien ?... Je veux devenir maître de la propriété dont je te laisse la jouissance ; c'est une sorte d'usufruit temporaire que je te concède, rien autre chose... Si jamais tu me tourmentes, si jamais tu viens me chercher €|uerelle, si jamais j'ai à me plaindre de toi, je te rappellerai que je suis légitime possesseur de deux baltes spécialement destinées à être logées dans ton crâne, et nous reprendrons l«s choses au point où nous les aurons laissées , c'est-à-dire que tu viendras te faire brûler la cervelle à ma première réquisition.

— * Cela serait ennuyeux.

— Dame 1 je ne puis pas faire davantage... d'aillênrs nous nous verrons peu.. . je vais entrer en ménage, je me dispenserai de la. société des mauvais sujets de ton espèce; ta iras de ton côté, moi du mien. Je ne te tourmenterai jamais, mais tu me laisseras tranquille, on bien, à la première frasque de ta part, je te ferai le versement de mes balles dont ta viendras toucher le payement.. Mes conditions t'agréent-elles?

— Pas trop !

-^ Alors nous allons commencer par la fin, dit Dupont en relevant ses pistolets, voyons, décide-toi...

— Tu crois qu'une résolution de cette nature se prend sur-le-champ ? il faut le temps de la réflexion.

— Vois-lu, j'aimerais mieux que tu prisses tout de suite un parti, parce que, si mes conditions ne t'allaient pas, je serais ennuyé de revenir jusqu'ici. La course est longue.

— Au fait, j'accepte ! cela vaut mieux que rien, et puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. . .

i ^ .i^t^mmtmtmmmrmf^'mmmtmmwms ^yi « .asg^Br^pv^p^

DU DÏÏEt, W

— Je n'ai pas besoin de savoir tes motifs, ils ne regardent qne toi.. . Sonviens-tOi seulement que nous ne nous querellons plus, que nous ne nous parlons plus, que nous ne nous connaissons plus, etque j*aideux balles à ton service dans mes pistolets... Adieu, mon cher; je te souhaite de ne jamais nous revoir.

Le général Dupont s'éloigna en remettant ses batteries au repos, et bientôt après, F***, riant comme un fou de sa mésaventure, quitta le clos témoin de sa défaite et revint à Paris conter à tous ses amis comment Venait dé se terminer le fameux duel de dix-neuf ans.

Mais il ne parla plas sans ménagement de son vieil ennemi ; il évita de se trouver en sa présence, car il savait le général Dupont capable de réclamer son droit et d'en user dans sa plénitude; seulement il conserva la conviction su^ perstitiense que Dupont était d'une espèce différente de celle des autres êtres créés^ et que c*était le seul homme au monde qu'il fût impossible de tuer.

La race de bretteurs frénétiques est à peu près éteinte; l'opinion a fait justice des individus qui, faisant métier de se battre, allaient à tout bout de champ chercher querelle au premier venu, et qui se seraient imaginés avoir perdu leur journée s'ils n'avaient salué le lever du soleil de quelque hécatombe destinée à rendre propice le faux dieu du point d'honneur.

On pourrait trouver encore de vieux restes de cette espèce à part, dont le dogme fait rire Se pitié noire génération. Le colonel Dufay, déjà cité, venait passer une partie de Tété dans une maison de campagne des environs de Paris ; il y trouvait une réunion nombreuse ; il y rencontrait, entre autres, un certain Lercaro, gladiateur illustre, avec lequel il était très-lié.

La maîtresse de la maison, bonne et adorable femme, totijours regrettée de ceiu qui Font connue, instruite de la

susceptibilité provocatrice d*uDe partie des hôtes qu'amenait son mari, exigeait, avant de les recevoir, le serment de vivre en paix. Chez elle, les querelles n'étaient point permises; les discussions étaient interdites; quiconque manquait à ces lois était à jamais exclus.

Comme on tenait beaucoup à passer Tété chez madame d'A..., on mettait un frein à son caracière» on dépouillait ses méchantes coutumes : les tigres vivaient comme de petits agneaux.

Jamais une discussion vive, jamais une colère faisant explosion, jamais de violence, pas de brutalité. On élait forcément astreint aux règles de la bonne compagnie.

Une pareille contrainte pesait lourdement à Lercaro et à Dufay ; mais ils avaient donné leur parole : pour rien au monde ils n'auraient manqué delà tenir. S'ils s'étaient crus capables de la fausser, ils seraient provoqués euxmêmes, en admettant qu'il soit possible de se battre contre sa propre personne.

Comme c'étaient des hommes d'esprit, ils trouvèrent un terme moyen qui conciliait le respect de la foi jurée et les besoins de leurs habitudes.

Tous les mardis, de grand matin, ils sortaient discrètement de leur chambre, ils descendaient l'escalier à petit bruit et se rendaient dans un fourré du parc, convenu à l'avance.

Une fois réunis, ils tiraient des épées cachées sous leurs vêtements, puis, sans bruit, sans querelle, sans autre motif que le plaisir de l'action et le désir de se tenir en baleine, ils se battaient en véritables amis, c'est-à-dire au premier sang.

Quand une blessure avait été faite, ils se prenaient cordialement par le bras et rentraient au château en causant de choses et d'autres.

* Rien ne troubla jamais leur bonne intelligence.

On s'apercevait bien que tous les mardis M. liCrcaro

vimmmmmmim

DU DCEL. 69

avait mal au bras, ou que le colonel Dufay boitait un peu ; que M. Lercaro respirait avec peine et portait la main à sa poitrine endolorie, ou que le colonel Dufay paraissait souffrir de grandes coliques, à en croire le geste qu'il faisait comme pour se frictionner avec acharnement

Mais on était loin de deviner le motif de ces indispositions périodiques, dont la fréquence et la régularité auraient dû éveiller le soupçon.

Jamais on n'aurait rien su de ces assauts à pointe aiguisée, sans un malheureux coup d'épée donné dans la figure. Il n'y eut plus moyen de se cacher; il fallut avouer la vérité : une blessure à la face ne se dissimule pas.

Madame d'A... voulut bannir les deux délinquants : ils implorèrent humblement leur pardon ; ils jurèrent de ne plus ensanglanter son jardin parfumé. On leur pardonna. Mais fallait-il donc renoncer aux petits mardis ! Nous avons dit que, pour eux, tout serment était sacré : ils ne se battirent plus à la campagne. Mais au commencement de chaque semaine, ils prenaient une voiture, allaient à Paris, et revenaient le lendemain fort satisfaits de leur excursion, et quelque membre édopé.

Il est vrai que c'étaient deux types rares, deux originaux terribles.

Le nom du colonel Dufay est connu de tous les hommes qui ont vu les premiers jours de la restauration : c'était un des plus redoutables duellistes de 1815.

Nous ne saurions compter les innombrables combats qu'il livra ; nous en rappellerons un seul qui mérite d'être cité par sa singulière férocité, et parce qu'il est en dehors de toutes les règles admises.

Le Palais-Royal était, à cette époque, le théâtre où se jouaient les scènes les plus vives de la vie parisienne. A la place où l'on voit la grande galerie vitrée s'élevaient de pauvres barraques en bois, dans lesquelles des trafiquants de toute espèce étalaient leur marchandise ; la terre n'é-

7a PSTBIOLOGIE

tait même {mus battue ; le tK)l offrait tontes les inégalités de ses caprices primitifs et faisait trébucher les promeneurs ; l'éclairage mesquin de quelques lampes huileuses jetait une lueur insuffisante : telles étaient les fameuses galeries de bois dont le souvenir réchauffe le cœur de tout sexagénaire.

C'était aut galeries de bois qu'on venait chercher un duel, bien sûr qu'on était de le rencontrer toujours. Des gens qui ne se connaissaient pas, qui ne s'étaient jamais Vus, qui se seraient fort estimés s'ils avaient eu l'occasion de s'apprécier, se proposaient tranquillement de s'aller couper la gorge; et, le lendemain matin, remplissaient consciencieusement cet engagement, parce que les uns étaient royalistes, les autres libéraux.

Un garde du corps croyait-il reconnaître à la tournure un officier en demi-solde, il allait lui proposer une affaire, qui était aussitôt acceptée; un officier en non activité apercevait-il un garde du corps en uniforme, il courait lui offrir un duel» qui était accueilli avec bonheur. Tous ces braves gens s'entrctuaient à qui mieux mieut. Mais ils mouraient fort satisfaits, enchantés de soutenir dignement leur parti, persuadés qu'ils faisaient de la propagande, et que rien n'était pluspersuasif que cette polémique à grands coups d'épée.

Martinirille passait souvent aux galeries de bois pour chercher sa petite querelle, avant de se rendre au bureaa de rédaction du Drapeau blanc; le colonel Jacqueminot, l'homme du monde qui fait le coup fourré avec le plus de résolution, y posait les bases de sa réputation ; le colonel Dufay y venait choisir chaque sohr un homme à tuer le lendemain.

Dufay était le grand homme, le héros, le matador da lieu. La mort de MH. de Salnt-M..., de T..., de N...» B..., Ch..., de R... et autres lui avaient fait un renom colossal. On admirait, on exécrait, on redoutait le colond

BOBIIU. 71

Doûiy ; et, ce qn'il y a de frfiis eitnordiiUQrt, ob m bitfait tonjours arec lui.

Cette condescendance moatonnière montre à qod degré de stupidité héroïque conduit le préjugé da point d'hon^ neur. On était bien sûr de succomber sous les oonps de Firrésistible gladiateur, mais on n'en allait pas OMiins se faire tuer.. . et gaiement.

Un soir, après son dîner, le colonel Dnfay arma aux galeries de bois un cure-dents à la bouche, — on ne fumait par encore, — guignant du coin de l'œil spr qui il pourrait bien jeter son dé? olu, quel serait le favori auquel il jetterait le mouchoir de sa faveur sanguinaire, qui serait le bienheureux choisi pour aller jouir des joies célestes un peu plus tôt que le destin ne l'exigeait.

Il aperçut un grand et bel adolescent aux formes athlétiques, revêtu de Tuoiforme d'un régiment de la garde, qui se promenait avec quelques amis.

^ Yoilà bien mon affaire I pens)-t-iL

Il doubla le pas et le poussa en passant

Le jeune homme se rangea.

U repassa, et il eut soin de lui fourrer le coude dans les côtes.

Le jeune homme parut surpris, mais ne dit rien.

Il se mit à le suivre obstinément en lui marchant littéralement sur les talons.

Lejeuue homme se retira en disant poliment :

— Pardon, monsieur, la chaussée me paraît a^sez large pour que nous ne nous gênions pas mutuellement ; si vous vouli^ z y mettre uu peu de bonne volonté, nous trouverions chacun de notre côté Tespace nécessaire.

— Je marche où il n\e plaît, je fais ce que je veux, je pousse qui me convient, répondit brutalement Oufay.

— Mais, Raoul, tu ne vois donc pas qu'il te cherche querelle 1 s'écrièrent les amis du jeune officier.

— Il me cherche querelle I et pourquoi 7 demanda Raoul au comble de rétonnement.

— Il ne voit pas que c'est à lui qu'on en veut, et il demande mes motifs 1 dit Dufay en riant d'un rire grossier et provocateur.

— J'arrive récemment à Paris, dit modestement Raoul, et j'ignoriiis qu'un homme d'un extérieur aussi grave que le vôtre pût prendre plaisir à des plaisanteries qui ne laissent pas que d'être offensantes.

— Ah ! il se trouve offensé ! au moins c'est quelque chose... Messieurs de la nouvelle armée ont l'entendement bien lent.

— Vous persistez, monsieur ; c'est mal. £n quoi puis-je avoir mérité un pareil traitement ?

— Ah ! les motifs !. .. Il les veut absolument.. . Sachez d'abord qu'un motif n'est pas nécessaire. Si vous exigez absolument qu'il y en ait un, appn nez que je traite eu ennemi quiconque a des épauiettes , depuis que les miennes m'ont été retirées, et que tout soldat portant la cocarde qui décore votre chapeau est tenu de me prouver qu'il vaut mieux que les vieux troupiers de l'ancienne armée, dont j'ai fait partie.

— Je devine. . Vous êtes officier à la demi-solde, et vous venez m 'adresser iine de ces provocations que vous et vos camarades jetez en toute occasion à la face des fidèles serviteurs du roi. . . Je doutais de la réalité d'une monstruosité pareille : il faut votre extrême franchise pour me persuader. ,

l.a tranquillité polie de Raoul surprenait Dufay et l'embarrassait un peu ; le calme et l'urbanité de son langage étaient en dehors des coutumes admises dans les altercations des galeries de bois. Le colonel se sentit presque pris de sympathie pour son antagoniste ; il ne voulut pas le pousser à bout :

— Je vois qu'une querelle ne vous convient pas ; ce

• T-^«- I I iM ■■ !■*— — «-^na^^^p^^^^v^HvpHi^^H^v^^mqHB^vaH^P^iVMap

n'est pas ce que vous cherchiez ici... Soit! nous nous sommes trompés ; je m'adresserai à quelque antre mieux disposé que vous.

— £n effet, monsieur, je ne cherchais pas de querelle ; mais j'en rencontre une, je l'accepte, dit Raoul sans s'émouvoir davantage.

— Bahl fit le colonel, dont l'ardeur se réveilla à ces mots.

— Ce n'est point, monsieur, parce que vous m'avez poussé étourdiment ; ce n'est point parce que vous avez appuyé le pied sur le talon de ma botte : de semblables misères ne sauraient toucher à mon honneur... Mais vous avez dédaigneusement parlé de la cocarde que je suis fier de porter ; vous avez semblé douter du courage que je pourrais montrer pour faire re^^pecter les insignes de mon grade : ceci constitue une double offense dont c'est à moi de demander raison.

— A la bonne heure I pourvu que nous nous battions, c'est tout ce qu'il me faut : il m'est indifférent que ce soit pour votre cocarde ou pour votre chaussure.

— Ne persistez pas dans ce langage ; deux gentilshommes qui doivent se mesurer ménagent leurs paroles et se respectent.

— Je ne suis pas gentilhomme, moi I

— Mais vous êtes officier ; le métier des armes ennoblit... Oserai -je, monsieur, vous demander comment vous vous nommez ?... Moi, je suis le chevalier Raoul de ***.

— Moi, je suis le colonel Dufay.

A ce terrible nom, que tant de duels avaient rendu populaire, Raoul recula étonné ; mais il ne témoigna ni terreur, ni faiblesse; il conserva toute sa fermeté. Les amis qui l'accompagnaient connaissaient de vue le colonel; devinant à l'avance ce qui devait se passer, ils se tenaient immobiles, tristes et silencieux, prêts à ioutenir leur jeune camarade, coaime la circonstance l'exigeait.

— Quel est votre arme, colonel ? demanda Raoul.

— C*est à vous de choisir: vous en avez le droit comme offensé. .. D'ailleurs, je suis indifférent à cet égard ; Je suis également fort à Tépée, au sabre et au pistolet.

^--Ët moi, répondit Raoul en souriant, je n'ai jamais touché, ni un fleuret, ni un sabre, ni un pistolet... Vous voyez que mon indifférence doit être encore plus grande que la vôtre.

— Que diable ! ça n'a pas le sens commun ! s'écria Dufay mécontent; vous ne vous êtes pas encore battu, Toas n'avez pas suivi votre académie... et vous êtes officier?... et vous avez au moins vingt-cinq ans ?... Â quoi diable avez-vous passé votre temps?... Comment avez-vous été élevé ?

— II y a dans vos paroles des vérités et des inexactitudes ; je suis inexpérimenté et je suis officier ; mais je n'ai pas autant d'années que vous le supposez : je parais plus âgé que je ne le suis en réalité, et vous vous expliquerez mon ignorance en apprenant que j'ai seulement dix-huit ans.

— Fichtre ! dit le colonel, sur lequel cette révélation produisit un çiïet désagréable ; vous êtes si grand, si fart, que je croyais avoir affaire à un gaillard capable de résister s vous n'êtes qu'un enfant, je ne me battrai pas avec vous.

— Quelques années de plus ou de moins ne changent rien à la question telle qu'elle est posée entre nous; vous m'avez attaqué, non pas sur mon acte de naissance, mais à l'occasion de mon brevet d'officier : que l'officier soit plus ou moins jeune, ceci ne vous regarde plus ; vous me devez une satisfaction.

— Encore une fois, je ne puis me battre ; Je viendrais à bout de vous trop facilement ; ce serait un assassinat.

— Dussé-je payer de ma vie l'honneur de défendre le drapeau de mes princes, ce n'est pas en ma personne qu'on pourra impunément l'attaquer.

— Vous êtes un brave jeune homme, et vous m'intéres-

gei, ma parole d'honneur... Aussi, allez de votre côté, je Yais du mien. . . oublions ce qui s'est passé.

— Il me faut une satisfaction.

— £h bien i je vous fais den eicuses. Le colonel Dufay vous fait des excuses, entendez-vous bien ?... Il n'est pas un homme au monde qui puisse se vanter d*en avoir obtenu. . . Dites que je vous ai fait des excuses, je ne vous démentirai pas. Avec cette phra:^e, votre honneur est à couvert, votre réputation est faite : vous devez vous tenir pour satisfait.

•>rr Non ; c'est une réparation par les armes que je veux.

nr- Vous êtes un jeune fou ; vous ne l'aurez pas.

— r Vous m'avez insulté dans mon honneur militaire^ c'est en soldat que je dois me réhabiliter : il faut du sang.

r-r- Croyez-moi, ne poussons pas les choses plus loin. J'ai fait pour votre honneur tout ce que vous pouviez désirer, plus qu'il ne vous était permis d'espérer. Restonsen là.

-^ Auriez-vous peur, colonel?...

A cette absurde supposition, Dufay leva les épaules ; ipais en même temps ses yeux étincelèrent. Il contint l'expression de son mécontentement, et fit quelques pas pour s'éloigner.

Les amis de Raoul l'entouraient, cherchant à l'apaiser, lui affirmant qu'il ne pouvait conserver le moindre ressentiment, et que l'affaire, grâce h la facilité inaccoutumée de Dufay, était terminée à son avantage.

Alais ce jeune homme si poli avait un caractère indomptable. C'était sa première querelle, il croyait devoir la mener jusqu'au bout. Plus son adversaire était redoutable. plus il voulait faire preuve de fermeté.

S' élançant tout à coup sur Dufay qui se retirait, il l'entoura de ses deux bras en s'écriant :

— Vous êtes un lâche I... Vous fuyez! vous êtes un

lâche l

Le colonel essaya de se débarrasser de cette étreinte inattendue. Raoul avait des muscles de fer : il lé maintint. Une lutte s'engagea.

Les curieux, si nombreux au Palais-Royal, formèrent un cercle autour des athlètes improifisés. Après avoir repu leurs yeux de ce spectacle inattendu, ils songèrent enfin à les séparer. Duûiy, en sortant des mains du jeune hercule, avait la figure ensanglantée.

— Tu veux te battre ! s*écria-t-il , eh bien ! nous nous battrons.. . Malheur à toi 1

Les amis de Raoul intervinrent, demandant au colonel Dufay quelles personnes il choisissait pour témoins, afin d'aller s'entendre avec elles, et de régler conjointement les préliminaires du duel devenu indispensable.

— Vous serez en même temps mes seconds et les siens, dit Dufay. Ces messieurs voudront bien s'adjoindre à vous, ajouta-t-il en désignant quelques-uns des curieux qui regardaient ; nous allons nous battre à la lueur du premier réverbère suspendu dans une rue écartée... Vous avez vu l'injure, vous assisterez à la vengeance. . . J'avais pitié de sa jeunesse, je voulais lui faire grâce... Il a cherché son sort : que sa mort retombe sur sa tête !

Le duel immédiat n'est point autorisé. D'après les règles admises, une nuit au moins doit s'écouler entre l'injure et la satisfaction. Cette coutume ne manque pas de sagesse ; les heures solitaires données à la réflexion calment le ressentiment^ modèrent la colère, laissent apprécier au plus triste point de vue l'acte terrible qu'on est à la veille d'accomplir : la plupart des concessions consenties sur les terrains sont le résultat d'une nuit d'angoisses.

La veillée des armes des anciens chevaliers était une institution basée sur la connaissance profonde du cœur humain. Il fallait être doué d'une remarquable fermeté pour échapper à rinfluence d'une nuit passée au milieu des emblèmes du trépas, de l'appareil des funérailles, en écoa-

tant les chants mortuaires de Téglise. Les cheTaliers qui supportaient vaillamment cette épreuve avaient Fâme bien trempée et promettaient de fournir une rude carrière.

Les témoins d'un duel comptent sur la sagesse qu'inspirent les méditations nocturnes ; ils ne tolèrent pas le duel instantané, qui annuUerait Teffet de leur tâche conciliatrice. Mais dans le cas relatif à Raoul cl à Dufay, on pouvait sans scrupule déroger à Vusage ; l'injure était trop grave pour espérer aucun arrangement.

Quelle objection, d'ailleurs, pouvait être faite à Dufay lorsqu'il disait, en portant la main à sa joue encore toute brûlante :

— J'avais fait des concessions extrêmes, j'avais prononcé des excuses, je m'étais abaissé devant son âge et devant la susceptibilité de son jeune courage.. . Il a méconnu mes bonnes intentions, il m*a attaqué par derrière ; il avait soif de sang, et le sang a jailli des meurtrissures qu'il m'a faites... Croyez-vous qu'il ait assez d'une vie pour payer son audace, et que je puisse conserver un reste de pitié ?.. . £t puis, Raoul était aussi désireux d'en finir que le terrible colonel II éprouvait encore l'animation de la lutte corporelle qu'il venait de soutenir; l'avantage obtenu lui inspirait un sentiment de confiance et d'orgueil ; il était prêt à avoir, à son tour, pitié de son ennemi.

A des gens ainsi disposés, il n'était pas besoin de longs préparatifs.

On prit des colichemardes chez un armurier de la galerie de Valois ; puis, silencieux etrecueDlis, ils se dirigèrent tous vers le dédale des rues désertes qui se trouvaient au milieu des constructions si longtemps éternisées du Louvre. — Nous serons bien ici, dit Dufay en s'arrêtant sous un de ces gothiques réverbères à la lueur vacillante, que l'édilité parisienne n'avait pas encore remplacés par la lumière du gaz.

Ils se dévêtirent rapidement et s'attaquèrent aussitôt.

L*entière inexpérience ûq Raoul apparaissait rien que dans la manière dont il tenait sou arme«

Dufay fit sauter son épée à dix pas»

Le jeune homme courut la ramasser et reTint sur ^n adversaire : il fut une seconde fois désarmée

Sans se lasser, il reprit le fer inûdèle et se précifâta sur Dufay. Le même résultat eut lieu : la main vigoureuse de Raoul ne savait pas retenir la garde qu'un fouetté habile arrachait de ses doigts contractés.

Dufay s'écria avec désespoir :

— Je ne puis le frapper ainsi, ce serait un assassinat •« Et cependant il faut que je le tue !

Raoul » découragéi commençait à comprendi'e l'insuffisance de la vigueur corporelle.

L'usage du pistolet était impossible dans les rues de Paris. Dufay avait proposé le bout-portant comme moyen de concilier l'infériorité de Raoul et la nécessité d'un dénoû-» ment sérieux. Des motifs de localité avaient seuls fait re^ jeter cet horrible mode de combat*

Cependant ih ne voulaient pas se quitter saids et saufs ; ils ne consentaient pas à remettre la partie ; ni l'un ni l'autre n'éuit disposé à se séparer avant d'avoir obtenu un résultat sanglant.

Dufay semblait au désespoir de ne pas trouver un moyen honorable de se venger de Raoul ; il aurait voulu lui donner une partie de son adresse incomparable, afin de le tuer ensuite en toute sûreté de conscience^

Il proposait mille biais différents; il inventait dUngénieuses imaginations : comme de se battre du bras gauche, ou bien après avoir cassé les trois quarts de son épée, ou bien contre Raoul et tous les témoins à la fois; et comme on rejetait ces propositions inacceptables, il revenait à l'impitoyable bout-portant; car à Dufay frappé» il fallait une terrible vengeance, dût l'univers entier y être en* veloppé.

Il .. ■■■^■■IB Mil »>V^^B«BBHB^P1^^— "^HH«^^^Hip«9lp^H^^iap^gQPmpBM^

Tout à coup le roulement d*uiie voiture se fit entendre ; le bruit était lent, régulier, monotone : c'était une vol-* tnre de place certainement.

Une idée parut jaillir du cerveau de Dufay !

^^ Courrez arrêter ce fiacre I dit--il à Tun des ténoioins.

Et, B^adressant à un autre :

— Vous, allez au Palais-Royal, che» l'armurier de la galerie de Valois ; rapportez ces épées, demandez en échange deux poignards de force et de longueur égales... Si Ton fait quelques objections, dites que c'est pour le colonel Dufay. On me connaît... Avant tout, messieurs, donnezmoi vos mouchoirs, vos cravates, vos bretelles... Allons! plus vivement, je vous prie.

— Que prétendez- vous faire? demanda Raoul en voyant ces préparatifs.

— J'organise l'égalité entre nous, répondit Dufay d'un ton sinistre, tout en liant les uns au bout des autres les objets de toilette qu'il avait demandés, de manière à en former deux cordes longues et solides.

Quand cette singulière opération fut terminée, il s'adressa à Raoul :

— Tu es fort ? lui dit-il.

— Je vous l'ai prouvé, répondit fièrement le jeune homme.

Au souvenir de son outrage, l'écume vint aux lèvres de Dufay. Il répliqua cependant avec assez de mesure :

— Cette force, tu vas do nouveau pouvoir l'employer contre moi ; mais, cette fois, tu ne pourras me surprendre à rimproviste; je me défendrai... Il faudra m'atlaquer en face.. . T'en sens-tu capable ?

— Dans nos montagnes des Pyrénées, j'ai été chercher Fours au fond de sa tannière, et je l'ai vaincu, répondit Raoul en allongeant un bras nerveux, sur lequel chique muscle faisait saillie com/ue une corde bien tendue.

Mta

Page 1