‹ Physiologie du duelChapitre 3 sur 4 · HO PHYSIOLOGIE · texte numérisé non relu

HO PHYSIOLOGIE

— Les Mies fauves n'ont ni ma persistance ni ma férodlé.

— Je Be Toos crains pas, répliqua Raoul avec un sounre de ui^pfis»

— Alm» ¥Qkt ce que nous allons faire : on nonslierarun à ranlR» «B hfas libre senlonent, armé d*un poignard ;

dans cette Toiture que ton ami amène,

d'cs|MN)e« nous ne puissions nous tordre et

éêfn l ier ; oa refermera sur nous la portière, et, soit

s le fer dans la goi^e, soit que M» poitriBCs l'une contre l'autre, nous ne érattKs rwa q^*^ Ktre Teneur et à notre fermeté. ^ JVc«|^» dit RumI

«rs t'aimt présenté de tels dan-

f^rfct MMK^ et 99VCI anssi résoin que moi ; yos

ks prescriptions du colonel <te «BKtMieSw Lies pai^.ninli. étaiait prêts. Le fia- «^ âtat «a anà 6iit Amc^jAi. de paisibles bourgeois

^ «Hait à h disposition des combatli<r «smifair. iMMt svpnk aadb rassuré par un large jj NU t 4 >i ii :<t>. amfc cèéè :5» pian à Tun des témoins qui de-

t>ic ««i 4li; «HKttèa à Ta^oKe. A« mot : • Allez! • 3«r «t iks^ani:^ i^ bnL Ip fiacre devait partir <n^ .'C '^ CJUW fil— M ni lii à l'instant. La «csni ieiat 3iics> .«» smt de b pbcedii Carrousel, iNk^MT^ i ^ :»giM» .iJitnr. paor qw |p roulement des .^ « jtn^awMfcwtc A» vifcirMi. «iwAt le bruit de la V ^ an M ^w^jttii jntr. à? oiaiint ccsBMt, quels que

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cher l'âge et Tigoorance en fait d'armes du jeune officier. Il fallut ensuite attacher les deux ennemis ; on les lia l'un contre l'autre , jambe contre jambe , poitrine contre poitrine, le bras gauche engagé sous les bandelettes qui les fixaient comme des momies égyptiennes.

Pendant qu'ils étaient ainsi forcément rapprochés ils se regardaient avec des yeux étincelants, ils se dévoraient du regard ; ils auraient voulu que leur haleine , qui se mêlait , fût un poison subtil dont l'effet produisît instantanément ses ravages pour bien voir mourir l'ennemi pendant qu'on pouvait jouir de ses souffrances.

Tous leurs traits exprimaient la haine et la résolution du désespoir.

On les plaça dans le fiacre, car ils ne pouvaient mouvoir qu'un seul de leurs membres; on leur mit à chacun un poignard à la main ; une voix tremblante d'émotion prononça le mot :

— AUez I

Aussitôt les chevaux partirent, et un double cri, un cri énorme, furieux, rappelant les joies ou les tortures de l'enfer^ se fit entendre , glaçant chacun jusqu'au fond du cœur, et se perdit ensuite en un murmure mourant , en un râle inarticulé.

Le fiacre tourna deux fois autour de la place du Carrousel. Le témoin, chargé de guider les chevaux, les poussait de toute leur vitesse et obtenait de ces pauvres coursiers une rapidité inaccoutumée. Cependant ce trajet dura plus de ciiîq minutes.

Cinq minutes! ce sont cinq siècles quand l'esprit veille, quand l'inquiétude le travaille , quand on attend dans les angoisses du désespoir l'issue d'une lutte brutale dans laquelle est engagée une vie chérie.

L.es témoins avaient peine à modérer leur impatience ; ils auraient voulu percer l'obscurité , suivre chaque mou-

8i PHYSIOLOGIE

Tement du char funèbre et deTÎner à ses oscillations les

péripéties du drame qui s'y jouait.

AU second tour^ quand la Toiture passa devant dut, ils prêtèrent attentivement l'oreille « ils entendirent de sombres rugissements comme font les loups guand ils s'entre*déTorent«

Mais lorsque la Toiture B*arrêta, après avoir accompli sa double rotation, ils écoutèrent en vain : tout bruit avait cessé ) Un silence fbneste succédait aut éclats farouches | les voix ne s'élevaient plus^..»'*

Ils accoururent aux portières ; leurs mains tremblantes eurent peine à les ouvrir ; quand ils y parvinrent , ils reculèrent effrayés

Les coussins « la garniture > la paille du fond étalent imbibés éè sang«

DUfay regardait le cadavre de Raoul percé d^une multitude de coups de poignard; l'arme mortelle était plantée dans l'œil du jeune homme ; il avait fallu choisir cette place pour achever l'héroïque enfant qui i tout criblé de blessures, faisait sentir ses serres redoutables et ue cédait pas.

Oh ! il avait fait une vigoureuse résistance ; l'état dans lequel se trouvait le colonel le prouvait assez.

Le montagnard avait usé de sa force ; l'enfant de la nature s'était servi de tous ses moyens. Dufay avait reçu quatre fois dans la poitrine la lame de son ennemi i puis Raoul, en le serrant dans son bras , lui avait rompu trois côtes ; enfin, se sentant mourir, il avait saisit Dufay avec les dents , il lui avait mordu la figure , il lui avait dévoré la lèvre inférieure... Il fallait être Dufay pour ne pas sao comber.

Après que le mort et le mourant eurent été détachés et que, gisant tous deux sur le sol, ils offraient l'affreux spectacle de leurs mutilations , Dufay, soutenant sa lèvre dé-

tachée pour pouvoir articuler quelques mots i dit aux témoins :

— On pourrait vouloir me blâmer à cause de son âge ; mais Yous me rendrez cette justice » messieurs, de proclamer que j'bi égalisé les chances et que je Tai brave^ ment tué.

Ce fut la seule expression de remords que lui inspira la mort de Raoul ; et quand depuis on parla à Dufay de cette triste affaire , il exprima seulement le regret de ce que le jeune officier n'eût pas atteint sa mayorité le jour où il rayait tué*»«

La justioe voulut se mâer de cette aSkke ; le parquet intervint I mais les poursuites n'eurent pas d'effet» et lé principe de la liberté 4u duel reçut une nouvelle sanction ; l'impunité fut mieux que jamais constatée»

Dans nos sociétés modernes ; et surtout en France , le duel fat toujours considéré comme un crime spécial. Il conserva oe caractère jusqu'à la révolution de 1789; à cette époque , la législation spéciale se trouva naturellement abolie , et le duel ne fut ni qualifié, ni puni par les lois nouvelles de 1791» de brumaire an lY» de 1810.

A l'époque de la révolution» malgré h sévérité des peines , peut-être à cause de cette sévérité , le duel trouvait dans le préjugé absurde qu'il a fait naître la force de triompher de la loi et de rendre celle-ci impuissante. Cette lutte entre la loi et un préjugé plaçait le législateur de 1791 dans la nécessité ou de proscrire nominativement le duel et de le frapper d'une pénalité spéciale et expresse, ou de laisser aut progrès de la civilisation et à l'action du temps le soin de détruire ce préjugé et d'anéantir le duel. La question demeura ainsi dans le vague ; les principes juridiques d'après lesquels tant de meurtres conventionnels auraient dû être punis, restèrent indéterminés. Pendant quarante ans les tribunaux déclarèrent leur incompétence; les motifs sur lesquels ils se basaient étaient

spécieux ; leurs considéranis pleins de logiqae , et une loi spéciale semblait en définitive indispensable pour obtenir la répression.

Nos codes n'ont rien précisé relativement à la punition du duel. Le magistrat, obligé de sévir, doit forcer le texte et assimiler le duelliste à l'assassin Yulgaire.

On ne peut méconnaître Tempire d'un préjugé sur une génération tout entière. Le principe du duel a de nombreux partisans ; ils arguent de ce que la loi doit s'abstenir de lutter contre un usage qu'elle ne peut vaincre ; ou bien ils élèvent le duel au rang d'un usage nécessaire pour conserver les traditions de politesse et d'urbanité.

La différence des opinions expliquerait seule le silence de la loi ; mais il est difficile malgré tout de confondre le duel avec l'assassinat et les idées qu'éveille ce crime atroce.

Pour appliquer notre Code pénal au duel , U faut forcément admettre que le duelliste commet toujours an assassinat ou une tentative d'assassinat. Dès que des coups ont été échangés, qu'il y ait eu ou non homicide ou blessures, il y a meurtre ou tentative de meurtre ; il y a préméditation et dessein formé à l'avance, an moins sous condition.

Les témoins qui ont assisté avec connaissance Tautear du crime , ceux qui sciemment ont fourni des armes , tombent aussi dans la catégorie des complices : tous sont assassins.

Les effets du duel sont déplorables ; parfois il deyient, si les circonstances le révèlent, un véritable assassinat; mais dans les cas ordinaires , la moralité de l'action, coupable au point de vue de la religion et de la philosophie , a cependant aux yeux de la justice et de la société un caractère bien différent

L'assassinat et l'homicide résultant d'un duel sont séparés par des différences qu'on ne peut méconnaître. H

est impossible d'assimiler le scélérat qui, avide de sang oa de vengeance, attend sa victime iiiofTensivc et la tue sans risque et sans pitié, à l'homme honorable qui, pour laver une injure , expose sa vie en échange de celle de son adversaire avec des armes et des chances égales, souvent sans avoir le désir de tuer, toujours dominé par la pensée unique de venger son honneur.

On peut excuser cet acte si différent de Tassassinat, sans prétendre que les adversaires aient en la faculté de se concéder le droit de se donner réciproquement la mort , par une convention contraire à Tordre public et sans admettre non plus qu'ils étaient dans un cas de légitime défense, puisque cette nécessité de défense ils l'ont volontairement créée.

Le duel étant un crime spécial, il devrait être régi par une loi particulière ; si le législateur eût voulu le faire entrer dans la catégorie générale , il l'aurait dit en termes exprès comme pour l'infanticide et l'empoisonnement, qui ont reçu une dénomination particulière dans le langage du droit

Pendant quarante ans, les tribunaux avaient, pour la plupart, considéré en droit les homicides résultant de duels, comme des faits spéciaux non prévus par les lois; pendant dix-huit ans la Cour suprême avait jugé d'après cette jurisprudence. Cette opinion fut encore consacrée par la présentation , à diverses législatures , de projets de lois contre le duel , pour combler la lacune si bien constatée dans nos lois pénales.

Les duellistes se trouvaient à l'abri d'une complète impunité ; ce n'est qu'en forçant les textes ou en s'armant des faits irréguliers ou déloyaux qu'on parvenait à les atteindre.

£n 1 837, le savant procureur général Dupin fit changer la législation. La Cour de cassation décida, sur ses réquisitoires , que l'homicide , les blessures et même les coups

provenant d'un duel , devaient être punis par le Gode pénal

Les trois discours éloquents que M. Dupin prononça pour amener l'établissement de cette doctrine , devraient être cités en entier; ils forment le traité le plus complet» le plus ingénieux, le plus érudit qui puisse être fait sur le sujet qui nous occupe.

Il fit décider par la Cour suprême que le duel pouvait être assimilé à l'assassinat avec préméditation et guetapens, et que les articles 209 et suivants du Code péna lui sont applicables*

Cette question résolue , la répression matérielle devint possible.

L'opinion que M. Dupin fit prévaloir n'était pas nouvelle; M. de Monseignat, rapporteur du Corps législatif, était bien du même avis i lorsqu'il s'écriait avec enthousiasme, au nom de la commission de législation :

ce Ce sera une des gloires de l'empire d'avoir fait dispa- » raître des mœurs cette rouille de la barbarie de nos » ancêtres ! ))

La commission de législation du Corps législatif avait été» par un sén^tus-consulte du 19 août 1807, instituée en remplacement du Tribunat et investie des attributions de cette branche du pouvoir législatif. Elle concourait avec le Conseil d'état à la formation de la loi et à l'exposé dtt sens et des motifs de ses dispositions ; délibérant séparément, mais se réunissant en conférence, sous la présidence de l'archichancelier de l'empire, en cas de discor* dance d'opinions avec la section du Conseil d'État qui avait rédigé un projet de loi. La commission de législation faisait ses rapports en présence des orateurs du Conseil d'État, avant eux s'ils n'étaient pas du même avis, et après eux dans le cas contraire.

Ainsi les rapports de la commission de législation qui n'étaient pas contredits par les orateurs du Conseil d'État>

complétaient l'eiposê fait par eux et offraient une preiiTe certaine de l'esprit qui présidait à la rédaction et à l'adoption des lois.

Or, le rapport de la commission de législation, sur le chapitre l''', titre 2, liv. 3 du Gode pénal, dit en termes positiiis que les dispositions de ce chapitre comprennent la mort donnée ou les blessures faites en duel comme en tout autre circonstance, et que les résultats de cette sorte de combats ne sont qu'une espèce d'un genre dont la loi donne les caractères; puis on voit l'exposé des motifs pour lesquels le législateur n'a pas cru devoir désigner particulièrement cet attentat aux personnes , les raisons pour lesquelles il l'a régi par les mêmes dispositions que tout autre attentat du même genre, et enfin il entre dans les détails nécessaires pour faire comprendre la manière dont ces dispositions devront être appliquées par le juge , suivant les distinctions et les exceptions qu'elles renferment.

Ce rapport, rédigé en termes formels, émanant de la source où l'on doit rechercher l'esprit de la législation et appuyés par des textes de lois aussi précis que les articles 295 et suivants du Gode , donnait une grande force à l'opinion que M. Dupin fit prévaloir en 1837, et à la manière déjuger adoptée à cette époque.

Avant la discussion de la commission de législation, M. Lanjuinais avait tenté de reconstruire une législation spéciale pour les duels: il présenta un projet de loi en sept articles qu'il voulut faire voter séparément. Ge projet fut renvoyé à la commission du Gode pénal ; après une conférence entre les comités, on renonça à faire une législation spéciale , on préféra établir un droit commun.

Le Gode ne procède pas par catégories d'homicides : tout meurtre doit être puni. Les cas d'exception sont rares et se trouvent prévus et spécifiés de telle sorte qu'on ne peut prétendre que le Gode admette d'autres distinc-

tions que celles qu'il a faites lui-même ; il le défend , au contraire , en termes précis.

Aussi, lors de la rédaction des Codes, lorsqu'on disait à M. Treilhard :

— Mais vous n'avez pas parlé du duel ?

n répondit :

— Nous n'avons pas voulu lui faire l'honneur de le nommer.

Ceux qui prétendent que le duel doit être régi par le droit commun s'appuient principalement sur ce que notre législation est combinée de telle manière que le jury et les juges peuvent graduer les déclarations et les peines depuis la peine de mort jusqu'à un acquittement complet, et qu'il peut y avoir, selon le cas, peine corporelle ou de simples dommages-intérêts.

La jurisprudence actuelle de la Cour de cassation fut établie par un premier arrêt du 22 juin 1837, et les chambres réunies se sont prononcées dans le même sens, pour la première fois, le 15 décembre de la même année. Nous devons reproduire une partie des arguments principaux du procureur général.

Dans les combats singuliers, il y a suivant la nature des armes ou uniquement agression successive, ou agression shnultanée de la part des adversaires ; en conséquence on n'y peut voir le cas de défense légitime ; d'où il suit que l'homicide commis et les blessures faites en duel ne tombent sous aucune des exceptions apportées à la règle générale qui qualifie crime ou délit ces divers actes ; ils doivent être régi par ces règles.

On ne peut se constituer au-dessus des lois, devenir le juge de son droit et le vengeur de sa propre cause en alléguant une convention qui serait survenue entre les combattants, et par laquelle ils seraient censés abandonner la protection que la loi accorde à chaque citoyen et se faire remise des peines qu'elle applique. Nul dans les sociétés

humaines n'a 1c droit de disposer de sa propre vie, ni de celle de son semblable. Nul n*a le droit de convenir qu'à tel jour, à telle heure, il sera permis de donner la mort ou de la receToir.

L'homicide, les blessures et les coups ne constituent ni crime ni délit quand ils sont commandés par la nécessité actuelle de la légitime défense de soi* même ou d'autrui; mais dans un combat singulier résultant d'un concert préalable entre deux individus, l'action punissable n'est pas commandée par la nécessité actuelle de la légitime défense, puisque, en ce cas, le danger a été entièrement volontaire, la jdéfense sans nécessité, et que le danger pouvait être évité sans combat.

Si aucune disposition législative n'incrimine le due/ proprement dit et les circonstances qui préparent et accompagnent cet homicide, aucune disposition de la loi ne range non plus ces circonstances au nombre de celles qui rendent excusable le meurtre, les coups et les blessures. C'est une maxime inviolable du droit public, que nul ne peut se faire justice à soi-même. La justice est la dette de la société, et toute justice émane du chef du gouvernement, au nom duquel cette dette est payée. Ce qui est nul ne saurait produire d'effet, et ne peut, à plus forte raison, paralyser l'action de la justice, suspendre l'action de la vindicte publique, et suppléer au silence de la loi pour excuser une action qualifiée crime par elle, et condamnée par la morale et le droit naturel.

Une convention par laquelle deux hommes prétendent, de leur autorité privée, transformer un crime qualifié en action indifférente ou licite, se remettre d'avance la peine portée par la loi contre ce crime, s'attribuer le droit de disposer mutuellement de leur vie, et usurper ainsi doublement les droits de la société, rentre évidemment dans la classes des conventions contraires aux bonnes mœurs et à l'ordre public

Si, néanmoins, malgré le vice radical d'une telle con^ yention, on pouvait l'assimiler à un fait d'excuse légale^ elle ne saurait être appréciée qu'en cour d'assises» puisque les faits d'excuse, admis tels par la loi, ne peuvent être dé«- Clarés que par le jury.

Il suit de là que, chaque fois qu'un meurtre a été commis, que des blessures ont été faites on des coups portés, il n'y a pas lieu, par les juges appelés k prononcer sur la prévention ou l'accusationi dans le cas où ce meurtre, ces blessures ou ces coups ont eu lieu dans un combat singulier, dont les conditions ont été convenues entre l'auteur du fait et sa victime, de s'arrêter à cette convention pré-* tendue ; ils ne peuvent, sans excéder leur compétence et sans usurper le pouvoir des jurés, statuer sur les circonstances, puisque, lors même qu'elles pourraient constituer une circonstance atténuante, ce serait aux jurés qu'il appartiendrait de le déclarer*

Quant à l'excès de sévérité reproché k nos lois, sous prétexte que le duel ne doit pas être confondu avec le guetapens ou l'assassinat, on peut répondre que, si cet inconvénient eiistait, le reproche tomberait sur le législateur qui n'a pas voulu faire au duel l'honneur de le nommer et d'en faire un délit à part ; mais ce ne serait pas un motif qui dût autoriser le juge à se dispenser d'appliquer la loi générale telle qu'elle est, même avec ses inconvénients, s'il est vrai qu'il y en ait dans son application.

Tels sont les arguments à l'aide desquels fut changée la manière de juger les duels. On ne saurait même nier les avantages obtenus par la répression, en face des docimients fournis par la statistique.-

M« Martin (du Nord), alors ministre de la justice, dirsait en 1845, du haut de la tribune :

« J'ai cherché a rpcueiilir, autant qu'il est possible en » pareille matière, des documents positifs et préds pour » savoir quel avait été, sous l'empire de l'ancienne juris-

9 prudence de la cour de cassation, le nombre des duels » qui avaient entraîné la mort de Tun ou de Tautre des » combattants : je ne parle pas ici des duels qui n'ont en-^ » traîné que des blessures.

» En 1827» ce nombre a été de 19 morts; en 1828« » de 29 ; en 1829, de 13 ; en 1830, de 20; en 1831» » de 25; en 1832, de 28; en 1833, de 32 1 en ISgA* » de 23.

» Je le répète, je ne parle que des duels qui ont été » suivis de la mort de l'un des combattants.

]» Voici maintenant quelle a été la progression décrois-- » santé depuis la jurisprudence adoptée en 4837 par la » Cour de cassation :

» En 1839, 6 duels suivis de mort ; en 1840» 3; en » 1841, 6 ; en 1842, 7 ; en 1843, 6. Je ne puis citer le » chiffre de 1844, parce que les états ne me sont pas en- » core arrivés.

» Remarquez les conséquences de la nouvelle jurispru- » dence : demandez-vous si le but n'a pas été atteint > Avant cette jurisprudence, plus de 20 morts par suite 9 de duels dans une année ; après la jurisprudence bien » établie, bien constante de la Cour de cassation, le résul- » tat que je viens d'établir : le chiffre des duels suivis de 9 mort n'a pas dépassé 7. »

Voilà donc tout d'un coup les duels devenus justiciables des tribunaux ordinaires ; ils tombent sous la loi commune ; ils peuvent être l^objet d'une répression ; le magistrat appréciera les circonstances; le juré remplira la place jadis occupée par un maréchal de France.

Mais, comme ce sont les articles 309 et suivants qui régissent la pénalité, on appliquera le même châtiment au coup de poing et au coup d'épée, au soufflet constituant l'injure, et à la blessure plus noble qui aura été la conséquence de cette injure première. On déclarera homicide un fort honnête homme avec lequel on sympathise de tout

son cœur, et on allouera des dommages-intérêls à un chenapan qui se sera fait égratigner le bras afin de se créer des ressources.

Nous ne disons pas que ces vilaines choses doivent arriver ; nous poussons les suppositions à rextrême, afin d'établir )^ue nous ne sommes pas encore parvenus au premier degré de perfection.

Il y a évidemment dans la question une opposition complète entre les mœurs et les institutions :

« Dans le cas d'homicide sous Tempire du Code pénal, » disait M. de Vatimesnil à la Chambre des pairs, aucune » alternative n'est laissée entre l'acquittement d'une part, » ou la mort et les travaux forcés à perpétuité de l'autre ; » peines évidemment excessives, et qui, par leur excès » même, amènent nécessairement l'impunité. »

La loi punit, l'opinion publique absout; et tous les textes du monde ne pourront rendre flétrissante une condamnation prononcée à la suite d'un duel loyal.

C'est donc avec les mœurs qu'il faut s'accorder d'abord ; les lois doivent s'enlacer avec elles pour les purifier et les assainir. Si les duels deviennent odieux et déshonorant^, les honnêtes gens ne se battront plus.

Au lieu d'arriver avec la prison et l'amende quand le combat est fini, il faut le prévenir.

Au lieu de punir l'action matérielle du duel accompli, il faut s'en prendre au point d'honneur qui le motive.

Voyez d'ailleurs les conséquences auxquelles on est conduit fatalement : l'effusion du sang entraîne seule l'application de la pénalité ; la tentative non suivie d'effet échappe à toute répression. Vous ne punissez pas le duel, mais le mal qu'il produit ; vous êtes obligés de baisser la tête et de laisser passer tranquillement une tentative de meurtre non suivie de commencement d'exécution. Comme c'est moral !

Un des hommes les plus ébainents de notre époque, M. le duc de Broglie^ a demandé qu'on incriminât le duel

en.Ini-mênie : « An lieu de remonter des effets à la cause, » il faut descendre logiquement des principes aux résul- » tats. Emprunter au Gode pénal ordinaire sa qualifica- » tion de l'assassinat, ainsi que celle du meurtre et de » blessures pour en faire la base d'un système , puis ce- » pendant admettre dans l'application que ces faits, lors- » qu'ils résultent du duel, doivent être jugés par d'autres » juges, doivent être frappés d'autres peines que les faits » de même nom définis par le Code pénal, c'est un moyen » trop indirect et trop timide d'atteindre le but On doit n dpnc préférer hautement une loi qui, abordant de front » la difficulté, se proposerait de définir le duel, de le qua- 9 lifier, suivant les cas, de délit ou de crime, et de pré- » ciser les circonstances qui doivent atténuer ou aggraver » la peine. »

Les tribunaux ordinaires châtient et ne préviennent pas. Quel est l'article de nos codes assez effrayant pour arrêter deux hommes résolus à hasarder ce qu'ils ont de plus cher : leur vie?

Il y a une lacune dans nos institutions. Malgré nos perfectionnements philosophiques, nous ne sommes pas encore arrivés à ce degré de raison qui fait refuser le duel à cause de son absurdité. £n matière de duel, on s'aperçoit tout d'abord qu'on a affaire à des consciences prévenues, que leur pente naturelle entraîne à prendre parti contre la loi qu'il s'agit de porter.

Les plus sages et les meilleurs esprits ressentent l'influence du préjugé; ils y cèdent à l'occasion. L'empereur Napoléon faillit se battre dans sa jeunesse, à propos d'un air de cor de chasse vigoureusement soufflé par M. de Bussy ; Voltaire, au désespoir de ne pouvoir obtenir satisfaction par les armes d'un grand seigneur qui l'avait insulté, 8'exiia volontairement en Angleterre ; le feu roi Charles X eut à la cour de son malheureux frère Louis XVI une jolie passe d'épée avec le duc de Bourbon, et il n'y a pas de

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nos jours une illustration politique^ littéraire ou scientifique, qui ne se soit vu obligée de sacrifier au préjugé, et qui n*ait tiré un coup de pistolet pour repousser les attaques dont son discours, son livre ou sa doctrine avaient été l'objet.

Gomment la loi, c0tte expression unique de la raison, serait-elle suffisante, lorsque le duel est multiple, et (jue plusieurs de ses catégories ne sont jamais l'objet de poursuites judiciaires?

Il y a le duel politique que l'on tolère volontiers, par suite de ce précepte paternel : que ceux qui font les lois ont le privilège de les violer.

I^e duel militaire, qui a lieu avec rautorisation du colonel, sous les auspices du maître d'armes du régiment. C'est une petite affaire de famille dans laquelle l'autorité civile est priée de ne pas se mêler. D'ailleurs, en cas de désagrément, le colonel et le maître d'armes pourraient ôtrq compromis comme complices : ce ne serait pas hiérarchique.

^nfin, il y a le duel commun : celui que vous ou moi nous pQurrions avoir si on déshonorait notre femme, si on enlevait notre fille, si un insolent nous adressait une grossière insulte. Halte-làl... ce duel n'est pas permis! En définitive, les tribunaux ne sont pas faits pour... vaquer. Si tous les justiciables se mettaient dans des cas d'exception, à quoi servirait la magistrature? Plaidez pour votre femme, plaidez pour votre fille, plaidez pour votre honneur, et poursuivez la réparation qui vous est due en constituant avoué.

Un caporal pourra se battre avec un autre caporal qui lui aura fait des observations malséantes sur la propreté de son fourniment; un député feindra de s'entre-tuer avec un autre député, pour donner lieu à une petite réclame électorale ; mais un père de famille ne devra pas égorger celui qui a perdu son enfant ! .. .

DU DUBL. 95

Mais non I . . . tous se battront ; vos lois sont impuissantes ; vos peines ne sauraient les effrayer; vos réparations ne sauraient les satisfaire ; le préjugé domine de toute sa hauteur une législation bfttarde et sans effet.

Encore une fois, c*est le point d*honneur qu'il faut atteindre.

Nous avons démontré que le point d'honneur a son origine dans le duel judiciaire ; aujourd'hui, tout est changé : c'est le duel qui dérive du point d'honneur; la tête est en bas et les pieds en haut. Il est vrai que, dans les questions de duel, c'est presque toujours le monde renversé.

Le point d'honneur a ses lois, auxquelles tous les hommes du monde sont soumis ; il a^ lui aussi, un code qui n'est pas divisé par livres, titres et articles, mais qui n*en est pas moins obligatoire : il faut, pour telles insultes convenues, se couper un petit peu la gorge, sous peine d'être nus au ban de la société.

Du reste, dans la plupart des cas, on n'est pas obligé de se tuer ; au contraire I on s'effleure la peau, on s'envoie une balle de liège au-de$$us de la tête, et l'honneur est déclaré satisfait !

Notre siècle, qui progresse en tout, a même apporté une amélioration notable aux duels dits sérieux. Un arusurier, — la postérité lui élèvera des statues, — vient d'inyeuter des pistolets qui blessent un peu et ne tuent jamais, £n plaçant les combattants à vingt-cinq pas, en ne mettant dans le canon que la charge ie poudre préparée et calculée ) l'avance, la balla arrive, fait trou, mais mollement, avec précaution, saos dépasser jamais Tépiderme, sans produire ce» horribles fractures qui rendent terrible l'usage des armes à feu^ sans pouvoir mettre en danger la vie du

blessé»

De celte façon, le duel a eu un résultat dont nul ne saurait douter ; le public n'a pas le droit de rire à un combat

simulé, et les champions ont les plaisirs de Théroisme sans avoir couru le risque d'être tués.

Nous tenons le nom et l'adresse de ce sublime armurier à la disposition de toutes les personnes qui se trouveront dans la nécessité de se battre.

Le plus grand danger du duel, ce sont les témoins. L'intervention obligée de ces auxiliaires officieux envenime souvent les questions et détermine un combat qui aurait pu être évité.

Le choix des témoins doit être fait avec prudence : il est rare de rencontrer des sujets qui réunissent les qualités propres à la bonne exécution de ce mandat.

On prend habituellement le premier venu, à moins qu'on n'aille chercher des ûers-à-bras bien connus. Ces deux méthodes usuelles sont également détestables : le premier vena manque d'habitude et le fier-à-bras en a trop.

Un témoin doit être à la fois expérimenté et prudent ; la ruission qu'il accomplit demande de la modération et de la fermeté, du tact et de la bonhomie, de l'affection et de l'impartialité.

Prendre trop chaudement les intérêts de la partie qu'on représente dans une affaire de duel, c'est les compromettre ; exiger plus, accorder moins que la justice ou les convenances ne l'ordonnent empêche toute conciliation. Tel est l'inconvénient principal des fiers-à-bras : ils posent carrément la question, la maintiennent dans ses plus étroites limites, et font tuer leur meilleur ami.

Le premier venu, au contraire, sacrifie Thonneur de son champion à l'amour de la paix ; puis se félicite, en se firottant les mains, d'avoir parfaitement arrangé une affaire ! . . . Le premier venu est grand partisan des déjeuners à la fourchette.

Souvent les témoins agissent de parti pris, comme les arbitres choisis dans les contestations coiomercialcs ; ceuxci ne sont autre chose que les avocals d'un client ; ils dé-

cidcnt dans un intérêt unique, sans examiner ni le point de fait ni le point de droit ; mais le président du tribunal consulaire nomme un tiers-arbitre qui les départage et rétablit Téquité. Le duel n'offre pas un expédient aussi utile : le tiers^rbitre, c'est la mort.

Il arrive donc qu'une affaire où Thonneur et la vie sont en jeu est remise entre les mains d'hommes auxquels on ne confierait pas le maniement des plus petits intérêts matériels.

La magistrature qui s'exerce sur le terrain est la plus grave et la plus importante; une question mal comprise, une décision mal rendue, peuvent éternellement charger la conscience. Malheur à qui ne se recueille pas avant de prononcer !

Jadis la position était différente : les seconds combattaient en même temps que le principal intéressé ; il se livrait une bataille générale à laquelle chacun prenait part. Le point d'honneur, — fléau que nous retrouvons toutes les fois qu'il est question du duel, — empêchait les seconds d'assoupir la querelle et d'en annuler l'effet ; leur rôle se bornait à porter le défi et à le soutenir les armes à la main. En conciliant pour autrui, ils auraient pu sembler redouter pour eux-mêmes les suites de la rencontre ; le point d'honneur les astreignait donc à être seulement des messagers fidèles et des épées accessoires.

La situation est bien différente aujourd'hui : les témoins ne sont pas des seconds; ils assistent au combat et n'assistent plus les combattants : l'acception grammaticale du mot explique le changement complet qui s'est produit. Bien couvert d'un paletot, les mains dans ses poches, le chapeau sur la tête, la figure enveloppée d'un moelleux cache-nez, le témoin regarde tuer son ami. La poitrine nue, l'épée au poing, le second devait faire face à tous les assaillants quand ses tenants avaient succombé.

Donc, l'esprit de la situation n'est plus le môme, et

rhomme le plus implacable, quand il se trouve partie directe^ doit s'assouplir et se transformer dans le but de mener à bonne fin les intérêts qui lui sont confiés.

On objectera sans doute les duels où les témoins se sont battus tandis que les parties principales arrivaient à se concilier. Ces exceptions viennent appuyer la rigide excellence de nos principes : quand les témoins se battent entre eux, ils sont nécessairement passionnés, brutaux et inexpérimentés. Un pareil bouleversement dans les positions compromet plus que tout au monde la réputation de ceux qui sont intéressés dans la querelle principale ; il faut n'avoir aucun souci de leur honneur pour oser se substituer à eux. Jamais un témoin convenable ne commettra une pareille infraction aux lois de la monomachie; il saura attendre des années s'il a motif personnel, et il s'ingéniera à trouver un prétexte spécieux tout à fait étranger aux incidents de la querelle primitive ; il tuera ou se fera tuer sans prononcer le nom de la personne à laquelle il a servi de témoin.

Le Gode pénal renferme un article 59, qui dit que «les complices d'un crime ou d'un délit seront punis de la même peine que les auteurs mêmes de ce crime ou de ce délit. » La Cour de cassation a généralisé méchamment cet article, en décidant que ceux qui ont assité comme témoins l'auteur des blessures faites en duel, ainsi que ceux qui ont porté les armes, sachant qu'elles devaient y servir, doivent être poursuivis comme complices. Un semblable arrêt fait entrer les témoins dans les cas prévus par les articles 295 et suivants du code, et les place sous le coup de la décapitation, des travaux forcés, de la réclusion, des amendes, des dommages-intérêts, et autres menus inconvénients que vous savez bien.

Ainsi, vous aurez voulu empêcher deux braves gens de s'entre-tucr par susceptibilité ; mais un des témoins de la partie opposée à la vôtre aura, par sa maladresse ou sa

brutalité, si bien embrouillé les choses, que le résultat demandé aura élé obtenu, et l'on viendra vous assommer à coups d'articles 59 !... Merci!

Que votre ami le plus cher vous dise :

— J'ai un duel, tu seras mon témoin.

Il faudra lui répondre :

— N'allons pas si vite !.. . Je ne refuse pas absolument d'être ton témoin ; mais je n'accepte pas d'une manière positive. Je connais le motif de la querelle ; tu as quatre fois raison... Bien 1... Ton adversaire est un homme honorable, il regrette ses torts et finira par les reconnaître. .. très-bien I... Mais quels senties témoins qu'il a choisis de son côté ? Tu ne les connais pas... ni moi non plus.4 . £h bien ! mon bon, je ne te servirai pas en cette occasion sans lavoir leurs noms, leurs antécédents et leur moralité. J'en suis bien fâché ; mais tu ne voudrais pas me compromettre, (le peuvent être de mauvais drôles insoucieux de l'article 59, imbus des maximes du pugilat, sans aucun respect pour les arrêts de la Cour de cassation, et ne de^ mandant que plaies et bosses... ie suis fort lié avec ton ennemi; mieux que tout autre, je pourrais arranger votre alTaire et expliquer le malentendu qui vous divise ; mais que veux-tu, mon cher?... Article 591 II faut bien prendre ses précautions !

Là-dessus, votre ami va chercher deux jeunes fous» qu'il oppose aux deux écervelés choisis par son adversaire. Tous quatre se lèvent sur leurs ergots comme des coqs de combat bien dressés; les questions s'enveniment*., et bientôt une famille tout en larmes assiste à un sanglant enterrement.

£t malgré les arrêts de la cour de Cassation, l'opinion publique, cette première et souveraine magistrature, ne flétrit ni le meurtrier ni les témoins qui ont amené la catastrophe.

Il faut déplorer l'impuissance de la loi ; mais là où un

prestige d'honneur lui est opposé, elle devient inerte. Il y a toujours eu des arrêts qu'on a bravés, des châtiments qui n'ont point flétri. Accordez les mœurs et les lois, faites que l'opinion sanctionne votre sentence, c'est alors que vous pourrez utilement réprimer.

Si tous les hommes sages et modérés se refusaient à être témoins, les bois avoisinants Paris deviendraient de vastes égorgeoires où le sang coulerait avec périodicité ; car les querelles sont plus fréquentes qu'on ne le suppose, même parmi ceux qui exercent des professions paisibles : ce sont les tiers désintéressés qui savent les apaiser.

Sur cent affaires, quatre-vingt-dix s'arrangent, et les dix dernières n'amènent tout au plus qu'une incapacité de travail plus ou moins prolongée.

La sagesse individuelle concilie les exigences de la raison et celles du préjugé : la sagesse individuelle a usurpé la place due à la loi.

En servant de témoin à quelqu'un, on donne une preuve d'estime, en même temps qu'on rend un service véritable. Le caractère des combattants, leur bravoure et leur raison doivent être également sûrs, ou bien on tombe dans d'inextricables embarras. Une partie des faits dissimulés, un emportement irréfléchi, une pusillanimité tardive, sont autant de circonstances qui placent le témoin dans la situation la plus fausse, et nécessitent souvent de sa part une intervention directe. On se trouve engagé par une responsabilité morale dont il faut accepter les conséquences, et la nécessité de couvrir un individu trop légèrement jugé peut mener plus loin qu'il n'avait été permis de le supposer. Il est donc indispensable de connaître aussi bien que soi-même l'homme auquel on sert de témoin ; cependant c'est le service qui est demandé avec le plus de légèreté et rendu avec le plus d'indifférence.

Aussi les duels ne sont pas traités avec la gravité qu'ils comportent. Quand on n'y laisse pas un lambeau de sa

lUttK^h^

chair^ on y perd un morceau de son honneur. Si les règles étaient rigoureusement suivies, et que la passion fût bannie du débat, on éviterait également ces résultats fâcheux.

Les témoins sont des juges librement choisis par les parties pour décider les faits qui leur sont soumis. Le grief principal constitue-t-il une injure 7 cette injure peut-elle être effacée moyennant une réparation convenue? quelles doivent être les justes limites de cette réparation ? ou fautil forcément en venir au combat 7 Tels sont les prolégo* mènes de toute provocation. Or, les témoins peuvent, à Taîde de quelque terme moyen, satisfaire Toi^eil des par ties et sauvegarder leur honneur.

Malheureusement, chacun croit devoir maintenir rigoureusement les prétentions de Tami qu'il représente, et ne s*inquiète pas de ce qu'elles peuvent avoir de déraisonnables. On discute de parti pris, sans se rendre aux raisons opposées, sans faire attention aux circonstances ignorées que le débat révèle, sans s'éloigner du but que l'on s'était tracé et qu'on s'efforce d'atteindre. Dès lors, si quel-, ques concessions sont faites, elles sont chétives, insuffisantes, et ne sauraient couvrir suffisamment les intéressés. Ce n'est qu'un replâtrage mal fait qui laisse subsister des fissures où s'engouffre le vent de l'opinion qui va souffler sur quelque honneur et parvient à l'éteindre.

Les témoins réunis forment un tribunal ; ils sont juges de l'ensemble d'une question, et non pas les avocats de l'un des contestants ; ils doivent examiner les faits avec sang-froid, les apprécier dans leur vérité, les concilier d'une façon impartiale. Convenir des torts de son ami, c'est lui rendre service, parce qu'on n'exigera pas sur les torts avoués une réparation trop forte et souvent impossible : c'est en voulant se raidir qu'on rompt les voies d'arrangement. Les témoins, quand ils font unanimement abstraction de l'individualité qu'ils représentent , quand ils se

considèrent comme des arbitres appelés à décider en toute cooscience, arriveni presque infailliblement à satisfaire les deux antagonistes sans qu*il soit besoin de sang versé.

Si, par aventure, i) fallait en venir au combat, le même esprit de justice doit présider à ses conditions et à son accomplissement. Éviter le choix de Tarme à laquelle Tun des adversaires a une supériorité marquée, n*apporter sur le terrain que des armes également inconnues de tous, faire une égale part de soleil, de lumière et d'espace, sont les préliminaires indispensables de Faction^

Eu cherchant à favoriser Tun des combattants au détriment de l'autre, on s'etpose à devenir la cause d'un désastre qui aurait pu être évité. Ainsi, en maintenant le sabre ou Tépée pour un amateur de première force, on condamne presque inévitablemeût son adversaire inexpérimenté ; la responsabilité du quasi-assassinat commis dans de pareilles conditions retombe sur les témoins qui ont sanctionné rinégalité. Il vaut mieuï faire tuer son ami d'une façon honorable, que de l'exposer à passer pour un vainqueur déloyal.

Quacd le combat est engagé, les témoins doivent se tenir à portée, prêts à l'arrêter quand une blessure est reçue, prompts à détourner les coups qui porteraient à fond ou qui se présenteraient sous un mode inadmissible. Cette partie de leur mission est la plus délicate et la plus difficile, son accomplissement exige une haute expérience, une grande habitude et un certain courage personnel. Sans compter le risque qu'on peut courir en s'interposant devant la pointe d'une épée, il faut avoir une adresse suffisante pour se rendre maître à la fois de deux fers, afin que le temps d'arrêt produit ne devienne pas préjudiciable au combattant dont on suspend le coup, et qui pourrait être touché pendant qu'il se trouve découvert.

Le duel au pistolet est rendu plus ou moins dangereux, uivant les précautions prises. Des pistolets de tir, à dou-

ble détenle, à canons cannelés et à balle forcée portent toujours juste ; tandis que des pistolets d'arçon, où la balle ballotte, dévient presque invariablement : le coup de doigt qu'il faut donner détourne de la ligne. On parvient même à annihiler l'adresse en exagérant la charge de poudre, en bourrant avec trop de vigueur, en choisissant du salpêtre à gros grains, pour que l'inflammation soit successive et non spontanée.

On peut encore calculer les distances, ordonner le feu de telle sorte qu'il soit impossible de viser; enfin, il est une quantité de précautions^ enseignées par l'expérience, qui permettent d'amoindrir le périU de ménager la vie des combattants, ou tout au moins de leur laisser courir les chances d'une parfaite égalité.

Un usage fort utile, et qui devrait être constamment suivi» est celui des procès-verbaux. Ces archives établissent les faits au moment où ils s'accoûiplissent, et sauvegardent à la fois l'honneur des combattants et la conduite de leurs témoins ; il est loisible de recourir en toute occasion à la constatation officielle des motifs qui ont déterminé ou empêché le combat ; les querelles qu'une étincelle pourrait ranimer se trouvent éteintes en tous cas par la production de pièces qu'on ne saurait prétendre être inventées pour les besoins du moment. Des procès-verbaux de duel bien faits, bien rédigés savent tout prévoir, tout réfuter, et deviennent ainsi de véritables traités de paix.

iVlais où trouver les témoins modèles qui satisfassent à toutes les conditions exigées pour mener sûrement à bonne fin la contestation qui leur est confiée?

Est-ce dans le monde, où le duel se traite plus légèrement que le cours des effets publics? Est-ce dans l'armée^ où on a coutume de ne lui donner qu'une solution sanglante? Est-ce dans la politique, où il semble devenu la conclusion inoffensive des incidents parlementaires ?

OÙ rencontrer des hommes instruits des devoirs qa*impose l'arbitrage de Fhonneur, experts dans l'exercice de leur mandat, impartiaux dans les résolutions qu'ils arrêtent?

Ces hommes sont rares ; et nous voyons les duels s'achever d'une façon terrible ou ridicule. On se tue où l'on devient le but des quolibets. Pas de milieu possible : il faut se résoudre au meurtre ou au rire ; on devient coupable aux yeux de Dieu ou aux yeux de la société.

Et c'est une alternative que le plus sage ne peut éviter. On n'échappe ni à une querelle ni à une provocation. La politesse exquise, le soin extrême porté à toutes ses paroles, à toutes ses actions, n'empêchent pas de recevoir d'un manant mal disposé une de ces injures qu'on ne saurait laisser passer sous silence ; on devient forcément provocateur, parce qu'on s'est trouvé en contact avec un être mal appris^ et l'on déplore secrètement U stupidité du motif pour lequel on se fera tuer, si les témoins choisis ne savent pas s'entendre mieux que ne le font la conscience et la vanité I

La constitution de la société ne permet pas d'écouter la voix de la raison . Il faut savoir soutenir une querelle futile, venger une offense légère comme un de ces outrages qui empoisonnent la vie et inspirent une haine féroce contre celui qui les a commis.

On appelle cela se faire respecter. Et c'est vraiment indispensable quand on ne veut pas s'exposer à de continuels désagréments.

Les poltrons, — il y en a, — s'attaquent à plus poltron qu'eux. Un individu au courage taré est exposé à bien plus de querelles qu'un autre : tous ceux qui s'imaginent le faire reculer s'en prennent à lui et vont se targuer ensuite de l'impertinence dont ils ont impunément fait preuve. L'homme assez faible pour ne pas casser la tête de ses concitoyens quand la circonstance l'exige doit fuir au Nouveau-

^^^^m^r^^mi^mi^mmmi^ i imijui mniiu.

Monde dt ne jamais reparaître dans les salons de l'Europe.

Ce magnifique garçon aux larges épaules, à la moustache hérissée, à l'œil fauve, qui a tué trois ou quatre fils de famille, qui en a écloppé cinq ou sii autres, jouit de l'estime générale, de la considération universelle; on l'admet dans les maisons où il ne serait pas reçu si on osait lui en fermer la porte ; on ne lui adresse pas la parole sans prendre des précautions oratoires ; on se garde bien de s'exposer à sa terrible juridiction ; et, par cela même, on semble la reconnaître et la sanctionner.

Puisque le duel est un fait immoral que la raison réprouve et que la loi réprime, la première chose à faire serait de mettre ce magnifique garçon au ban de la société comme tout autre assassin vulgaire en contravention avec les institutions du pays, auquel vous vous garderiez bien, sans aucun doute, d'ôter votre chapeau.

Vous méprisez l'un, vous honorez l'autre! D'où vient cette différence ? Du sentiment d'appréciation produit par l'éducation, l'usage et les mœurs. Donc le Gode pénal est impuissant contre le duel, et les arrêts de la Cour de cassation ne le détruiront pas.

Bien plus encore : le duel paraît aux yeux de bien des gens une expiation qui relève de beaucoup de fautes.

— - Je vous ai vu avec un tel ; savez-vous que c'est un homme peu estimable ?

— Oui , mais il se bat !

Et il ne vous est pas donné de détruire l'excuse inconcevable qui vient de vous être opposée. La réponse est convaincante ; il faut s'en contenter.

Un tel se bat I mais il n'a point de délicatesse ; il est compromis dans des affaires véreuses; vous ne lui confieriez pas 100 francs.

Il se bat !

C'est une de ces consciences faciles qui estiment permises les actions qui ne sont pas défendues et qui s'incli-

nent seulement devant le commissaire et le juge d'instruction. Il a dupé ses actionnaires, il a volé ses créanciers, il a ruiné ses clients.

Il se bat I

Il a trompé une pauvre femme, il a séduit une pauvre fille^ il a jeté le trouble dans les familles qui l'avaient accueilli.

Il se bat I

Ainsi, parce qu'un tel se bat, il cesse d'être un misérable digne de mépris et d'exécration. Vous vous montrez publiquement avec lui, vous prenez son bras à la promenade, vous mangez à la même table, vous vous asseyez dans la même loge, vous vous affichez sans vergogne avec un misérable, vous le couvrez de votre honorabilité, de votre bonne réputation, de vos vertus, parce qu'il a la fibre assez forte pour affronter sans pâlir la pointe d'une épée.

Oh I s'il ne se battait pas, ce serait bien différent ! Vous n'avoueriez pas que vous le connaissez, vous ne recevriez pas son salut sans rougir, vous le fuieriez comme la peste, vous le traiteriez comme il le mérite.

Mais il se bat, le digne garçon ! il faut bien avoir quelque indulgence pour ses faiblesses. C'est un infâme coquin, nous en convenons, mais il est plein de cœur.

Il se bat! Ce mot répond à tout, comme le fameux tarte à la crème de Molière, et surtout il est aussi fondé et aussi intelligent.

Notre assertion n'a rien d'exagéré. Cette stupide réponse est chaque jour faite et admise sans conteste.

On se plait à traiter en homme d'honneur celui qui manque à tous les devoirs que l'honneur impose, comme au temps où l'honneur consistait surtout à dégainer galamment, ainsi qu'était tenu de le faire tout bon gentilhomme.

Et encore, autrefoisi n'était-ce pas sansfondement qu'on

attachait an privilège des armes une considération méritée. L'état militaire était spécialement réservé à la caste privilégiée ; tout noble, qu'il fût ou non enrégimenté, était soldat par droit de naissance. On ne se retirait pas dans ses terres sans avoir fait quelques campagnes ; chaque génération s'efforçait de rehausser par de nouveaux faits de guerre la gloire de son écusson. Les militaires ou hommes d'épée étaient les seuls auxquels fût réservée la faculté du duel : c'est à leur intention qu'avait été institué le tribunal des maréchaux de France.

Ces générations militaires, ces gentilshommes portant Tépée, qui se battaient par privilège, appartenaient aux meilleures et aux plus riches familles du royaume. Ils avaient reçu une éducation distinguée ; on leur avait in^ culqué les principes de la morale en même temps que les préjugés particuliers à leur race. C'étaient donc véritablement des hommes d'honneur dans l'acception la meilleure et la plus pure du mot. Ils avaient une exquise délicatesse de sentiments; leur susceptibilité outrée provenait delà profonde conviction de ce qui /tait dû àleur nom et à leur mérite. Leur conduite était en toute occurrence conforme aux exigences de celte susceptibilité; ils se montraient grands, généreux, vraiment nobles.

Celui qui, en refusant de se battre, aurait menti aux enseignements de l'éducation première, aurait, par ce fait seul, donné lieu au soupçon d'oubli des préceptes dans lesquels il avait été nourri ; et il était tout naturel alors de se battre pour se montrer homme d'honneur.

Dès lors, gentilhomme, homme d'honneur, homme d'épée , étaient synonymes. La bravoure personnelle et le culte du point d'honpeur impliquaient des qualités essentielles dont on se targuait avec raison. Un gentilhomme courageux, mais sans moralité et sans principes, était plus méprisé que celui auquel on avait à reprocher seulement sa mollesse à l'endroit des parties d'épée.

108 PIJYSIOLOGIE

Le point d'honneur était en quelque sorte l'annexe d'un système complet d'éducation qui élevait l'âme, exaltait les sentiments généreux et donnait à la caste militante une supériorité réelle sur les classes inférieures.

Ces faits bien établis, il est facile de comprendre comment la manie du duel s'est propagée de génération en génération.

L'esprit des nations a, même dans ses écarts de logique, une moralité inflexible. Les principes que conserYC la tradition renferment , dans leur essence, une probité originaire incontestable, quelles que soient les conséquences baroques qu'on leur donne, quelles que soient les inductions erronées qu'on en tire. Le crime, sous quelqoe forme qu'il se présente , ne pourra jamais entrer dans les institutions d^une société bien organisée. Dieu a placé au fond du cœur humain un germe dans lequel son esprit céleste se développe pour combattre le mal et détruire les DLauvaises passions ; les vertus que son verbe commande sont instinctives et finissent toujours pai* dominer.

Tout préjugé qui résiste \i l'action du temps et de la philosophie est basé sur quelque croyance élevée.

£t nous venons de voir par quelles filières imperceptibles les meilleurs esprits en sont encore à sacrifier au point d*honneur. '

Le duel était jadis bien plus en vogue que de nos jours ; cependant nous trouvons encore des exemples de la faveur publique s'attacbant aux gladiateurs heureux. Voici une histoire presque contemporaine d'une ovation complète faite à l'occasion d'un quadruple succès de cette espèce.

Kn l'an 1801, la place Beauveau, au fauboui^ Saint- Honoré, n'était pas un beau carrefour régulier, pavé avec soin, aboutissant à la plus belle promenade de la capitale, bordé de magnifiques maisons et d'hôtels somptueux. Le faubourg Saint-Honoré était fort éloigné du centre de Paris, quand le centre se trouvait au Palais-

Royal. La rue Miromesnil ot la rue des Saussaies, ouvertes depuis peu d'années, n'étaient pas encore entièrement construites ; il y avait plus de jardins maraîchers et de terrains livrés à la culture que de bâtiments élevés par les spéculateurs dédaigneux de ces parages éloignés.

L'avenue Marigny, quoique garnie des arbres plantés par le directeur général des bâtiments et jardins de la couronne , qui loi a donné son nom , était déserte , solitaire comme l'allée d'une forêt. L'hôtel Beauveau étalait les proportions grandioses qui écrasent le palais de l'Elysée, son voisin, et, fier de dominer la place sur laqudle il s'élève, il ne se doutait pas que sa grandeur serait un jour éclipsée.

Certains monuments sont un exemple maçonné des changements qui se produisent dans les choses de ce monde.

Les appartements de l'ÉIysée ont été occupés par bien des hôtes divers ; quelques générations ont passé dans ce charmant hôtel , offrant chacune la couleui' vive et tranchée de son époque. A la retraite gracieuse qui prend son nom des Champs-Elysées auxquels elle aboutit, il fallait des maîtres illustres dominant la société française qui venait se presser sous ses lambris dorés.

L'Elysée fut construit en 1718 pour le comte d'Évrenx : mais une grande dame , une favorite, une quasi-reine de France, madame de Pompadour, vit cet hôtel, s'énamoura de ses frais jardins, de sa position isolée, de sa grâce coquette, le désira, le voulut, l'acheta à tout prix et vint l'occuper. C'était bien la demeure qui convenait à la courtisane politique; pendant que la cour d'honneur était pleine de valets, de nègres, de heiduques, pendant que les courtisans grattaient discrètement à la porte comme ils s'étaient accoutumés à faire à l'œil-de-bœuf de Versailles , une des portes dérobées qui s'ouvrent sur l'avenue Marigny et sur l'avenue Gabrielle donnait mystérieuse*

ment passage à quelque envoyé de TÂutriche on de l'Espagne; le pavillon Boncholait (bon-chaud-lait), bâti tout au bout du jardin, abritait un rendez-vous donné à quelque ennemi du duc de Choiseul ; ou bien encore les salons du premier, interdits aux profanes, servaient d'asile à un cénacle de poètes et d'écrivains qui, sous la direction de la belle marquise, rédigeaient des libelles contre la personne et la puissance du premier ministre. Madame de Pompadour raffolait de TÉlysée ; elle l'habita jusqu'à sa mort; c'est là que, suivant l'expression d'un bel esprit alors fort en vogue , d'ÉtioUes s'étiola.

Louis XV était un roi philosophe; cette assertion peut sembler hasardée. Mais en réfléchissant un peu , on ne saurait refuser une dose immense de philosophie égoïste à celui qui a inventé ce mot^ devenu le régulateur de tam de consciences : Après moi le déluge ! Il pouvait se dire aussi bien : Après ma maîtresse, moi I £til acheu l'Elysée, qu'il ne voulait pas voir passer dans des mains étrangères» parce qu'il avait contribué à son embellissement. On reprend son bien où on le retrouve;' c'était encore un des préceptes de sa philosophie; il l'appliqua en acqné* rant à bon prix le palais de la marquise, et il se consola un peu du malheur de l'avoir perdue.

Mais le roi ne pouvait habiter Versailles et Paris, les Tuileries et l'Elysée ; il fallut utiliser cette dernière rés^ dence qui fut affectée aux ambassadeurs extraordinaires lors de leur séjour dans la capitale. L'Elysée devint en même temps le théâtre des pompes diplomatiques, et l'antre où se tramaient les intrigues que la diplomatie combine pour arriver à ses fins.

En 1773 on eut besoin d'argent, accident commun aux États et aux particuliers , besoin aussi fréquent que le boire, le manger, le dormir, et les autres facultés naturelles qu'il est d'ailleurs difficile de satisfaire sans métal monnayé. Les caisses de l'État étaient vides, les ressources

nulles, les nécessités pressantes. L'nrgence fit recourir aux grands moyens; on aliéna quelques domaines, quelques immeubles, au nombre desquels se trouvait FÉlysée.

Comme les traitants protestaient n'avoir plus un sou dans leurs caisses, et que d'une commune voix ils déclaraient les finances épuisées , ce fut naturellement un financier, M. de Beaujon, qui acheta TÉlysée à beaux deniers comptants.

On sait par cœur M. de Beaujon ; les mémoires du dixhuitième siècle disent son luxe infini, ses fêtes magnifiques, ses caprices extravagants. Pour lui, l'Elysée était trop petit , trop mesquin ; il l'embellit , il l'agrandit , il le rendit digne du nouveau propriétaire qui ne pouvait en bonne conscience se contenter de ce qui avait plu à des grandes dames, à de hauts seigneurs et à des rois. Pour avoir quelque chose de mieux et de plus complet , il jeta les millions aux architectes, aux jardiniers , aux peintres, aux artistes de toutes les professions. Au moment où l'installation devenait satisfaisante , 89 arriva.

Durant les mauvais jours de la révolution , ne nous occupons pas de l'Elysée, livré aux syndics et aux municipaux; rentrons y seulement avec Joachim Murât, l'intrépide roi de Naples , complaisons-nous sous ses ombrages quand ils abritent les grandes rêveries de l'empereur Napoléon.

L'Empereur aimait l'Elysée , c'était sa retraite de prédilection ; il eût volontiers abandonné les Tuileries pour ce petit palais , dont les agencements commodes allaient à ses habitudes de travail, dont l'aspect général, singulièrement poétique, satisfaisait son imagination amoureuse de toutes les harmonies de la forme et de la pensée. C'est à rÉIysée que l'Empereur vint s'installer après nos désastres , c'est de l'Elysée qu'il partit pour Sainte- Hélène 1 1 Et sa physionomie guerrière, dominant toutes les époques, est demeurée seule vivante dans le palais des comtes

d'Évreux. Le pas de Roland, qa'on fait voir aux voyageurs, n'est point une vaine légende composée pour charmer les esprits ; partout où passe un de ces hommes qui résument leur siècle, son pied s'incruste, son souvenir s'incarne, son image se reflète; il fait vivre les pierres et les objets inanimés , il réchauffe les cendres d'un passé éteint , il illumine l'espace où il a projeté ses rayons. C'est la sanction des louanges de l'histoire, c'est la gloire popu* laire dans son extrême naïveté.

Madame la duchesse de Berry a donné à l'Élysée-Bourbon des bals masqués d'un goût tout nouveau ; le roi Louis- Philippe a installé à l'Élysée-Bourbon des chefs arabes venus de l'Algérie. Après la terrible émeute du mois de juin 18^8, l'Élysée-National a servi d'ambulance et de caserne. Qui se souviendra de tous ces faits dans quelques années?

On se dira seulement : c'est du haut de cette terrasse que l'Empereur r^ardait défiler les bataillons de sa vieille garde , c'est ce palais encore chaud de son souvenir que S. A. I. le prince Louis-Napoléon a voulu habiter quand toutes les résidences royales de la France étaient à sa disposition.

Mais en 1801, date à laquelle nous ramène forcément notre histoire, toutes ces réflexions ne pouvaient être faites.

La place Beanveau était une sorte de plaine effondrée au milieu de laquelle les voitures et les piétons passaient avec difficulté. Quand le» pluies avaient détrempé le sol et liquéfié la boue perûde qui comblait les ornières, la place Beauvean se trouvait semée de pièges auxquels on n'échappait qu'en déployant de l'agileté et de l'habitude. De prudents habitants du faubourg du Roule avaient fait dresser une carte sur laquelle se trouvaient indiqués les sentiers praticables.

Dans la mauvaise saison , ce cloaque offrait de nom-

breux obstacles au passant désireux de conserver sa chaussure immaculée ; aussi , à la fin du mois de novembre , après deux journées de plaies torrentielles, un petit jeune homme qui descendait le faubourg en se dirigeant vers les boulevards^ prenait des précautions infinies pour éviter les dangers qu'offrait ce détroit dangereux.

Ce jeune homme, ou plutôt cet enfant, était de très* petite taille , mince et grêle comme tout adolescent dont les proportions ne sont pas encore formées ; sa figure imberbe , blanche et souriante , Teût volontiers fait prendre pour une jeune fille courant les aventures sous un déguisement Il était vêtu en hussard; ses tresses nattées, sa pelisse , son dolman , le rendaient gentil à croquer.

Il allait sautillant d'une pierre à l'autre , prenant son élan pour franchir un ruisseau, s'arrêtant tout à coup pour chercher une place sèche où il sautait en bondissant. Il accomplissait fort bien cette gymnastique et il déployait une grande souplesse, quand son attention fut troublée par de bruyants éclats de rire.

Quatre grenadiers de la garde consulaire le regardaient en se tenant les côtes. L.'était bien lui qui excitait leur hilarité.

Quoique mécontent de voir rire à ses dépens , le petit jeune homme continuait sa route lorsque les grenadiers l'entreprirent directement.

— £n voilà un qui a un ressort de montre dans les jambes pour aller toujours...

— Monsieur... prends garde à ce trou; il a six pouces de profondeur, tu pourrais t'y noyer.

— Taisez-vous donc, vous autres, vous ne voyez pas que c'est une femme ! vous ne savez pas parler au sexe.. . Mam'zelle^ nous allons à la barrière boire du vin trèsfameux; voulez-vous venir dans notre compagnie pour charmer notre société 7

— Eh non ! c'est un petit qui se sauve de chez son

papa pour faire Técole buissonnière... Veux-tu retourner bien vite à la maison, moutard !

L'enfaot s*était arrêté.moitié étonné^ moitié furieux :

— Pourquoi vous en prenez-vous à moi? demanda-t-il.

— Tiens, parce que tu nous amuses,

— Je ne vous dis rien, laissez-moi passer mou chemin.

— Non pas sans avoir causé.

— Eh bien 1 que voulez-vous ?

— Voyons,., dis, là, bien franchement : es-tu une demoiselle?

— Camarades, vous voulez vous moquer de moL

— Ohl il nous appelle ses camarades... Parce que sa maman lui a mis un habit militaire pour le rendre plus mirliflor, le petit se croit soldat... Qu'est-ce que c'est que cet uniforme de fantaisie que tu portes là ?

— Ce n'est pas un uniforme de fantaisie, c'est celui de mon régiment.

— Ah çà ! est-ce que tu veux nous faire croire que ta es au service... nous n'avalons pas de bourdes comme ça... retourne à l'école, gamin.

•—Je suis bien jeune, il est vrai; je n'ai que treize ans; malgré cela, je suis cavalier au premier régiment de hussards,

— Beau régiment, s'il est composé de criquets de ton échantillon.

— Beau régiment et bon régiment, dont le dernier homme vaut mieux que les grenadiers malhonnêtes^

— M'sieu qui se fâche.

— Vous me tourmentez.

— Tu te fâches contre tes anciens, et tu te dis vraiment troupier.., ça ne peut pas se passer comme ça.

— Que voulez-vous encore?

— Il faut nous fournir la preuve que tu es enrégimenté dans un corps de braves. .. tu vas t'aligner.

— Vous voulez me faire battre?

ou DUBL. 115

-^ Oui, il est nécessaire de se rafraîchir d*un coup de sabre.

— Goinine vous voudrez, d'autant plus que vous êtes là tous les quatre à m'insulter d'une façon qui ne m» con* vient pas.

— ïu es susceptible 1 cette vertu guerrière te relève dans mon esprit ; je t'en tiendrai quitte pour un coup de manchette, foi de maître d'armes I

— Ne faites pas tant lo bourreau des crânes, je sais manier une latte.

— C'est ce que nous allons voir.

— Quand ?

— Tout de suite. La localité est bonne, dégainons et en avant

Le bruit de cette altercation avait amené un certain nombre de spectateurs; les passants s'étaient arrêtés, les boutiquiers étaient venus jusque sur le seuil de leurs magasins, les voisins s'étaient mis aux fenêtres, les badauds dont Paris fourmille accouraient de toutes parts et formaient un cercle qui allait en grossissant.

Le petit hussard et l'un des grenadiers ôtèrent leur habit et mirent le sabre à la main. Dès les premières bottes le grenadier s'aperçut qu'il n'avait pas affaire à un novice; mais comme il était maître d'armes et qu'il avait annoncé un coup de manchette, il menaça obstinément le poignet de son adversaire, ce qui finit par lui valoir un coup de pointe dans la région du coeur, dont il mourut sur-le-champ.

Le petit hussard se reposa sur son arme comme un homme qui n'a pas fini.

Les grenadiers retournèrent le corps de leur camarade; voyant qu'il était bien mort, l'un d'eux dit à son vain* queur :

— Tu as fuit un beau coup I tu viens de tuer la fleur

de Tarmée française. .. mais tu t'es bien condait , il n'y a rien à dire... va-t'en!

— Je ne cède pas la place aussi facilement que vous le pensez ; vous m'avez insulté tous les quatre , je vous passerai tous les quatre en revue : nous sommes comme cela dans la cavalerie,

— Tu en veux encore î

— Oui.

— Eh bien î attends, je vais venger notre pauvre Gbaret !

Et le grenadier se prépara en un tour de main. Un nouveau combat commença.

Cette fois, l'assaillant ne ménagea ni l'âge ni la faiblesse de son adversaire. Les coups pieu valent drus comme grêle, terribles comme l'ouragan. Mais le petit hussard parait avec beaucoup de sang-froid, se ménageait en homme qui sait avoir besoin de réserver ses forces; puis, trouvant un jour convenable, il décousit fort proprement le ventre du second grenadier, qui tomba sur la terre en cherchant à retenir ses entrailles qui s'épandaient autour de lui.

La foule fit entendre un murmure flatteur.

— Très-bien I très-bien ! dit la voix encourageante de quelques amateurs charmés.

— Â un autre ! cria le petit hussard de sa voix enfantine.

Le troisième grenadier s'avança. C'était un colosse. En allongeant le bras, il empochait le petit hussard de l'approcher et le mettait hors de portée; il abusait véritablement de sa taille Le pauvre enfant , qui combattait avec courage , faisait de vaines tentatives pour joindre le géant dont un geste le repoussait. Cependant il savait toujours échapper au tranchant du sabre, il évitait le fer qui frôlait son corps, il épuisait le pesant grenadier en le forçant de tourner sur lui-même, en l'attaquant de tous les côtés à la fois , en l'obligeant à faire face aux quatre points cardinaux.

Et quand le grenadier^ tout haletant, sentit son bras s'affaiblir, le petit hussard s^élança tout à coup et Tabattit d'un coup de revers.

— Et de trois!... Voyons le dernier!... s*écria-t-il en renvoyant rejoindre ses camarades.

Les spectateurs ne purent retenir leurs bravos. On applaudit le jeune vainqueur comme un acteur qui vient de jouer une scène difficile et qui s'est acquitté de son rôle à la parfaite satisfaction du public. On le comblait de louanges^ on exaltait ses qualités, on l'encourageait sincèrement.

Aussi le quatrième grenadier de la garde consulaire , le seul survivant, s'avança-t-il à regret comme s'il prévoyait le sort qui l'attendait. En effet, ses pressentiments ne le trompaient pas; il eut à peine le temps de se mettre en garde , le petit hussard lui fendit la tête jusqu'aux épaules.

Alors ce fut des cris de joie et de triomphe 9 comme si la foule assemblée avait participé à la quadruple victoire si brillamment remportée, autrement que par ses vœux et par ses secrets encouragements. On entoura le petit hussard, on l'embrassa à tour de rôle, on l'étouffa de baisers et de caresses; et comme ce n'était pas assez encore, on résolut, malgré sa résistance, de le promener dans toute la ville et de l'offrir à l'admiration des Parisiens.

La nuit se faisait , on alluma des torches , on hissa de force le jeune vainqueur sur un siège que ses admirateurs fanatiques portaient sur leurs épaules, et le cortège commença une marche triomphale qui se prolongea bien avant dans la soirée. Les boulevards , les principales rues, les quais furent parcourus tour-à-tour.

Quand on demandait le motif de cette ovation insolite, on obtenait pour réponse :

— Ce petit vient de tuer en duel quatre grenadiers de la garde consulaire.

Et Ton comprenait qu'un pareil haut fait méritait bien tous Les honneurs qui lui étaient rendus. Tuer quatre grenadiers I mais c'était charmant, et le petit hussard était un bien adorable enfant ! Il promettait beaucoup.

Chaque passant se joignait au cortège et ajoutait sa louange aux louanges de tous ; les femmes jetaient des fleurs et des écharpes; les hommes, briguant une amitié aussi illustre, se confondaient en protestations et en offres de service. Toutes les têtes tournaient en y songeant : quatre grenadiers!

La modestie du petit hussard le faisait véritablement souffrir de ces hommages aux(|uels il eût voulut se dérober.

Mais ce n'était point fini encore , il dut subir bien d'autres pompes; son régiment lui donna une fête; les maîtres d'armes offrirent un banquet ; on le convia à un bal , par souscription , arrangé en son honneur. Enfin il fut pendant plusieurs mois le héros, le lion de la mode ; on le citait orgueilleusement , et les mères le désignaient à leurs fils comme un exemple qu'il fallait suivre, comme un modèle digne d'être imité.

Heureusement ces extravagances ne tournèrent pas la tête du jeune duelliste; il avait une bravoure trop réelle pour ne pas l'appliquer mieux qae dans des querelles individuelles. C'est sur les champs de bataille qu'il continua de s'illustrer.

Le petit hussard n'est autre que le brave général Trobriant dont le nom e:>t mêlé à toutes nos campagnes , à toutes nos conquêtes. Et le général a cependant conservé le feu qui l'animait en 1801 ; car après avoir été mis à la retraite, ne pouvant se condamner encore à l'inaction , il a renoncé à son grade ^ à ses dignités , à toutes les distinctions que lui a valu sa vaillance et dont il ne voulait pas jouir pacifiquement. Puis il est parti pour la Sicile , où l'on se batiait, avec la ferme intention de recom-

mencer sa carrière et de donner de ces beaux coups de sabre qu'il sait si biea appliquer.

L'ovation faite en 1801 au général Trobriant e^it exceptionnelle; le duel n*excile pas toujours autant d'admiration , mais il est généralement honoré. Les Français sont braves, entreprenants, enclins aux résolutions spontanées, imbus de certaines maximes qui tiennent à Tesprit général de b nation ; ils doivent donc louer toute action résultant d'une impulsion courageuse , et refuser de venger leurs injures à l'aide de formes légales, dont la sagesse prudente pourrait être soupçonnée.

C'est un vice de nos codes de n'avoir pas harmonisé la loi écrite et la loi traditionnelle résultant de l'éducation.

Il est des devoirs civiques qui pendant longtemps encore ne seront pas compris en France. £n Angleterre, par exemple, chacun tient à honneur, en certaines circonstances, de manier le bâton de cons/<i^^. Qui, chez nous, voudrait se faire l'auxiliaire de la police?

Le duel nous a toujours paru beaucoup plus anormal de l'autre côté de la Manche que dans notre pays. Les Anglais ne craignent pas de recourir «ux tribunaux dans beaucoup de cas où nous reculons devant des débats publics; ils obtiennent des dommages-intérêts considérables ; la réparation est mesurée suivant la gravité du dommage, et l'iiDportance de la somme allouée constitue la pénalité ; les mœurs sanctionnent ce respect de la loi. Il est donc logique chez eux d'en appeler à la justice ordinaire , tandis que nous sommes contraints , dans les cas exceptionnels , de Qous faire nous-mêmes une justice spéciale.

Un homme reçoit un soufflet , il assigne le battant en police correctionnelle; les faits sont prouvés, aucune circonstance n'atténue un pareil acte de brutalité. Le battant est condamné à cent francs d'amende : le battu est déshonoré.

Cent francs I le taux est connu ; c*esl un prix fait. Pour

cent francs, tout misérable pourra flétrir un galant homme auquel sa position exceptionnelle ne permettra pas d'encourir les conséquences de l'article 295 1 Ce n'est pas cher.

M. Lanjuinais avait vingt fois raison de vouloir une loi spéciale contre le duel

M. Treilhard, en ne voulant pas même nommer le duel» le perpétuait

Il faut remarquer que certaines lois spéciales n'empêchent rien; souvent elles manquent leur but par excès de rigueur ou pour vouloir déraciner tout à coup un usage qui ne peut être affaibli que peu à peu, à l'aide du temps, L'édit de 1643 , malgré sa sévérité , n'arrêtait pas les duellistes. D'ailleurs la base sur laquelle s'appuyaient les édits, n'incriminait pas la monomachie en elle-même; les combats singuliers étaient considérés comme crime de lèse-majesté , dérivant de l'usurpation du droit de guerre et de justice appartenant au roi. seul.

Toujours nous nous retrouvons en face de préjugés. Dans ces malheureuses questions se rattachant aux duels , on dirait que la raison abdique et que les fumées de notre vieil orgueil aristocratique montent par bouffées aux meilleurs cerveaux.

Suivant les uns , le duel n'est point un crime prévu par les lois ; suivant les auti'es, on doit lui appliquer la pénalité ordinaire.

Pendant quarante ans le duel reste impuni; depuis quinze ans on l'assimile à l'homicide.

Que doit-on croire, que doit-on faire, que doit-on résoudre , entre des arrêts précis et des règles sociales qui ne varient pas ?

Certes, M. le procureur général Dupin a rendu un Immense service en faisant admettre une législation qui permet d'atteindre les duellistes et de les châtier quand ils ont versé le sang.

Mais la Cour de cassation est demeurée impuissante ^

p^^^^ïl

prévenir le duel, à cnipêchfr raaion maléricUe, à atteindre ceux qui ont décidé de se bïittrc sans que cette résolution soit suivie d'effet.

Donc la jurisprudence est incomplète , en admettant même qu'il n'y ait aucune objection fondée à faire à l'assimilation entre l'homicide commis en duel et l'assassinat.

Le duel a eu de tout temps une législation particulière, parce que c'est en effet un crime à part Non pas parce qu'il était familier aux prévilégiés et rare dans les autres castes, non pas parce qu'il blesse la prérogative royale, non pas parce qu'il trouble la paix publique , mais parce qu'il repose sur un ordre d'idées inhérent à notre morale nationale , et qu'il est des sentiments qu'il faut éviter de froisser, des travers qui se rattachent d'une façon indestructible à de précieuses vertus.

Le même honneur animait nos pères à.Fontenoy et à Austerlitz ; le même honneur soutient nos frères au milieuUes dangers et des fatigues de l'Algérîe ; nous espérons le voir revivre dans nos enfants.

Cet honneur, qui détermine au sacrifice de la vie, qui porte à affronter le danger, qui rend amoureux de la gloire, s'irrite au moindre outrage, au moindre soupçon, à la plus légère souillure.

L'honneur nous pousse à combattre l'ennemi du pays ; le point d'honneur nous détermine au combat singuUec avec notre ennemi. Celui-là est la vertu, celui-ci le travers. L'honneur est le bien, le point d'honneur l'exagération.

Ne venez donc pas rappeler les vieilles coutumes , les lois féodales^ le régime d'exception. Les discussions d'origine, les constatations parcheminées n'ont rien à faire dans la question qui nous occupe ; quand il s'agit d'honneur, tout Français est gentilhomme.

Le bourgeois et le robin se battaient jadis tout autant que les officiers aux gardes; les mousquetaires plébéiens

croisaient le fer contre celui de leurs camarades de noble souche , et les édits royaux les atteignaient également

On s'attachait , il est vrai , à sauvegarder les gentilshommes; le sang noble paraissait plus précieux, on chei^chait à le ménager. Ce fut le motif et le but de l'institution du tribunal des maréchaux de France. Cette création était raisonnable et conséquente dans ses attributions; son seul tort fut de n'être pas généralisée et de n'étendre sa juridiction que sur une catégorie de justiciables spéciaux.

L'institution du tribunal des maréchaux remonte à l'an 1602. Henri IV, en publiant l'édit qui porte cette date, allait jusqu'à prescrire aux procureurs généraux de faire le procès à l'extraordinaire à la mémoire des combattants tués en duel , et de poursuivre la confiscation des biens par eux laissés.

Cette sévérité était nécesssire , d'après ce que nous dit l'Sstoile dans son journal :

« Le dimanche 13 mars 1607, se battoient en doelf à » Paris, quatre gentilshommes, qui tous quatre furent M blessés. Un mien ami me dit ce jour-là avoir entendu » de M. de Loménie , que depuis l'avènement du roi à la » couronne, on faisoit compte de quatre mille geaiils- » hommes tués en ces misérables duels en France, et » que c'estoit chose qui avoit été asseurée à Sa Idajesté » pour véritable. »

Puis le même chroniqueur déplore la manie du duel et paraît indiquer que l'esprit public en demandait la répression.

« Le vendredi 9 mars 1607, voulurent se battre en duel » le comte de Curson et le jeune Gamache , qui en furent » empeschés ; mais il en eut, ledit jour, un autre entre » un gentilhomme nommé le baron Deslagues et l'escuier » de M. d'Espernon , qui y demeura mort ; et le baron, » qui étoit un brave gentilhomme^ fut grieufvemcnt blessé » et si fort qu'il en mourut le lendemain. Voilà couune

mmmmm^ma^^Êmm&^mam

» ce monstre alloit dévorant, par le juste jugement de » Dieu et connivence du prince, la noblesse françoise » qui , en tenant compte de Dieu, mettoit le point de son » honneur à le déshonorer. »

Henri IV fut sévère; TEstoile nous en fournit encore l'exemple :

« Le lundi 3 may 1610 , deux des gardes du Roy, tous » deux gentilshommes et de bonne maison , pour s*être » battus en duel contre Tordonnance de Sa Majesté , pas- » sèrent par les armes et furent harquebuzés hors la porte » Saint- Jacques : il y en avoit un jeune et un vieil. Le » jeune, contre la coustume ordinaire des jeunes, et outre » la portée de son âge, se monstra fort résolu et constant » à la mort. Le vieil, au contraire, fort irrésolu et effrayé, » passa ce pas. Le Roy fut fort importuné de leur donner » grâce , mesmement de la Royne et de M. d*£spernon, » qu'on disoit avoir offert vingt mil écus pour le rachapt » de la vie de Tung ; mais tout en fin n'i servist de rien , » car le Roy résolument voulut qu'ils mourussent. »>

£n même temps que le Béarnais tenait la main à ce que la pénalité prescrite fût rigoureusement appliquée , mû par un esprit paternel qui ût de lui le meilleur des rois , il écrivit dans son édit :

« Mais afin que les gentilshommes qui prétendroient » avoir été offensés , ne puissent se plaindre qu'ils de- » meurent intéressez en l'honneur pour avoir obéi à l'édit, » le Roi charge le connétable , les maréchaux de France » et les gouverneurs de province de faire comparoitre les » parties devant eux , et d'ordonner par jugement souve- » rain, sur la réparation de l'injure, ce qu'en leurs » loyautez et consciences ils jugeront estre raisonnable. » Il déclare prendre sur lui tout ce que, par un scrupule » d'honneur mal entendu , on pourroit encore imputer à 9 Toffensé qui n'appelleroit pas au combat, ou à l'appelé » qui refuseroit de s*y rendre. »

Les daels continuaient à être fréquents, et Fédit de 1623 vint aggraver la répression dont ce délit était Tobjet.

La main terrible du cardinal de Richelieu se faisait sentir ; on comprend l'esprit du ministre qui osait dire à Louis XIII , lorsqu'il se sentit pris d'indulgence pour les gentilshommes trop friands de la lame :

— Il s'agit de couper la gorge aux duels ou aux édits de Votre Majesté. »

En effet , l'édit de 1623 , après avoir conQrmé , pour la forme sans doute , les précédentes ordonnances , et pour ôter, est-il dit , tout prétexte ou difficulté , ordonne que : « Si aucun , de quelque qualité et condition qu'il » soit , est si téméraire d'appeler, recevoir billet ou parole, » conduire ou se porter sur le lieu du combat, ou qu'en- » suite d'une querelle précédente , ou de parole ou par » effet , il vienne après à rencontrer son ennemi ou l'at- » taquer ; que tant l'appelant que l'appelé ou l'agresseur » soient teims criminels de lèse-majesté divine et hu- 9 maine et punis co.ume tels , qu'enfin tous ceux qui por- » teront.les billets et conduiront au combat, laquais ou » autres, soient punis de mort sans aucune grâce ni « rémission. »

Le cardinal de Richelieu fut toujours, on le sait, impitoyable pour les due]lis'e>; il se montra assez hostile au tribunal des maréchaux , car il n'admettait pas qu'on pût autoriser le duel. Cette opinion, il Ta, au surplus, développée en termes que nous devons reproduire :

« Tous les théologiens conviennent que le duel pour » cause singulière ne peut être permis selon la loi de » Dieu , mais je n'en ai vu aucun qui en exprime bien » clairement la vraie raison. Quelques-uns estiment qu'elle » tire son Oiigine de ces mots de l'Écriture : C'est à moi » qu'appartient la vengeance, et j'entends l'exercer par » moi-môme ! Mais ils montrent bien que les particuliers, » de leur autorité, ne peuvent chercher par cette voie la

» vengeance des injures qu'ils ont reçues; mais non pas » qu'un prince ne la puisse ordonner ainsi qu'il peut » commander à un exécuteur de justice de mettre à mort » celui qui aura violé la p' opre fille du même exécuteur, » auquel cas ledit ministre de justice venge, non de soi- » même, mais par autorité du prince, l'injure que le » public a reçue en sa famille , et ce sans péché, pourvu » qu'il rectifie son intention ; ce qui fait que hi les duels 9 n'étoient défendus qu'en vertu de ce principe, on les » pourroit pratiquer par commandement du prince avec » les mêmes circonstances qu'un exécuteur de justice » doit garder en sa conscience. La vraie primitive et fon- » damentale raison est que les rois ne sont pas maîtres t absolus de la vie des hommes, et par conséquent ne » peuvent les condamner à la mort sans crime ; ce qui » fait que la plupart des sujets des querelles n'étant pas » dignes de mort, ils ne peuvent en ce cas permettre le » duel qui expose à ce genre de peine. Qui plus est : » quand même une offense seroit telle que l'offensant » mériteroit la mort, le prince gé peut pour cela per- » mettre le combat, puisque le sort des armes étant dou- • teux, il expose par ce moyen l'innocent à la peine qui » n'est méritée que par le coupable , ce qui est de toutes » les injustices la plus grande qui puisse être faîte.

» Les rois doivent la justice déterminément , et par 9 conséquent ils sont obligés de punir les coupables sans » péril et hasard pour l'innocent Si Dieu s'était obligé » de faire que le sort des armes tombât toujours sur le n coupable, on pourroit pratiquer cette voie ; mais puis- » qu'il n'en est pas ainsi , elle est plus que brutale pour » la raison susdite. »

Dès le commencement du règne de Louis XIY, les questions de duel se trouvèrent de nouveau agitées ; une nouvelle loi fut proeofolguée , et le tribunal des maréchaux commença à recevoir une organisation régulière.

« Le Roi, porte Tédil de 1643 , tiendra non-seulement » pour impies et criminels, mais aussi pour lasches et » sans courage ceui qui n'auront pas assez de générosité » et de vertu pour surmonter le faux préjugé du point » d'honneur; et réputera pour la plus grande injure qui » puisse être faite à son autorité et même à sa personne » » cet insolent mépris du pouvoir qui lui a été donné-d'être » juge souverain de l'honneur de ses sujets. »

Suivait une protestation royale faite avec serment de considérer le refus du combat comme une preuve certaine d'une valeur bien conduite et digne d'être employée aux plus honorables et importantes charges de l'armée !

Quoi qu'il en soit , ce n'était là que de simples déclarations de principes, et il faut ordinairement aux hommes un motif actuel de crainte pour les détourner des actes auxquels la passion les entraîne.

Ce fut donc en quelque sorte pour mettre en action ces principes que les maréchaux furent institués comme juges de l'honneur.

Leur tribunal, bien au'il ne semblât d'abord établi que pour obtenir des conciliations et des réparations amiables, se trouva peu à peu investi, par la force des choses autant que par le^i édits des rois, d'une véritable juridiction criminelle pour punir toutes sortes d'offenses et d'injures. U eut ses formes de procédure, ses moyens de contrainte, et son pouvoir, qui se bornait, dans l'origine, à faire prononcer par l'agresseur une formule de satisfaction* s'étendit enfin jusqu'à appliquer, en certain cas, la prison , le bannissement, l'infamie.

Le tribunal des maréchaux formait une juridiction toute particulière qui n'avait rien de commun avec les cours et les parlements. Ce tribunal exceptionnel aurait craint de se trouver confondu avec la magistrature proprement dite, il prenait ses précautions pour qu'aucune assimilation ne devint jamais possible t comme , par

exemple , de donner à son chef le titre de duyen du tribunal des maréchaux, au lieu de celui de président du tribunal des maréchaux, pour se bien garder de la moindre similitude avec les présidents à mortier dont la ressemblance aurait fort chagriné des gentilshommes portant répée.

Le. tribunal des maréchaux prévenait une multitude de rencontres; les contestations lui étaient soumises ; il pre* nait même Tinitiative , et mandait , par le ministère des gardes de la maréchaussée , les personnes qu'il savait être disposées à s'adresser un appel. Le tribunal appréciait les faits, conciliait les prétentions, objet du litige , obligeait à de justes concessions ; il remplissait , en un mot , le rôle des témoins actuels et régissait souverainement le point d'honneur. Le tribunal des maréchaux régularisait le préjugé. Aujourd'hui il s'agit de mieux faire , il faut le détruire.

Entendons-nous bien d'abord sur la possibilité et la limite de cette prétention. Extirper le duel, en amener la suppression radicale, est un résultat qu'il est donné au temps seul^d'accomplir, et qui ne saurait être produit tout d'un coup. Mais le législateur peut amoindrir le nombre des combats singuliers ; pour cela, il n'a qu'à les tolérer, sous certaines conditions, dans les cas où le préjugé l'exige impérieusement. En même temps, il doit frapper d'une manière impitoyable sur le ridicule échafaudage du point d'honneur.

En effet, le point d'honneur motivant le duel est cent fois plus redoutable pour l'exemple, l'effet et les conséquences que le combat singulier en lui-même. Le combat est plus rare que la querelle ; sur vingt provocations, combien sont suivies d'effets?

Et cependant, ce sont ces. provocations qui perpétuent de funestes maximes, de déplorables enseignements.

Pour des offenses imaginahres, il a été inventé des ex-

cuses conventionnelles dont la demande et la forme sont agressives. Il advient que les caractères altiers refusent la satisfaction hostilement réclamée, et qu*on arrive à des pourparlers de combats suivis ou non d'exécution.

Ce sont ces provocations futiles qu'il faut empêcher et punir.

Les hommes sont essentiellement imitateurs ; ce qu*ils voient faire, ils Taccomplissent ; ce qu'ils entendent, ce qu'ils apprennent, ils Texécutent. Le duel subit les phases de la mode qui le régit, — le duel une mode ! — Tantôt il se propage, il s'étend ; sa fréquence effraye ; puis il devient plus rare, sa fureur s'apaise, on ne le voit poindre que de loin en loin, comme les événements fâcheux, comme les fautes, comme les attentats, comme les crimes qui troublent le cours régulier de l'existence sociale. Pendant quelques années, on s'entr'tgorge ; puis la paix arrive, jusqu'à ce que de nouvelles passions excitent les haines et réveillent la férocité. Le premier récit des duels, la lecture des annonces imprudentes insérées dans les journaux excitent le démon du point d'honneur ; on se rappelle les vieilles maximes, on caresse le vieux préjugé : Gaulois et Francs héritent des fureurs de leurs pères, et montrent qu'ils n'ont point dégénéré.

Cette férocité périodique est entretenue pair le petit courant des rencontres privées dont le peuple le plus spirituel du monde n'admet pas qu'on puisse contester l'utilité fondamentale. Il y a en tout temps de bonnes têtes qui se battent pour une mouche qui vole, pour une femme qui pêche : c'est ce qui s'appelle conserver le dépôt sacré de l'honneur français.

La monomachie a de fervents sectateurs ; ils trouvent ses droits imprescriptibles, et ne comprennent pas que les progrès d'un siècle soient généraux et ne puissent subir d'exception.

Évidemment, dans un pays industriel et agricole, tous

les hommes qui ont des affaires ne sont ni témérairement braves ni également disposés au sacriûce de leur vie. S'ils étaient sûrs d*être tués ou amputés de quelque membre, ils y regarderaient à deux fois avant de proposer ou d'accepter une rencontre. Les préliminaires, l'envoi des témoins, et souvent même la prise d'armes, sont des démonstrations simulées ; on serait désespéré, de part et d'autre, d'occasionner des conséquences funèbres. L'attitude belliqueuse, prise en parfaite connaissance de cause, n'est qu'un sacrifice fait an préjugé, un acquiescement donné aux exigences du point d'honneur, une preuve de déférence accordée au monde dont on tient à conserver l'estime.

Puis les journaux impriment :

« Une rencontre a eu lieu entre W** et M*** ; les deux » adversaires se sont conduits avec une grande bravoure ; » mais les témoins se sont interposés, et ils ont déclaré t l'honneur satisfait. »

Ou bien encore :

« Ce matin, M*** et M*** se sont battus en duel. Après » l'échange de deux coups de fen, — le journal n'ose dire » deux balles, la pudeur l'arrête ! — les témoins ont obligé » les deux honorables adversaires à se donner la main . »

Et mi*le autres variations plus ou moins enjolivées sur ce thème enchanteur!!!

M*** et M*** sont des braves, des raffinés, qu'on n'insulte pas impunément, lisse battent volontiers... quand ils sont sûrs de leur adversaire et qu'ils connaissent bien leurs témoins.

Ces plaisanteries de mauvais goût n'offrent aux prétendus combattants d'autre danger que celui du ridicule ; mais il n'en est pas de même pour les conséquences qu'elles entraînent; elle-; influent sur l'opinion et compromettent l'existence de ceux qui s'avisent de les prendre au sérieux.

La forfanterie retentit, résonne comme une trompette

guerrière, et va animer de plus consciencieux spadassins. L'exemple du duel amène le duel ; Timpulsion une fois donnée, les moutons de Panurge se lancent à tour de rôle dans une mer de sang.

Il a été généralement remarqué que, depuis les duels parlementaires, le nombre des rencontres privées a subi un notable accroissement.

Le monde se compose, dit-on, d'exploitants et d'exploi* tés. Si cette assertion fâcheuse peut être admise dans une acception générale, elle doit être rigoureusement reconnue en matière de duel Le terrain a ses habiles et ses dupes : ceux-ci acquièrent sans courir de risque une réputation qui les fait respecter ; ccut-là se laissent bêtement tuer, ou se chargent la conscience d'un meurtre qui excite d'éternels remords ; les uns feignent de se battre un peu pour ne s'exposer jamais ; les autres se comportent héroïquement sans sortir de leur obscurité... £t l'opinion du public se formule avec sa justesse ordinaire ; on considère comme très-féroce un monsieur qui s'attache par-dessus tout à conserver ses jours précieux ; on tient en médiocre estime un vigoureux garçon toujours prêt à payer de sa per«* sonne.

On voit ailleurs qu'aux spectacles forains des jongleurs habiles qui escamotent les balles et avalent des lames ai-* gués sans éprouver la moindre douleur.

Les combats simulés, et surtout la publicité qui leur est donnée, déterminent des comliats très-sérieux où les hommes de cœur laissent leur vie ; et, puisque chaque fois qu'on réveille le point d'honneur, on excite le démon de la monomachie, les feintes rencx)ntres sont à la fois une lâche et une mauvaise action.

La complicité résultant de la publicité imprudente donnée aux combats devrait être réprimée. Les nouvelles di« verses, si pathétiques dans leurs récils, allument les jeunes imaginations et persuadent qu'on acquiert des droits à la

considération générale en faisant imprimer qu'on a eu Tintention de brûler la cervelle à quelqu'un.

Évidemment les feuilles quotidiennes accueillent trop légèrement les faits de cette nature ; elles ne devraient ouvrir leurs colonnes aux récits et aux décl^trations des témoins qu'en cas d'absolue nécessité. Toutes les lèpres se voilent ; le duel doit être caché. D'ailleurs, le journalisme est, dit-on > un sarcerdoce, et le prêtre ne se sert pas de Bon ministère pour propager les exemples d'une dangereuse doctrine dont le retentissement amène fatalement l'imitation.

Certaines coutumes s'établissent impérieusement ; on ne les discute pas ; on se garde bien de les examiner ; on les admet. Au premier rang, il faut mettre celles qui ressortent du point d'tionneur. Des aventures comiques résultent parfois du désaccord existant entre les exigences du point d'honneur et le caractère, les habitudes, les précé^ dents de ceux qui les subissent. Nous avons eu le plaisir de nous trouver uiêlé, en qualité de témoin, à une affaire dont les détails méritent d'être narrés, et que nous nous esthmons heureux d'offrir aux méditations de la postérité.

Orosbichon était libraiie ; il a eu le bon esprit de vendre son fond et de se retirer des affaires quelques mois avant la révolution de février ; aussi il ne laisse pas que d'avoir une fortune satisfaisante, et il énonce ai^sez orgueilleusement le chiffre de ses contributions.

Non-seulement Grosbichon était libraire, mais plus encore il éditait des livres. Les connaissances littéraires qu'il dut acquérir pour exercer fructueusement cette partie importante de sa profession éclairèrent son esprit et élevèrent ses sentiments. Grosbichon n'est pas un marchand vulgaire, comme son langage familier et ses habitudes triviales pourraient le faire croire. Non, évidemment! Un cœur de gentilhomme bat sous sa redingote olive ; il a adopte les maximes émises dans les in-B^, sur la première feuille des-

quels son nom et son adresse se trouvent imprimés ; il boit un flacon d'aï, porte la barbe on pointe, jure comme les rois de France, et méprise les bourgeois.

Grosbichon était mon éditeur. — J'ai bien pleuré le jour où il a abandonné la librairie ! — Jadis, au temps heureux où il achetait les manuscrits, nous faisions ensemble de petits arrangements qui nous charmaient à un égal degré. Il m'avançait de l'argent sur les ouvrages que je composais, et il prétextait de ce service pour ne payer chaque volume que le tiers environ de sa valeur habituelle. Je me fâchais alors contre Grosbichon ; mais la naïveté séduisante de son esprit savait bien vite m'apaiser.

— L'argent est une marchandise, me disait -il ; je vous le vends un peu cher, mais c'est mon prk.

La justice céleste me vengeait invariablement de Grosbichon ; mes ouvrages n'avaient pas de succès. Alors c'était à son tour d'entrer en fureur ; il me montrait^ le poing crispé^ une édition entière attendant l'acheteur ; il supputait le prix de la composition, du papier et du brochage ; il refusait de faire des annonces, et il protestait que je n'avais pas le style marchand. C'était à moi de le calmer. Je m'ingéniais à trouver des raisonnements analogues à ceux qu'il me prodiguait pour ne pas me payer, et nous finissions toujours par nous entendre aussi bien que peuvent le faire un homme de lettres et son éditeur.

Bien plus, je suis celui de tous les écrivains pour lequel Grosbichon professe l'amitié la plus vive ; il a pour moi un faible qu'il ne peut dissimuler. Je l'attribue aux pertes successives que je lui ai occasionnées; il m'aime à la façon du père de famille qui préfère l'enfant qui a failli le ruiner.

D'autres nuages se sont élevés entre nous. Grosbichon, léger comme tous les hommes d'imagination, a conunis des inconséquences qui m'ont froissé. A plusieurs reprises, en m'adrcssant de ces petits paquets qu'une connaissance intime explique, — un foulard oublié, un livre imprimé

en Belgique, une pièce de gibier, une douzaine de pétitions à faire apostiller, — Grosbichon enveloppait son envoi dans des morceaux de papier dont je reconnaissais la prose : c'étaient des feuilles de mes romans I En arrachant un lambeaude ma chair, il ne m'aurait pas causé une douleur plus vive.

Justement blessé d'un manque d'attention qui avait des conséquences aussi humiliantes, je voulais rompre toutes relations. Mais Grosbichon s'excusait en me donnant de bonnes raisons auxquelles je devais me rendre. Il n'avait pas l'intention de m'insulter, — c'était une erreur, — et puis je lui avais fourni tant de rossignols ! Il était bien obligé de se servir de mes œuvres complètes en leur donnant un usage domestique et en les employant aux besoins de son ménage !

La vérité de ses paroles me désarmait ; je lui tendais la main ; tout était oublié.

Depuis qu'il n'est plus mon éditeur, Grosbichon m'aime plus que jamais.

Il y a quelques mois, Grosbichon entra chez moi l'air grave, le nez soucieux, le front majestueusement plissé :

— Mon ami, me dit-il, je viens vous demander un service.

— Tout à votre disposition, mon très-Kîher ; à quoi puîsje vous être bon ?

— C'est important, c'est grave!... très-grave î... J'ai une affaire ; je viens vous demander d'être témoin.

— Vous, une affaire, Grosbichon I m'éei iai-je tout ému ; mais vous n'y pensez pas!

— J'ai été insulté ; je ne veux pas rester sous le coup d'une injure ; il me faut une satisfaction !

. — Galmez-vous!... prenez place sur ce fauteuil;... buvez un peu d'eau sucrée... Lu... Expliquez-moi maintenant ce dont il s'agit; peut-être trouverons-nous un

moyen d'arranger paisiblement celte affaire et de nous en tirer par un biais honorable.

— Je ne veux pas d*arrangement I Tociféra Grosbichon ; c'est une satisfaction qu'il me faut.

— Eh bien ! nous verrons s'il faut absolument en venir aux extrémités I. . . Commencez par me raconter votre querelle.

— Vous connaissez Ghipouxot?

— Oui ; un imprimeur chez lequel vous faisiez tnvailler.

— Précisément. Ghipouzot et moi étions en compte aa moment de ma retraite des affaires; nous avons convenablement réglé, sauf une somme de 12 fr. 60 cent, qu'il réclame, que je conteste, et sur laquelle nous n'avons jamais pu nous entendre. Souvent Ghipouzot m'a demandé ses 12 fr. 60 cent., toujours je les lui ai refusés. Nous avons eu à cette occasion des discussions vives; nous nous sommes écrit des lettres humiliantes. Enfin, il vient de dépasser les bornes : il prétend que je n'ai ni conscience ni bonne ïoil... Voyez, c'est en toutes lettres... au bas de la troisième page.

— Gertainement , ce sont des épithètes un peu vives; mais vous-même 'n'auriez -vous pas cédé à l'emportement ? n'auriez-vous pas à vous reprocher quelques expressions blessantes 7

— C'est possible; je puis l'avoir insulté, je dois l'avoir injurié, mais je ne veux rien supporter d'un drôle de cette espèce. Vous irez le trouver de ma part, et vous le provoquerez.

— Remarquez, Grosbichon, que le motif premier est insignifiant : il s'agit de 12 fr. 60 cent...

— Je ne les payerai pas.

— Par entêtement ; car vous êtes grand, généreux, prodigue mêoie; vous ne tenez pas à l'argeut.

— Si, quand on exige que je le donne.

— Vous voyez bien que ce n'est point pour les 12 fr. en eux-mêmes, mais parce que vous êtes piqué.

— C'est possible.

— L'irritation est toujours blâmable, surtout lorsque, comme vous, Grosbichon, on est père de famille... Vous avez une femme, des enfants...

— Je les oublie.

-*- Pour un motif aussi futile?... Ah! Grosbichon, qu'avez-vous fait de votre cœur?...

Je le prenais par le pathétique, parce que je connaissais la puissance de cet artifice de rhétorique sur son organisation. Grosbichon a la fibre sentimentale. Quand je voulais lui couler un volume, je lui Usais les pages les plus larmoyantes, et je l'entraînais. J'employais encore le grand moyen, il ne me fit pas défaut; Grosbichon s'adoucit, ses nerfs se détendirent, il me répondit avec moins d'emportement :

— Un homme d'honneur doit sacrifier les considérations de famille aux exigences d'une juste susceptibité ; je ne puis reculer dans cette circonstance, et je vous demande encore si vous voulez m'assister?

— Certainement! Je vous l'ai dit, c'est convenu ; j'irai aussi loin qu'il le faudra... Mais expliquez-moi, je vous prie, comment vous vous montrez si pointilleux à l'égard de Chipouzot. Je vous ai vu autrefois vous disputer de la bonne sorte sans qu'il en fût autrement question, et vous vous disiez, à propos de corrections et de surcharges, plus de gros mots qu'il n'y a de lettres dans la phrase dont vous vous tenez offensé : vous ne pensiez pas à vous battre.

— J'étais dans le commerce ; je subissais les désagréments de cette profession vulgaire. Aujourd'hui, je puis reprendre ma nature et montrer, vive Dieu ! qu'il ne fait pas bon de se frotter à moi.

— Vous étiez liés ensemble.

— Raison de plus pour qu'il n'oubliât pas les convenances.

— Vous vous voyiez presque chaque jour ; vous aviez les mêmes relations.

— Nous les avons conservéïs... Voulez-vous qu'il aille dire chez les Croinempré, chez les Fiihertin, chez les Bondonctic, qu'il m'a fait mettre les pouces I... Je regorgerais plutôt de mes propres mains, ventre saint gris !

— Ah I ah I fis-je ; je comprends que vous teniez à l'estime des Boudonctic ; mais vous pourriez la conserver sans verser le sang.

— Vous êtes dans l'erreur, mon ami ; je connais les fntentions de Cbipouzot ; il veut me pousser à bout ; il y Fé^ssit; il me faut une satisfaction éclatante... ou le combat.

— Vous le voulez absolument ?

— Oui; le point d'honneur l'exige.

— Vous avez bien réfléchi?

— Pâques Dieu 1 qu'a t-on besoin de réfléchir pour ces sortes de choses 7

— Eh bien î nous ferons ce que vous voulez.

— Bien I

— Je me rends chez Cbipouzot ; je réclame une rétractation explicite. Il refuse, en prétendant que les termes dont vous vous plaignez ne sont pas suffisants. Je le provoque ; il m'indique ses témoins ; je m'entends avec eux ; nous convenons des armes, du lieu, et demain, sans plus de retard, vous vous battez.

— Diable I comme vous y allez, vous 1

— Dame ! quand une médecine est désagréable, il vaut mieux l'avaler vite.

— Mon ami, je vous ai connu plus intelligent ; vous ne m'avez pas parfaitement compris.

— Il me semble que si !

— Certes, je suis irrité contre Cbipouzot ; et, s'il ne me

DO DUBL. 137

flatisfoit pas, je me porterai anx demiires extrémitéa,.. Alais, qu'est-ce qne je veux, avant tout?

— Vous voulez voua battre.

— Mais nonl... Je veux, j'exige des excnaesqui me mettent aar nn bon pied via-à-viades Cromempré^desFIibertin et des Boadonctic •• Ab I s'il les refosait^ ce serait différent.. Moos verrions.

— n serait utile de voir avant de commencer.

Grosbicbon comprit la signification de ma réponse ; il bé-

sita. La vanité et la prudence suspendaient son jugement; il hésitait entre la crainte de s'exposer imprudemment, et la boute de reculer à la vue des Boudonctic ; il désirait ne pas courir des basards inutiles, et ne voulait rien perdre dans l'estime des dames Cromempré ; l'orgueil le poussait^; la raison lui imposait son frein ; il foula aux pieds la raison.

— S'il fisiut se battre, je me battrai I dit-Û avec effort Bien des spadassins redoutables n'ont accompli les faits

qui établissent leur triste renommée qu'après une bésitation aossi pénible.

— Grosbicbon, vous venez de prendre une résolution terrible, dis-je en m'efforçant de donner à mon nazillement de ténor une intonation solennelle. Le sort en est jeté 1 vous voilà embarqua dans les alternatives d'un terrible différend ; vous ne sauriez plus reculer ; je vous mettrai en face de votre ennemi

n essuya la sueur qui coulait à grosses gouttes de son front, et il me remercia par un signe de tête imperceptible.

— Ab ! conUnuai*je, je plains votre veuve, je pleure sur vos orphelins !

Ce dernier trait porta ; les larmes vinrent aux yeux de Grosbicbon.

— Mon ami, me dit-il, vous me percez le cœur! Ne rappelez pas à mon souvenir une femme qui m'adore, des enbnts dont je suis le soutien ; n'affaiblissez pas mon cou-

tdS PHYUOtOGIE

rage; c'est ponr enx que je dois persister : je ne puis leur léguer un nom déshonoré.

Ce langage m*étonna par sa fermeté ; mais Grosbichon f éprit :

— ' D'ailleurs, il n'est point dit que je doive être enterré à cette occasion... Et Ghipouzot a encore plus d*enfants que moi !.. . Bah ! il réfléchira de son côté ; il fera les concessions nécessaires...

*-^ S'il ne les fait pas 7

-— Jour de Dieu I il redoutera trop ma bonne kme pour s'en aviser.

Le vieil homme reparaissait.

-^ Qu*il soit feit comme voas le voulez. Je vais prendre une voiture et me rendre chez Ghipouzot.

»- Allez I dit Grosbichon y dont la voix faiblit de nouveau en prononçant ces deux syllabes ; mais permettezmoi de vous faire une observation.

•— Laquelle?

— Soyez calme ; ne vous emportez pas ; obtenez des excuses sans me mener aux dernières extrémités. Vous connaissez ma position ; je me dois à ma famille : notre sort dépend de votre démarche.

— Voulez-vous que je reste?

— Non , allez ; mais soyez prudent. S'il m'arrivait malheur, vous ne vous en consoleriez pas.. . Et puis, je ne dois pas oublier une recommandation importante : je crains que Ghipouzot ne choisisse comme témoin Fiibertin- Gousmassou l'aîné ; Flibertin-Gousmassou a servi dans les chasseurs d'Afrique ; il est brutal comme tous les soldats ; il envenimerait les choses en encourageant l'entêtement de Ghipouzot Tâchez qu'il recoure à de meilleurs conseils ; qu'il prenne avis de son épouse, par exemple ; vous en viendrez plus facilement à bout.

— Je sais ce que je dois faire, dis-je avec dignité.

— Je ne vous trace point de règle ; je me permets une

simple observation. J*ai confiance en votre sagesse» et je sais votre antipathie pour le duel.

— Adieu I Grosbichon. Les heures s'écoulent; si je tarde encore» je ne rencontrerai plus votre ennemi... Je VÂiis le trouver.

<-«' Déjà I... Eh bien! adieu, mon ami!... adieu!... N'oubliez pas que mon honneur, ma vie, le sort de mes enfants sont entre vos mains !.. . Je suis prêt à tout ; mais ménagez mes jours !

Et, tout en s'en allant, Grosbichon répétait à satiété ses fanfaronnades et ses recommandations craintives, qu'il alternait avec la régularité monotone d'un instrumentiste mal habile qui s'imagine produire de grands effets en abusant du forte et du piano.

Les secrets désirs de Grosbichon m'étaient connus; il les avait exprimés avec assez de clarté pour qu'aucun doute ne me fût permis. Évidemment il voulait une conciliation armée, une paix avantageuse conclue sur ses démonstrations hostiles^ une affaire suivie d'arrangement dont les honneurs lui fussent acquis.

Si l'adversaire auquel j'allais m'adresser avait été sérieux, j'aurais opposé un refus formel à toute demande d'intervention posée dans de si singulières limites. On ne peut avoir la certitude de faire reculer un homme dont le caractère n'est pas suffisamment connu, et souvent une provocation est acceptée de prime-abord.

Je n'avais pas un pareil inconvénient à redouter avec Cbipouzot ; je le savais prudent de sa nature ; et c'était parce que Grosbichon avait la même conviction qu'il s'était montré si belliqueux.

Si j'avais acceptée une aussi ridicule mission, malgré mon antipathie pour ces sortes d'affaires, c'était comme étude de mœurs. Depuis longtemps déjà je m'occupais des questions de duel et de point d'honneur; je recueillais les faits qui pouvaient appuyer ou contredire ma doctrine ; je

n*étais pas fâché de constater un exemple d'absurdité dépassant toutes les espérances. Grosbichon et Chipouzot ayant une affaire d'honneur, était une de ces monstruosités qui ne peuvent se produire qu'après une grande révolution.

J'arrivai à l'imprimerie Chipouzot ; je traversai les ateliers sans dire un mot, au grand étonnement des compositeurs, du correcteur, du prote et du metteur en pages, que j'avais accoutumés à un échange cordial de calembours.

J'allai droit au cabinet du maître; j*ouvris la porte et j'entrai.

Chipouzot devint tout pâle en me voyant paraître. Au lien de me complimenter agréablement comme il ne manquait pas de le faire en toute occasion, il recula et me dit :

— Vous venez de la part de Grosbichon?

— Vous ne vous trompez pas.

— Ainsi, il met à exécution ses affreuses menaces ; il veut ma vie, il veut un combat, il demande à se baigner dans mon sang! Ah! mes amis m'avaient bien prévena; mais je ne pouvais croire à un pareil excès de férocité !

— Comment! vous étiez prévenu? de quoi, je vous prie?... à quels propos faites-vous allusion?

— Parbleu ! à ceux que ne cesse de tenir Grosbichon ! Depuis huit jours, il ne se lasse pas de répéter aux Cromempré, aux Flibertin, aux Boudonctic, qu'il veut en finir avec moi, et qu'il va me faire appeler en duel.. . Mais je répondais qu'il n'était ni assez bête ni assez méchant pour cela. Ce n'est qu'en vous voyant entrer, vous, son ami, que je devine la réalité de ses menaces ; vous avez un air tout chose qui ne me prédit rien de bon, et Grosbichon est capable de bien des énormités... £h bien! moi, je n'y vais pas par quatre chemins, monsieur; je vous déclare tout d'abord que je ne me bats pas.

— Qui vous dit que j'aie à vous proposer un duel ?

— Puisque Grosbicbon a déclaré publiquement qu'il me provoquerait, et que tous venez de sa part. ..

— Gela ne prouve rien. .. M*est-il pas d*autre moyen de s'entendre?

— Ah! c'est différent... Si Grosbicbon ne demande pas on duel, je n'ai pas besoin de m'entendre avec lui.

— Gonunent ! vous changez aussi vite de résolution à l'égard d'un ami, parce qu'il n'a pas les intentions querelleuses que vous lui supposiez?

— Vous croyez donc qu'il me fait peur, Grosbicbon*? Demandez aux Flibertin, aux Gromempré^ ce que je leur ai répondu*.. Un homme en vaut un autre ; si Grosbicbon veut se battre, je lui en ferai voir de dures \

— Tel n'est pas le langage que vous teniez dans le pre* mier instant.

— Je vous demande pardon ; je me serai mal exprimé, ou vous m'aurez mal compris. D'ailleurs, Grosbicbon n'est plus mon ami.

— Pourquoi lui refusez-vous ce titre?

— Parce que c'est un fichu polisson.

— Votre épithète est bien dure.

— Il n'en mérite pas d'autre... Figurez-vous, monsieur, qne nous étions en compte : au moment de sa liquidation, il me solde, sauf erreur ou omission ; et, en faisant le pointage de fin de mois, je trouve une différence de 1 2 fr. 60 c. en ma faveur ; naturellement, je réclame ; alors...

— Épargnez-moi cette histoire; je la connais.

~-£n ce cas, je n'ai rien à vous apprendre; vous pouvez juger par vous-même l'indignité de sa conduite. Le nom de polisson n'a rien d'exagéré ; j'ai même le droit de le traiter de voleur, de flibustier, d'escroc. .. et je ne m'en prive pas, monsieur ; je le dis à qui veut l'entendre ; je le démasquerai, je le ferai connaître, j'arracherai le semblant d'honorabilité dont il ne mérite pas de se couvrir.

— Eh bien 1 monsieur Gliipouzot, vous venez de me dire tout ce que je voulais savoir.

— Gomment ça?

— Je doutais qu'un homme aussi sensé, aussi prodent que vous se pût plaire à répandre de pareilles invectives. Quand Grosbicbon l'affirmait, je lui opposais mes doutes ; et» lorsqu'il voulut me charger de vous demander raison de tant d'offenses, je refusai jusqu'à preuve auriculaire. Vous venez de me convaincre pleinement ; vous avez détruit tous mes scrupules; aussi je n'hésite plus : et, au nom de M. Grosbicbon, mon ami, je vous demande réparation des injures calomnieuses que vous vous permettez contre lui.

Ge fut un véritable effet de théâtre ; le coup frappait juste, il frappait fort. Ghipouzot en fut abattu;. il tomba dans son fauteuil de maroquin vert qui lui tendait des bras compatissants, et il murmura d'une voix étranglée :

— G'était un piège ! ils m'ont pris comme un renard... Je sm*s perdu !

— Remettez-vous, monsieur; reprenez un peu de cette assurance que vous possédez quand il s'agit de déshonorer un honnête homme, dis-je en achevant de l'accabler ; rappelez un peu ce courage dont vous vous targuiez il y a un instant ; le moment de le montrer est venu.

— - Moi , avoir peur I dit-il en balbutiant ; on sait que je n'ai pas l'habiiude de reculer... mais enfin il est permis de réfléchir... Vous m'apportez une provocation de la part d'un homme dangereux , je me consulte.

Gette épithète d'homme dangereux accolée au nom de Grosbicbon me causa un moment de surprise. Je youIus avoir comment il l'avait méritée.

— Vous connaissiez mon honorable ami avant de vous avancer comme vous l'avez fait ?

— Oui, certes... Les mœurs de Grosbicbon sont hardies; c'est un homme de guerre : il occupe un grade

élevé dans les rangs de la garde nationale... mais nous nous étions si souvent chamaillés sans résultat quand nous faisions des affaires ensemble, que je me persuadais qu'il en devait être de même apr^s sa liquidation. Eh bien I non , son naturel féroce l'emporte même à mon égard I II veut faire passer dans la réalité les duels acharnés qu'il m'a fait imprimer en 9 sur de très-fort carré d'impres** sion ! Il me choisit pour tenter une de ses premières expériences!... Je puis, je dois réfléchir, je réfléchirai.

Je réfléchirai I de Gbipouzot équivalait au : nous ver* rons ! de Grosbichon ; je résolus de pousser celui-là dans ses derniers retranchements comme j'avais fait du provo» cateur. Déjà je m'étais donné la satisfaction infinie d'apprendre que Grosbichon s'était créé une réputation ter« ^ , rible à l'aide de ses rodomontades et de ses épaulettes na^ tionales ; il s'agissait de compléter ma joie en mettant k nu le réseau de passions vaniteuses qui jetait deux bons négociants dans une aventure dont, au fond, ils se sou« ciaient fort peu. Et du ton le plus grave qu'il me fut po8« sible de prendre, je dis :

— Soyez sûr, monsieur, que c'est avec regret que j'ac* complis la mission dont je me suis chargé. En arrivant près de vous, j'espérais vous trouver dans des dispositions con« cillantes; ma tâche aurait été facile, j'aurais cilmé le res-* sentiment de l'honorable M. Grosbichon en lui affirmant que vous tenez à son égard un langage convenable, et qu'il ne doit ajouter aucune foi à des propos mal fondés. Malheureusement il n'en a pas été ainsi, vous avez proféré des paroles outrageantes, vous m'avez montré jusqu'à quel point va Fintémpérance de votre langage.. . Il ne me reste qu'à vous demander votre arme, votre heure et It nom de vos témoins.

Ce dernier membre de phrase tira Ghapouzot de l'anéantissement où l'avait plopgé mon ultimatum; il s'écrit avec désespoir :

— C'est ce scélérat de Fiibertla-Gousmassou^qui i^ vaut tout ça !

— M. Gousmassou, que je n'ai d'ailleurs pas l'avantai de connaître , ne saurait être coupable de légèretés qj TOUS sont personnelles. i

— Si... il m'a fourré dans la tête un tas de bêtises aB| quelles je n'aurais jamais songé... Imaginez-vous, mol sieur, que FlibertiÂ-Gousmassou €st devenu, presqj malgré moi, le caissier et le teneur délivres de ma m^ son... Quand il est revenu. .d'Afrique, ma femme m'adi Prenons Gousmassou« ça' fera plaisir à madame Gromcn pré et à madame Athénaîs Flibertin I... Je ne m'en sol cîjlis^ère, attendu que je le jugeais plus apte à faire ^ tambour-major qu'un commis ; mais ma femme a \i

^.insisté, que je me suis décidé ; elle a si bon cœur onj épouse!... Nous n'avons pas à nous plaindre de not nouvelle acquisition, certainement... Les ouvriers treU blent devant le teneur de livres qui a rétabli le meiUel ordre dans l'atelier. Les apprentis me respectent, I clients retardataires n'osent plus me menacer en me refi saut de l'argent... Mais à côté de cela, ce diable deFi bertin-Gousmassou m'a donné des idées qui ne me seraie jamais venues. « Voyez, patron, me dit-il, on nie <;ou dère parce que je suis fort , parce que je suis solid parce que je n'ai pas peur... Soyez homme, morblei vous jouirez des mêmes avantages I » Gela lui était bii facile à dire , à lui , qui a vu la bataille d'Isly, qui a coi battu Abd-el-Kaderetqui a mangé tant de chameaux !< J*ai voulu être homme, monsieur ; voilà la cause de ni malheurs... Je me suis laissé persuader qu'il ne fali supporter aucune contradiction , et que je ferais meti les pouces à quiconque voudrait se montrer ^méchant renchérissant de méchanceté et d'audace ; j'ai voulu fai le fendant ^ je me suis permis d'être crâne , et vous voy ce qu'il m'en coûte, monsieur!... Ah I j'aurais dû prév(

Ju'il ne fait pas bon de se frotter à un brave tel que Glrosbicbon !

— Peut-être est-il un moyen de vous tirer du mauvais pas où vous vous êtes mis : avouez franchement votre erreur, reconnaissez vos torts , et je déciderai Grosbichon .k se contenter d'excuses authentiques.

{^ - — Me rétracter, jamais !

— Vous appréciez votre situation ; pourquoi refuser de "dire bien haut ce/jue vous pensez tout bas?

, — Le point d'honneur mç je d^^"^"^^* Q — Le point d'honneur 1 m'écViai-je, effrayé de trouver ,^ le monstre dans des régions qui devraient être^à l'abri de vjf^s ravages, et de lui voir entourer de ses replis une cpn- ^ science évidemment destinée par la;,nature aux combinai- .^^sons mercantiles. . sV

\ ^ — Croyez-vous donc que je veuille m'avllir en reculant jg^devant une affaire que j'ai provoquée? Je me suis mis ^ Q^ans^ la nasse , il faut que je m'en tire sans me tacher. .. ^1^ A tort ou à raison je me suis attiré une fâcheuse affaire; jQ]^ tant pis pour moi , je la soutiendrai !.. . Que diraient les ^jg^Crpo^mpré et les Boudonctic, si je commettais une làjeju^chèté?

^; Les juges du camp, en présence desquels Ghipouzot ijjçji tenait V paraître en preux chevalier, c'étaient les Bou- ^0f[ donctic et les Gromempré ! Chacun a ainsi un petit pu- ^1^: blic devant lequel il pose et auquel il est prêt à dire le ^^morituri salutant.

neaiB '^ S'il en est ainsi , dis-je Impatienté , indiquez-moi j^ (Je' vos témoins, j'irai m'entendre avec eux. jje (v — Homme dur et cruel I vous ne songez donc pas que 5 fljÉîi'^i uûe femme et des enfants ?

iant — Je vous propose un moyen de vous mettre à Tabrî, uJiiô^vous le n fusez, js vof — Pas absolument , mais.. .

préfo -r- Vous marchandez ; habitude commerciale !

— Âh ! Grosbichoa n'est pas digne d'avoir un ami tel que TOUS !

— C'est parce qu'il mérite ce titre que je tiens à le représenter convenablement.

— Tous vous méprenez à son égard ; il ne se fait pas faute, lui, de vous trahir quand il y trouve son intérêt.. . Que de fois nous avons ri ensemble des bons tours qu'il vous jouait pour avoir vos manuscrits au rabais ; comme il vous faisait tirer la tangue après un billet de cinq !... Son banquier ne lui escomptait rien ^ ses rentrées ne se faisaient pas, on lui manquait de parole, et autres calembredaines qui vous déterminaient à subir le total des pertes qu'il était censé éprouver. .. Et les réclames , les prospectus que vous rédigiez pour rien , tandis qu'il était

.auparavant obligé de les payer fort cher à M. R... 1 Et les ouvrages que vous lui revoyiez gratis, tandis qu'il iaisait payer la correction cent écus la feuille I Et bien d'autres farces dont vous ne vous êtes jamais douté!.,. Nous nous sommes joliment /^yiu de vous, allez I...

J'avoue qu'à ces révélations inattendues un vif sentiment de colère s'empara de moi et que je me sentis pris d'une furieuse envie de châtier en même temps le provocateur et le provoqué. Un instant de réflexion me calma ; ne connaissais-je pas depuis longtemps les mauvaises qualités de mon ami Grosbichou ? Devais-je me formaliser de roueries qu'il eût faites à son père , si son père avait eu le malheur de vouloir écrire ? Devais-je m'offenser de la forme grossière avec laquelle la tromperie était acclamée? Moi, l'avocat du duel sérieux, j'irais infliger une correction manuelle à deux gaillards disposés à ne pas dépasser les limites du coup de poing? Je me compromettrais avec un Chipouzot, avec un Grosbicbon ?. . . Fi ! il valait mieux étouffer ma colère, ne pas venger une action naturelle de la part de ceux qui l'avaient commise, et continuer les études auxquelles je me complais

sur les deux Taillants garçons qui s'étaient si bien fichu de moL

Rendons cette justice à Ghipouzot , qu*il ne s'aperçut pas de l'impression qu'il a^ait produite et du danger qu'il venait de courir de s'attirer une seconde affaire , car il continua du ton le plus Insinuant :

»- Dans Yotre intérêt, vous devriez vous entendre avec moi; nous avons plus de points de contact qu'il n'en existe entre vous et Grosbichon... Auteur et imprimeur, cela s'emmanche parfaitement; notre ennemi commun c'est l'éditeur ; l'éditeur qui n'est autre chose qu'un intermédiaire avide , l'éditeur que nous faisons vivre et qui nous gruge , l'éditeur. ..

— Je croyais tous les éditeurs ruinés ?

— C'est parce qu'ils ont trop abusé de nous ! ' "* '

— La conclusion peut être juste, quoique peu vraisémblable, mais ce n'est pas ce dont il s'agit. Revenons à la question dont vous vous écartez trop volontiers : voulez-vous vous rétracter ou vous battre?

— Mon Dieu , comme vous êtes précis ! si l'on posait ainsi les questions , on ne conclurait jamais un marché.

— Vous préférez que je procède par voie d'interrogation.. . Voulez-vous faire des excuses ?

— Non!

— Vous voulez vous battre ?

— NonI

— Vous devez cependant choisir entre ces deux alternatives.

— Ni l'une ni l'autre ne me convient... Tenez, je n'obtiendrai rien en tergiversant avec vous , je parlerai en toute franchise : je ne sais pas si je parviendrai à me battre , mais je l'essayerai plutôt que de faire une platitude. Entre de lâches excu^-es et des concessions convenables il y a une immense distance ; plucez-moi dans des limites où je puisse rester. Je ferai un pas , que Grosbichon en

fasse un autre , nous nous trouverons assez rapprochés pour nous donner la main. Vous saisissez ma pensée , n'est-ce pas ?. . . vous comprenez que je ne veuille ni me déshonorer, ni jouer une vie qui ne m'appartient point. . . Conciliez la double exigence de mon honneur et de ma sûreté ! soyez mon témoin en même temps que celui de Grosbicbon. Flibertin-Cousmassou m'avait demandé de me seconder ; je vous préfère , vous êtes un homme de plume, un homme de paix , je vous aime mieux que ce chasseur d'Afrique qui ne connaît qu'un seul moyen d'en finir !.., Au nom de la reconnaissance que je suis résolu de vous vouer, ne me refusez pas le service que j'implore ; si vous m'abandonnez, je suis perdu,

— Votre demande est grave ; songez qu'en face de vous est un adversaire dont les exigences vous répugneront.

— Tant pis !

^ Je ne puis m'exposer à consentir des conditions . que vous refuseriez de ratifier.

— J'approuve d'avance.

— Mais enGn , si le point d'honneur, auquel vous semblés disposé à faire de si grands sacrifices , se trouvait engage?

— Vous ne ferez pas cela.

— Toute éventualité doit être prévue, surtout celle-ci , qui menace de se réaliser.. . Car voua êtes père de ûimille, vous ne désirez pas vous battre, et Grosbicbon est résolu.

Cbipouiot se consulta un instant; mais le bon sens l'emporta bien vite sur l'orgueil.

— Faites comme vous l'entendrez , dit-iL

— Eh bien! remettez -moi un blanc-seing, dont je ferai tel usage qu'il me conviendra*; à cette condition , je me charge de tout... Je choisirai les témoins, je défen** drai vos intérêts; vous ne vous battrez qu'en cas d'absolue nécessité.

— Tâchez surtout que je ne mç batte pas» murmura

DU DOEU 149

GfaipouKot en apposant sa signature au bas d'une feuille de papier blanc qu'il me remit d'un air tout conliit.

Je fis un gt ste protecteur et je me retirai en laissant un \ague espoir au cœur de Chipouzot, dont le regard m'implorait encore quand sa Toix ne put plus se faire entendre.

Je me rendis chez Grosbichon. Durant tout le trajet^ je ne cessai de réfléthir à la singularité de TafTâire conûée à mon arbitrage* Il semblait que le hasard , ce vagâbotld qu'on rencontre en courant après lui, pren&it plaisir à me montrer un exemple frappant des abstirdités aux*quellês conduisent les matinies du point d'honneur, dt qu'il m'offrait à dessein un i^ujet digne de compléter mes constantes études sur ce côté important dé nos mœurs , dédaigneusement oublié par les lois.

Deux hommes de professions paisibles , pères de famille, habitués à la placidité de la vie d'intérieur, se révoltaient contre des propos attentatoires à leur honneur *et se décidaient péniblement au duel.

Le Code leur offrait un moyen de verigeance, ils poutaient soumettre leur contestation aux tribunaux ordinaires , mais ils préféraient remonter aux temps anciens et trancher la difficulté par le jugement de Dieu. Est-ce que, accoutumés au maniement des armes , ils trouvaient naturel d'en appeler à cette dernière raison des peuples et des spadassins ? Est-ce qu'ils avaient à laver utie de ces offenses qu'une pudeur honnête empêche de révéler dans un débat public et dont les témoins sont les seuls confidents ? Est-ce qu'une colère violente, un courage indomptable les animait l'un contre l'autre au point de se résoudre au sacrifice de la vie ? Non ; ils étaient câlines , Ils calculaient prudemment les moyens de se retirer avec avantage tout en conservant intacte une réputation de fermeté qu'ils eussent été bien embarrassés de soutenir. Ils cédaient à de petites passions, à de mauvais conseils, à de

funestes exemples » et une fois engagés, ils redoutaient les suites de leurs premières démarches , et ils s'arrêtaient indécis entre la raison et le préjugé. Des témoins malveillants ou simplement inhabiles pouvaient cependant envenimer cette ridicule démonstration et amener un résultat funeste. Grosbîchon et Ghipouzot poussés à bout, encouragés par l'approbation jde leur petit public^ se seraient, certes, décidés à lâcher, à vingt pas,- la détente d*nn pistolet, et un coup de maladroit, atteignant Fun ou Fautre de ces héros honteux, aurait fourni un exemple de plus aux pages funèbres des fastes de la monomachie ! Il y aurait eu un vainqueur, une victime; ils auraient passé pour deux braves prêts à se dévouer en toute occasion , susceptibles au premier chef et fort dangereux à leurs ennemis. A quoi tiennent les réputations I

Et Fon vient dire encore, quand de semblaMes exemples se sont produits , que le duel prouve le courage et b délicatesse susceptible de ceux qui recourent à luil.J; Parce qu'après s'être acculé dans, une position honteuse , il faut en sortij à la façon du sanglier qui se voit menacé au fond de son bouge, on sera tenu pour un galant homme , et Feffort désespéré qu'il aura faUu faire pour vaincre une nature pusillanime , n'entrera pas en ligne de compte ; la lutte entre la chair et Forgueil , les angoisses subies en face de la pointe d'une épée n'ôteront pas une feuille de la couronne triomphale dont l'opinion ceint le front des raffinés !

O stupide nature humaine ! les idées les plus fausses sont celles pour lesquelles tu gardes le plus religieux respect; les aberrations chevaleresques sont Fobjet de ton admiration cinq fois centenaire ; les préjugés qui chatouillent ton amour-propre paraissent indestructibles chez toi!. . .

Tout en songeant ainsi , j'arrivai chez Grosbichon. Il m'attendait sur le pas de sa porte.

— Eh bien ? demanda-t-il d'un ton anxieux.

Je devinai que Tinquiétude ne lui avait pas permis de rester dans sa bibliothèque , — fond de boutique auquel j*ai tant contribué ! — Une agitation nerveuse ne lui permettait pas de se tenir en place, et il était venu au-devant de moi pour connaître plus tôt l'issue de ma négociation diplomatique. Je répondis :

— C'est arrangé I

— Pâques Dieu ! je savais bien qu'il reculerait le manant, qu'il ne voudrait pas manger du poil de la bête , et que devant ma brette il fuirait comme un méchant garçon ! Fi 1 le punais... j'ai honte de m'être irrité contre lui...

L'ancien Grosbîchon reparaissait; la tendre émotion de famille disparaissait avec le danger, et la morgue moyen âge reprenait le dessus. En vérité, je crois que si mon anii Grosbîchon avait connu la poltronnerie du faible éhipouzot , il se serait audacieusement battu.

— Vous a-t-il fait de bonnes excuses ? continua-t-il ; *avez-vous exigé une réparation publique, écrite ou destinée à la publicité? Mort de ma vie! j'aime à croire que vous ne l'en avez pas tenu quitte à bon marché, et que vous l'avez humilié de la bonne sorte?

Je souris sans répondre.

— Qu'avez vous fait ? dites-le-moi ; je finis par m'impatienter, et je crois que ce va être à votre tour de me fâcher sérieusement.

— C'est arrangé , vous dis-je.

— Comment ?

— Vous vous battez demain.

— Bah II...

Après celte exclamation, Grosbichon demeura tout abattu ; il ne pensait même plus à me chercher querellr».

— J'ai trouvé M. Chipouzot fort animé... Votre provocation n'a fait que prévenir, dit-il, celle qu'il comptait vous adresser; il l'a acceptée avec empressement.. Il parait avoir confiance dans l'issue de la rencontre arrêtée ;

M. Flibertin-Gousmassou Ta conduit au tir et lui a appris trois ou quatre bottes secrètes d*un effet certain. Aussi , malgré le privilège que lui donne sa position d'appelé , il TOUS laisse généreusement le choix entre l'épée et le pistolet... C'est au sujet de ce choix que je viens à la bâte m'entendre avec vous... Que dites-vous de l'épée 7... L'épée est d'assez bon goût et fort de mise entre gentilshommes I

Grosbichon pressa son front de ses deux mains :

— Évidemment c'est un tour de Cousmassou. .. Je connais Cbipouzot, s'il n'était soutenu par la présence de cet infâme teneur de livres, il ne se battrait pas.

— Vous «TOUS trompez, il faut rendre justice à s^es adversaires. M. Gousmassou n'était pas au nombre,, des témoins auxquels j'ai éié adressé, et que je qiiitte ; il a déclaré , au contraire , ne vouloir intervenir en rieâ , parce que son intention est , si son ami succombe , de le venger.

•^ Alors ils sont deux !... Bon, Jl ne manquait pins ' que ça 1

— Soyez tranquille, j'ai sur-le-champ imité cet exemple ; quand vous serez tué , Cbipouzot aura affaire k moi.

Grosbichon me regarda tout effaré , et sans me savoir aucun gré de la preuve de dévouement que j'afûrmaîs lui avoir donnée, il me dit d'une voix pleine de reproches :

— Elle est jolie la position où vous m'avez misl... C'est comme cela que vous arrangez les affaires, vous7i..

— On fait ce qu'on peut, rien au delà. .. Vous m'avez dit qu'en cas de nécessité vous vous battriez. Il y a nécessité, puisque le cartel a été accepté sur-le-champ; maintenant , comme nous le disions ce matin , il faut en finir.

— Que le diable vous emporte, avec ce matin et demain soir!... vous êtes un maladroit... Croye^vous que

j'aie entie de me faire hacher par ce gros butor de Chipouzot 7

— Les chances seront égales.

*^ Non , puisque Gousmassou lui a donné des leçons.

— Votre raisonnement est magnifique de justesse, mais il vient trop tard; le vin est tiré««.

— Je ne le boirai pas 1 s'écria vivement Grosbichon. Puis changeant subitement de ton , il continua :

— Soyez mon ami jusqu'au bout , ne m'abandonnes' pas dans cette conjoncture**. Voyons, quels sont les té^ moins auxquels Cbipouzot vous a adressés?

— Je ne les connais pas; ce sont dei messieurs trèspolis^ très-froids, irès-fwmes que je n'avais jamais rencontrés.

— Froids, fermes, polis, mauvais signe. <• c'M comme f acier 1 N'y aurait* il pas moyen de s'entendre avec eux, d'éviter l'effusion du sang? Tous les moyens de conciUiation sont-ils épuisés ?

Je me frappai le crâne comme si je venais d'être illu*^ miné par une révélation subite :

— Oui , il y a un moyen I. . . Je n'y avais pas songé ; votre intdligence vient de le découvrir.*. Mais peut-^être répugnera-t-il à votre délicatesse : il faudra faire des con' cessions...

— J'en ferai...

— Me laisser cboirir votre second témoin.

— Choisissez...

«^ Me donner des pleins-pouvoirs*

-^ Vous les avez...

-^ Me signer un blanc^seing dont tom ratifia à l'a* vance le contenu encore ignoré.

Grosbichon sauta sur une plume. Dans son empresse* ment, il faillit m'arracher la feuille de papier sur laquelle Gbipouzot avait déjà apposé son seing ; ce qui aurait découvert ma ruse en même temps que la signature J. B.

Chipouzot et Comp% autographe précieux sur lequel j'appuyais le pouce pour le cacher à Toeil clairvoyant de Groshicbon.

Au dernier trait du paraphe, le succès était complet; je remis précipitamment le précieux papier dans ma poche , bien sûr que je demeurais maître absolu de régler à ma convenance les termes du compromis.

Tout pouvait être immédiatement terminé; mais je n'eus garde de faire cesser aussi vite une si plaisante comédie; je la fis traîner plusieurs jours, je prolongeai ma joie et mes études psycologiques sur les naïves terreurs de ces esprits viciés. Grosbichon et Chipouzot mettaient à nu les fibres les plus secrètes de leur pensée , et ce n'était pas beau à voir.

Pendant plus de huit jours je traînai les choses «^ longueur, j'inventai des obstacles qui entravaient ma^ feinte négociation. Tantôt c'était Tun qui se montrait féroce, tantôt c'était Fautre qui devenait trop exigeant; rien ne finissait, rien ne pouvait aboutir, et chaque soir je leur disais en les quittant :

— Vous vous battrez demain I. ..

Cette phrase produisit toujours un terrible effet; ils ne surent pas s'y habituer ; ils devenaient pâles , blêmes et passaient de fort mauvaises nuits. Ils maigrissaient sensiblement.

Enfin , au bout de la seconde semaine je leur portai d'un air triomphant l'acte que voici :

« Une contestation s'est élevée entre MM. Grosbichon » et Chipouzot au sujet d'une somme de douze francs » soixante centimes que ce dernier prétendait lui être due, » ce que l'autre niait. A la suite de cette contestation , » M. Chipouzot 11 dit publiquement que M. Grosbichon » était un fripon , un polisson et un drôle. M. Grosbichon» » de son côté, a dit également publiquement, que M. Chi- » pouzot était un escroc, un gredin , un pleutre*

DU DUEU 155

» Des explications devenant néceissaires , les témoins » soussignés se soçt réunis , et après que M. Gbipouzot a » eu déclaré qu'en appelant M. Grosblchon fripon, polis-

> son et drôle , il n'avait pas eu l'intention de Tinsulter, » et que M. Grosblchon a déclaré en même temps qu'il 9 n'avait pas voulu insulter M. Gbipouzot en l'appelant 9 escroc, gredin et pleutre , les témoijos ont arrêté :

» Que les explications données sont parfaitement satis*

> faisantes;

» Que l'honneur est sauf;

» Et qu'il ne saurait être passé outre de leur assentiment

» Fait à Paris, pour servir à chacun en tant que besoin. • ^.. Au bas de ce chef-d'œuvre j'eus le courage d'apposer ''\ihou nom en toutes lettres.

Puis , comme il me fallait encore trois signatures, je sollicitai celles de mon portier et de mon domestique. La troisième signature me fut donnée par un ami complaisant, — le S[Hrituel G. M. — qui, en apprenant qu'il ne s'agissait d'aucune espèce de lettre de change , ainsi qu'il avait paru te craindre au premier moment , griffonna presque lisiblement son nom populaire , comme s'il avait été agréablement surpris d'en être quitte à si bon marché...

Et nous riions comme des bienheureux de la magnifia cence d'une charge aussi effrontément conduite, lorsque nous lûmes parmi les faits divers que publient gravement les grands journanx :

« Une affaire d'honneur a eu lieu entre deux hommes » bien connus dans la presse , MM. Grosbichon et Ghi-

> pouzot. Grâce à Fintervention des témoins, aucun ré- » sultat grave n'est à déplorer. »

Décidément le mystifié c'était moi l.i> A tout prendre , il n'y avait rien que de rigoureusement vrai dans les trois lignes des feuilles publiques : aucun résultat grave ne pouvait être déploré. G'était positif.

Mais bien des gens pnt pris au sérienx ce dnel faniastique , et il est établi aujourd'hui que Grosbichon et Ghîpouzot se sont battus.

Je n'ai jamais pu savoir lequel des deux a voulu établir la réputation de crânerie à deux francs la lignOi

Quand je les interroge , ils répondent :

-^ C'est, sans aucun doute, l'eflècde l'indiscrédon de l'un des témoins 1

Or, l'unique témoin de leur martyre, c'est moi 111...

Il n*y avait qu'un moyen de se venger i je l'employai : sous prétexte du duel et de son heureuse conclusion , je les poussai à convier tous nos amis communs à un plantureux déjeuner où furent dépensés cent fois les douze francs soixante centimes, origine de cette affaire.

Et en voyant leur mine allongée , tandis qu'ils additionnaient la carte à payer du repas , je fis cette réflexion consolante :

-^ La réputation qu'ils croient s'être établie n'aura pas d'inconvénients pour la paix publique; plus jeunes ou plus hardis, ils partiraient de là pour devenir bretteurs ; mais ils calculent trop bien les profits et pertes pour être tentés de se donner souvent de la gloire à ce prix... Le vin de Champagne doit leur paraître le successeur du canard historique que Ton plumait jadis, et le via de Champagne est trop cher pour qu'ils se permettent d'être braves tous les jours I. • .

En effet , Grosbichon et Chipouzot ont renoncé à toute velléité martiale. Mais quand on parle duel en leur présence, ils se mêlent aussitôt à la conversation ; ils professent, ils tranchent , ils prononcent; ils font des allusions gazées au passé; ils semblent de vieux lutteurs échappés aux périls de la lice, et dans leur attitude, dans leur fierté, dans leur langage , on voit de glorieuses cicatrices qu'ils cachent modestement , et un fond de bravoure que l'action du temps et de la raibon a seule pu modérer.

Je suis persuadé que dans dix ans Cbipouzot et Grosbichons seront con?aiocu8 qu'ils se sont battus, et que leur persuasion à cet égard sera étayée de bonne foi sur des souvenirs foi^és.

Quand on pense que la publicité donnée à d'aussi ridicules démonstrations peut entraîner Timitation et provoquer des résultats funestes, on se sent tout effrayé du retentissement donné aui affaires d'honneur*

De vaniteux imbéciles, en voulant constater une valeur imaginaire, allument de jeunes imaginations et poussent tur le terrain des garçons de cœur qni, n'admettant pas la supercherie , s'entretuent avec une bonne foi digne d'un autre siècle.

Le duel étant une manie imitative ^ il y a dans l'excitation morale un délit que la loi pénale doit punir. La glorification de l'assassinat ou du vol serait l'objet d'une répression sévère; le ministère public ne s'abstiendrait pas* de poursuivre quiconque propagerait des faits dont la publication pourrait ébranler l'ordre social.

Pourquoi ne |pa8 étouffer le bruit du duel en contraignant au silence les organes delà presse quotidienne?

Les gladiateurs qui se battent , dans l'espoir d'obtenir les applaudissements de la galerie, s'arrêteraient en voyant manquer le compte-rendu par lequel ils prétendaient étendre l'explosion d'admiration dont leurs passes doivent être l'objet.

Les partisans du système d'insertion dans les journaux, de notes combinées par les témoins, prétendent, que toute injure étant sue dans un certain cercle , il faut que la réparation obtenue soit portée k la connaissance des personnes qui savaient l'insulte.

Ce raisonnement serait admissible si les journaux étaient lus seulement par les individus en face desquels on veut se réhabiliter.

Mais il ne s'en suit pas de ce que vous avez été poussé

dans na salon où valsaient soixante danseurs , que la France et TËurope doivent êtie informées que vous avez cassé le bras au maladroit qui ne sait pas arrêter sa dame sur place.

Les querelles écloses pour un sujet futile^ et dont le but principal est une puérile démonstration de bravoure , ne sauraient être trop sévèrement punies.

On comprend que la réparation de certaines injures ne soit pas demandée par la voie légale ; un père qui défend l'honneur de sa fille , un époux qui venge l'honneur conjugal ; un fils , un frère soutenant Thonneur des femmes de leur famille, ne peuvent être contraints à exposer leurs griefs devant les tribunaux. Il est des vengeaaces qui doivent être voilées avec un soin pudique.

Il y a des insultes que, dans Tétat des mœurs et d'apret l'opinion de tous les esprits , on ne peut laver que dans le sang ; un soufflet , par exemple , ou tout autre voie de fait commise dans le but évident d'amener une rencontre, décident invariablement au duel l'homme le moins disposé à cette sorte de combat. On verrait le magistrat lui-même descendre de son siège et aller braver les lois dont il requiert chaque jour l'application , plutôt que de remettre dans ce cas aux tribunaux l'appréciation da dommage causé à sa considération, à son caractère.

Nous devons donc reconnaître que pendant longtemps encore il sera fait appel aux armes dans quelques cas exceptionnels.

Nous croyons même que dans les rares espèces d'une gravité évidente le duel doit être toléré, mais sous condition et dans de certaines limites.

En même temps que le combat serait autorisé dans les cas graves, on devrait rudement châtier ceux qui, légèrement et sans être fondés, solliciteraient la permission de se battre.

En même temps que la loi sanctifierait ce terrible droit

de combat , elle qualifierait d'assassinat le duel ou la pro- Yocation qui se produiraient en dehors des règles établies. De cette façon, la jurisprudence ne saurait être douteuse, on ne pourrait plus arguer d*une interprétation forcée.

Depuis quelques années, la fréquence des duels a contraint les publicistes de s'occuper de cette question si longtemps oubliée.

Nous lisions dans un joQ^oal un article qui renferme des principes exacts :

« Qu'il nous soit permis d'élever la voix sur tous ces duels qui se succèdent sans relâche , puisqu'ils tendent à se multiplier sans fin I

» Un jour c'est M. T. . .

' » Le lendemain, c'est M. P...

» Hier, c'était M. de C. ..

» Aujourd'hui, c'est M., de .... avec M. D...

» Que prouvent tous ces duels au pistolet, au sabre, à l'épée ?

» Rien.

» Au temps où nous vivons , les duels sont un anachronisme ; ils appartiennent à un autre régime, à des usages, à des mœurs et à des idées qui n'existent plus.

» S'ils sont une preuve qu'on ne manque pas d'une certaine bravoure , ils sont une preuve qu'on a manqué de présence d'esprit.

» C'est presque toujours parce qu'on a manqué de présence d'esprit qu'on se bat en duel; avec plus de présence d'esprit, presque jamais il n'y aurait de rencontre les armes à la main.

« C'est là ce qu'il faut que quelqu'un ait le courage de dire à tons.

» Nous le disons.

» Ce droit de le dire nous l'avons assez chèrement et trop douloureusement acquis.

9 Nous déclarons que le duel a été une erreur de notre

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