CHAPITRE II
Est-il donné à tout le monde de pouvoir flâner?
ien de plus commun que le nom , rien de plus rare que la chose ! » — car il en est des flâneurs véritables tout comme des amis dont parlait La Fontaine, et si de notre défmilion (le Illumine, donnée dans notre chapitre précédent , on concluait que tous les hommes sont appelés à flâner, on se tromperait étrangement.
Il est des infortunés qui, par beaucoup de motifs difTérenls, sont privés de goûter ce plaisir
(|ue nous ne craignons pas de nommer celui des dieux, — car les dieux de l'Olympe eux-mêmes ne faisaient rien autre chose que de prendre une foule de travestissements pour pouvoir venir flâner tranquillement sur la terre comme de bons petits rentiers, après avoir pris leur demitasse d'Ambroisie, café de l'époque.
D'abord nous avons la classe nombreuse des infirmes, —on trouve peu de charme à se promener sur la terrasse des Feuillants quand on est Quinze-Vingt , — ou au beau milieu Ide l'allée des Tuileries, quand on est affligé d'une protubérance exagérée au milieu du dos ; — on court même risque de se voir arrêter à la grille par un tourlourou qui prend à la lettre sa consigne de ne laisser entrer aucun paquet.
Quand on est boiteux , on ne se promène qu'en voiture, — et, si on a le malheur d'être sourd, on court grand risque de se faire écraser sur les boulevards. — Vous voyez donc bien quel rare assemblage de qualités physiques exige le titre de flâneur, — c'est pire qu'un conseil de révision.
Quant aux qualités morales, — elles ne sont )as moins nombreuses, et nous nous en occupe- •ons plus tard.
Nous allions oublier une classe de malheureux auxquels la flânerie n'est permise que pendant les mois où l'on mange des huîtres, — nous voulons parler des flâneurs affligés par la nature d'un excès de santé et d'embonpoini. —
Dès que les premiers rayons du soleil de mai vieiment h percer les nuages, le flâneur obèse est le plus infortuné des hommes ! — Il veut en vain lutter contre sa destinée, à peine a-l-il fait
trois ou (iiialre cents pas sur l'asphalte du boulevard, (lue les forces trahissent sou courage, ei tout ce qu'il peut faire, c'est d'aller tomber sur le tabouret du café le plus voisin, en s'épongeant le front. Et pour se rafraîchir, l'imprudent se met à boire deux ou trois bouteilles de bière, — sa perfide et engraissante ennemie.
Les gens affligés de cinquante mille livres de : rentes ne peuvent pas davantage connaître la jouissance que procure une simple promenade faite pédestrement dans les boues de Paris, — ces Turcarets se croiraient compromis à tout jamais s'ils étaient un peu éclaboussés, — mais ils sont bien punis de leur vanité par l'ennui mortel qu'ils éprouvent à éclabousser les autres.
Les lanternes de la place de la Concorde, l'arc de l'Étoile et les arbres rabougris et ])oussiéreux du bois de Boulogne doivent finir par paraître bien monotones quand on les contemple trois cent soixante-cinq fois par an du fond du landau, ou même du haut d'un cheval plus ou moins arabe, — et pourtant voilà l'unique point de vue qu'offre une promenade au bois de Boulogne. Pour se divertir de la sorte, autant vaut n'avoir pas le sou, — mais cependant il ne faut pas pousser la iihilosophie juscpi'à navoir que des
là (leltes, car alors on tombe dans un excès contraire , et qui a lout autant, sinon même plus d'inconvéniens.
Le flâneur qui a des créanciers se voit pri\é de la jouissance d'une foule de rues, de quais, de places et de passages. — Il faut qu'il se livre à une étude topographique toute particulière de Paris. — Il lui est interdit de passer rue de Richelieu , attendu qu'un tailleur, impatienté d'attendre quelques fonds, pourrait lui former une barricade complète, rien qu'avec son mémoire, tellement il est long.
La rue Saint-Honoré est l'asile d'un bottier féroce qui a juré de boire votre sang jusqu'à concurrence de cent cinquante-sept francs. — Fuyez la rue Saint-Honoré, si vous ne voulez pas fournir à ce cannibale altéré une limonade prise ainsi dans vos veines.
Plus loin, c'est la rue du chapelier, — puis, le passage du gantier, — etc. , etc. — c'est-àdire que l'infortuné, pour se rendre du Palais- Royal à la place de la Bourse , est quelquefois obligé de prendre la rue Grenetat et la place Royale, tellement toutes les autres rues sont pour lui parsemées de dangereuses barricades.
Si l'imprudent débiteur a souscrit des lettres
(le change à un usurier, sa position devienl lotalenient terrible, et il faut qu'il renonce entièrement à la flânerie, tant que le soleil n'est pas couché et que les réverbères ne sont pas levés, (iar il est fort peu agréable de faire dans Paris une promenade forcée (juand on a sur les tidons deux gardes du conmierce qui emboîtent le pas, — cela peut vous mener jusqu'en haut de la rue de Clichv.
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