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CHAPITRE III

Des gens qui s'intitulent très-faussement

Flâneur.

ans toutes les classes de la société on trouve une foule de gens qui, pleins d'une folle présomption , ou se laissant aller à un déplorable abus de la langue française, s'intitulent flâneurs sans connaître les premiers éléments de cet art d'agrément que nous mettons de beaucoup au-dessus de la musique , de la danse , et même des mathématiques.

On a confondu tous les genres; chacun a usurpé le titre de flâneur à tout propos , comme s'il eût été question de la moindre bagatelle. Aussi le téritable flâneur, qui a pris rang dans cette classe éminemment oisive il est vrai, mais fort respectable, ose à peine s'avouer flâneur c{uand il voit les êtres les plus incohérents lui dire avec une prétention incroyable : Je flâne.

Tous les jours vous rencontrez, ou du moins vous pouvez rencontrer sur la place Royale, des vieux petits bons hommes , occupés à manger leurs vieilles petites rentes, qui sortent de chez eux invariablement tous les jours h midi , sous le prétexte d'aller flâner.

Demandez-leur même où ils vont, et ils vous répondront avec un petit air tout guilleret ! — le vais flanor.

Or, cette flânerie consiste à aller s'asseoir, à vingt-cinq pas de là, sur un banc jusqu'à 'heure du dîner, en compagnie d'un , deux ou trois amis, et d'un, deux ou trois caniches. — Puis, pendant cinq heures d'horloge , ces prétendus flâneurs, au Heu de marcher, font faire l'exercice à leurs chiens, — à l'aide d'une canne qui remplace merveilleusement un fusil gisquet,

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— sauf qu'elle est plus dangereuse pour peu qu'elle soit plombée.

Puis quand Azor , Castor ou Médor a suffisamment fait la joie et l'orgueil de son maître, tous deux rentrent au logis et disent avec fierté , à la bonne prise pour tout faire : — Nous venons de flâner.

Azor serait encore celui des deux qui aulail davantage le droit de proférer cette phrase, car de temps en temps il jette là son fusil-gis-

U) quel pour aller pousser quelque lointaine el amoureuse reconnaissance dans les carrefours des environs.

Quand, par hasard, le vieux petit rentier est obligé de prondie de l'exercice par ordonnance spéciale du médecin , il a toujours son même système de se faire accompagner de l'ami Azor, — de sorte que toute sa flânerie consiste à tirer la jambe , en tirant une ficelle , qui tire un chien.

l'endanl l'été ces mr'mos vieux Français ((iii

se vantent de faire partie de la nation la plus spirituelle de l'univers , — se permettent un autre genre de flânerie , c'est de parcourir toutes les rues du Marais , en s'arrètant h tous les marchands de melons. Car ces hommes raffolent des melons, — quel amour propre !

Aller du \cvt Canttilou au jeune (^ro.sAC- C(Uc, puis retourner du j('un(' Grosse-Côte

•21 au vert Cantatou, — tel est le programme invariable de ces flâneries melonières, — jusqu'à ce qu'enfin à force de flairer, — notre melon, — non, je veux dire notre homme, se décide enfin h faire son emplette et à rentrer triomphant dans son domicile, avec son végétal.

Bon nombre de flâneurs du djmanche peuvent être aussi parfaitement rangés dans la catégorie ci-dessus : rien de moins récréatif , — ou plutôt rien de plus récréatif, car tout dépend du point de vue sous lequel on le prend , que le tableau d'une famille , respectable mais ennuyée, se permettant pour distraction, le dimanche soir , de suivre toute la ligne des boulevards , depuis la Madelaine jusqu'à la Bastille.

Or, comme le dimanche toutes les boutiques sont fermées , les yeux ne sont récréés que par une série non interrompue de volets verts , — cette nuance est irès-salutairepourla vue, mais cependant elle finit par devenir monotone.

Aussi le respectable père de famille qui a revêtu son habit du bleu le plus barbeau, pour prouver à sa fenmie et à sa fille le plaisir de cette petite flânerie, ne donne pas moins d'exericice à leurs machines qu'à leurs jambes.

Voici le taijleau ojjligé de toutes ces petites llaneiies de famille.

D'autres Parisiens, non moins pères de famille, se permettent de rire beaucoup aux dépens de ces braves gens qui s'imaginent faire une promenade d'agrément , au milieu de la poussière du boulevard, et, pour ne pas tond)ef

dans ce ridicule , ils vont tous les dimanches, bien exactement , flâner sur la butte Montmartre.

Une fois arrivés au sommet de la montagne , ils s'essuient le front , ôtent leur habit, dénouent leur cravate , et s'asseoient tendrement sur une grosse pierre.

Puis, pendant trois bonnes petites heures, ils contemplent dans le lointain le dôme des Invalides et les toms Notre-Dame, — et cela, cinquante-deux fois par an, et toujours avec un nouveau plaisir.

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