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CHAPITRE V

Le musard.

^ ous prions instamment nos lecteurs de ne pas confondre dans la seule qualification de flâneur tous les gens qui sont indignes de séparer

"^^^^ ~--^^^=^ --= — d'une si belle épi-

thète ; et nous appelons aussi sérieusement l'attention sur les diverses variétés suivantes de gens qui, au premier abord, ont aussi l'air de flâner, mais qui sont cependant i)rivés d'une ou plusieurs des qualités requises.

Le premier de ces faux flâneurs est \tinusard. Il y a une aussi grande différence entre le musard et le flâneur qu'entre l'honnne vorace et le gastronome.

Le nuisaid mol trois heures pour se rendre de la poiie Saint-Denis à la porte Saint-Martin,

— c'est bien, — et an premier abord on peut même se laisser aller, — donc c'est très-bien ,

— mais le musard a dépensé d'une manière déplorable et quelquefois même stupide ces trois heures et ces trois cents |)as; pendant qu'il se livre à cet exercice monotone, ne vous figurez pas qu'il ait rien vu , rien remarqué, rien entendu ; ilamarciié durant soixante minutes — et voilà.

Au lieu de s'arrêter devant les bouti(iues ornées des plus jolies marciiandises et surtout des plus jolies marchandes , il sera resté trentecinq minutes devant l'étabUssement du Pèrcia- Galette; — et il aura regardé couper des morceaux de pâte ferme , en tenant

;randement ouverts les yeux et la bouche ;

— mais du reste en ne songeante rien, ni aux jeunes grisettes , qui venaient faire leur petite emplette étouffante, — ni à l'admirable sangfroid du père Coupe-Toujours, — ni même à sa pâte ferme elle-même. Quand on a détaillé ainsi (piarante-cinq mètres (nouvelle mesure) de la susdite pâte ferme devant lui , il se décide h continuer son chemin.

3/i Puis loui à coup notre homme se laisse entraîner par la foule qui se porte à dix pas plu;' loin , et il assiste à un duel entre deux rivaux d'amour ou d'os.

Si ce combat se prolonge pendant trente minutes, il restera là pendant trente minutes, non pas que ça l'intéresse vivement ou ((ue ça l'amuse beaucoup; mais, comme le musard se trouve là, il y reste.

Il lui faudrait, pour se déplacer de nouveau, une force d'âme et des jambes qui lui manquent absolument.

Si, par hasard, le musard assiste au draine |vil|)ilaiit d'un serin (|ue l'on cherche à faire rentrer dans sa cage, il en a pour tonte son après-midi; — bien dill'érent en cela d'un flâneur intelligent qui n'accorderait au serin (piun petit quart d'heure, et qui encore con-

rerait au moins quatorze minutes de ce temps à lorgner toutes les jolies femmes attirées à la fenêtre par cet événement important.

Le musard ne rentre dans son logement qu'après que le serin lui en a donné l'exemple.

Le musard est le fléau des artistes, chez lesquels il a ses entrées. — Dés qu'il arrive, il s'installe dans un fauteuil , à moins qu'il ne se couche SIM- le divan : et , se mettant à allumer

son cigare ou plulôt ses cigares, — il lumc, cause et bâille pendant toute une journée ; toujours en vous disant de ne pas vous grner et de travailler comme s'il n'était pas là.

Ce qu'il y a de bon, ou, si vous aimez mieux, — ce (pi' il \ a de mauvais , c'est que

le iiuisard apporte daiis; ses discours la inème déplorable inlirinité que dans ses flâneries : — il reste toujours en chemin.

S'il entreprend de vous raconter une histoire, vous i)ouvez être sûr qu'il n'arrivera même pas jus |u'an milieu : et quelquefois même il s'endort au moment où votre curiosité commençait à s'éveiller. — Mais laissez-le dormir bien tran([uillement pour peu que vous teniez à son repos et au vôtre.

Le musard est du reste un homme assez heureux ; car, grâce à ses liabitudes lambines, il ne se marie presque jamais, attendu que toutes les fois qu'il a l'intention de demander une demoiselle en mariage , il est toujours arrivé trois semaines après qu'on avait accordé la jeune demoiselle à un autre amoureux beaucoup plus leste.

Mais si par hasard il se marie, le musard n'en est pas moins heureux encore, — attendu qu'il ne surprend jamais sa femme en conrevsasation anijliiisc et ri'iiniiicl/e, — vu tou- ! jours qu'il ne rentre chez lui que deux bonnes ! petites heures après celle où on l'attendait.

Il est arrivé cependant que le musard reste en place pluslong-temiisfpi'il ne le voudrait, —

c'est lorsque, llaiiaut trop étourdimenl ou concentrant trop vivement son attention vers un feu de cheminée ou sur un serin envolé, — il s'enfonce jusqu'au jarret dans un trottoir orné nouvellement de bitume.

Mais, avec du temps, des soins, de la patience, il parvient à s'en tirer sain et sauf, — moins les bottes.

CHAPIIHi: VI.

Le badaud étranger.

ne grande ignolance en liistoiie iialurelle est cause (|ue quelquefois encore on accorde 1 qualification de llaneur à des niorlels, très-vertueux tlu reste, mais qui ne sont que de simples badauds, nés natifs de Carpentras, de Londres, de Quimper-Corentin, de Saint-Pétersbourg.

Nous voulons parler du voyageur qui a fait cin([uante,cent ou trois cents lieues pour venir visiter une fois dans sa vie les monuments de Paris , et qui, en conséquence, fait pendant huit jours un métier qui éreinterait le cheval de cabiiolet le plus fortement constitué.

Depuis le lever du soleil jusqu'à celui de la

lune, notre gaillard court dans tous les coins de Paris avec la carte sous le bras, ou au moins avec un mouchoir lithographie dans sa poche, et à chaque minute il applique sa carte ou son mouchoir sur la première muraille qu'il rencontre, afin de s'orienter dans ce labyrinthe , composé dequinzeou dix-huit centsrues, — et l'infortuné patauge complètement pour peu qu'il veuille avoir recours à l'aide des omnibus. — Parti avec l'intention d'aller admirer la colonne Vendôme^ il se trouve transporté devant la colonne de Juillet , et par conséquent, il trouve que le \a/)otcon, qui a ainsi le pied en l'air et la trompclie à la bouche, est bien peu ressemblant au Napoléon de ses rêves et de ses lithographies ; — sorti de chez lui dans la ferme intention d'aller admirer la coupole du Panthéon , il admire de confiance celle des Invalides !

iMais après tout, c'est un petit malheur, car le badaud étranger s'est dit, le matin, en se levant: — ,\ujourd'hui je verrai onze monuments! — Pourvu que le soir en additionnant il trouve bien le compte de ses onze monuments, il pense qu'il n'a pas perdu sa journée et il s'endort avec une conscience aussi satisfaite que celle de Titus lui-même.

/il

A peiiK' arrivé devant son nioiunnonl , le badaud étranger prend à peine le temps de lever les yenx sur ses colonnes ou antres accessoires , attendu que sur les cinq minutes octro\ées h ce dit monument, il en accorde quatre à la lecture de la description qui en est faite dans ]c Guide du voi/cuieur. — Puis, quand il a terminé sa lecture , — il se dit en luimême : — des colonnes, des cornic'ies, des entablements. A h ! bon, je connais ça, j' en ai déjà vu tous ces jours-ci! — Et il se dirige vers un autre monument devant lequel il lira son Guide du roraqeur, et ainsi de suite jnsciu'au soir.

Par exemple, dans les musées, le badaud étranger ne court pas trop de risque de se tromper, à moins qu'il ne cherche à s'expliquer l'exposition des tableaux à l'aide d'un livret de l'année précédente, — mais c'est assez rare, et il faut être tombé sur un marchand trés-floueur,

— et ils le sont presque tous avec les étrangers porteurs d'un nez candide.

Alors l'infortuné attrape une migraine atroce en cherchant à trouver le combat de Trafal- (jar au milieu d'une grande forêt verl-épinard,

— ou le portrait de madame la comtesse de

B... dans un cadre enveloppant les attraits d'un capitaine de voltigeurs de la garde nationale.

UMM^:.

il est d'autres badauds étrangers qui, moins superficiels que leurs confrères, ne sont satisfaits que lorsqu'ils ont visité à fond tous les

! moiuiiiieiils. — Ils ne se coiitcnlt'iit pas de l'cMérieiir, ils cnlreiit toujours, — ilsroinptent toiitos les cliapcllos de Saiiit-Siilpice, — toutes les marches de l'escalier de la colonne Vendôme , — et dans lein* manie investigatrice ils demandent même à (|ui l'on doit s'adresser pour >isiter l'intérieur de l'obéliscpie.

Tour peu qu'un nnstificateur indique M. V

tout, riiifoitunt' directeur des monuments publics de France se voit assailli d'une de ces lettres qui font son désespoir depuis dix-huit mois. Il a dû même subir depuis peu de temps une nouvelle et eiïro} able recrudescence dans sa correspondance; car probablement que c'est aussi à lui que l'on s'adresse pour obtenir l'autorisation de visiter l'intérieur du puits de Grenelle !

Parlez-moi au moins du Jardin-des-Planles,

— là tout se visite sans la moindre formalité ,

— sans avoir môme besoin de saluer le vétélan de faction à la porte d'entrée.

Alors le badaud étranger consomme tout à son aise les innombral)les curiosités du lieu. Il compte avec soin tous les cailloux de la galerie minéralogique, toutes les herbes plus ou moins exotiques du cabinet d'histoire naturelle , il calcule combien on pourrait faire de boutons de chemises avec les défenses de l'éléphant.

Par exemple, au Jardin dit des Plantes , par ce qu'on y cultive beaucoup d'animaux, — il est dangereux d'être distrait en même temps (|ue badaud ; car les éléphants , malgré leur intelligence, ont quekpiefois l'étourderie de pren-

dre le bras d'un visiteur pour lui simple objet de divertissement.

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