‹ Physiologie du flaneurChapitre 6 sur 12 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Le batteur de pavé.

royez-vous que b flânerie n'appartienne qu'aux fonctionnaires publics, aux rentiers, aux avocats sans cause, aux tourlourous , en un mot aux hommes de loisir ? Pensezvous qu'elle soit pour tout le monde, comme pour vous , un sujet de distraction, un moyen de dépenser le temps? ce serait méconnaître le caractère industriel de votre siècle, faire injure à l'intelligence de vos concitoyens.

Certes! dans un pays avancé comme le nôtre, dans une ville où l'eau, l'air, le feu, la terre, l'amour, l'honneur, l'esprit et la matière seven-

dent, se louent et s'exploitent de toutes façons, la flânerie devait s'utiliser d'une manière quelconque, fournir à quelques-uns le moyen de leer un impôt sur beaucoup d'autres, but philosophique ^ ers lequel tendent toujours les progrès de la civilisation.

De cette idée profonde d'économie politique est né le batteur de pavé , famille variée dans ses espèces , classe riche en besoins , et surtout respectable. . . par le nombre ; car elle se compose à Paris de ces 30,000 consommateurs qui se lèvent sans savoir conmient ils dîneront, dans quel lieu ils coucheront. Problème qui, suivant le calcul des probabilités, a jwur solution :

Dîné , — aux dépens du prochain.

Couché, — idem.

Mais qui, dans les joiu's néfastes, se résout ordinairement ainsi :

Dîné, — zéro.

Couché, — au violon.

Vous dire toutes les nuances de l'espèce sérail trop long, et demanderait plus de travail (lue nous n'en voulons mettre , moi à écrire et vous à hre cet opuscule ; choisissons seulement quelques-uns des plus remarquables.

Ot ami intime que vous ne coimaissez pas.

mais que vous rencontrerez dans tous les lieuv l)ul)lics, qui vous sourit toujours, vous salue (le la main, et finit, ou plutôt commence un jour par vous emprunter vingt francs : c'est un batteur de pavé !

Cet homme qui entre dans une boutique en courant, d'un air très-alTairé , et qui dit au bonnetier, au mercier, dont il vient de lire le nom sur l'enseigne : « Mon Dieu! monsieur Barnabe , je suis votre voisin ; je demeure là, au n° 26. Je viens de faire un petit achat ; lime manque cinq francs. Je ne voudrais pas remonter chez moi ; voulez-vous me faire le plaisir de me les prêter : batteur de pavé !

Ce monsieur au maintien décent, à l'air vénérable , qui se présente orné d'un ruban rouge et d'une tète chauve, collecteur officieux d'aumônes pour les victimes de l'inondation, de l'incendie, ou de tout autre malheur à la mode; c'est un batteur dépavé, vos aumônes passeront de ses mains dans celles d'un croupier de tripot.

Ce Polonais de Strasbourg, cet Espagnol de Pézenas, ce Napolitain de Turin, tous ces nobles étrangers de contrebande qui font appel à vos libéralités : batteurs de pavé.

Et ce pauvre diable , crasseux, râpé, délabré, iqui paicourl d'un air inquiet les alliclies de restaurant :

Page 1