PRÉFACE
Je ne vois jamais une préface sans songer à ces belles poupées de cire , bien roses , bien décolletées, qui, placées derrière le carreau des coiffeurs , tournent sur elles-mêmes , font la roue , pour présenter sous toutes faces les charmes artificiels de leur perruque.
En effet, la préface est l’étalage de l’auteur: c’est là qu’il expose au public , non-seulement le but de son œuvre , mais encore les trésors de son érudition; c’est la place des citations historiques . scientifiques et archéologiques.
La préface est la plus belle montre de sa boutique, et le public passe devant elle comme devant la poupée de cire, — sans la regarder. Ingrat public !
J’aurais donc tort de dépenser inutilement mon capital de savoir, et de prouver, comme je le pourrais faire par ce qui nous reste de monuments antédiluviens, que la flouerie est née avant l’homme, qu’elle a commencé dans
le paradis terrestre , et s’est perpétuée jusqu’à ce jour de génération en génération, de femme en femme et de mâle en mâle ; ce qui lui constitue un assez bon nombre de quartiers et un arbre généalogique un peu remarquable parmi toutes les autres noblesses.
Je me bornerai au strict nécessaire; je dirai seulement l’étymologie du nom de mon sujet , l’acception de ce mot, et je donnerai le signalement obligé du personnage qui en représente le type.
Le floueur et le banquiste sont deux frères jumeaux, qu’il faut peindre ensemble; car ils se complètent l’un l’autre , et ne font souvent qu’une seule et même personne, comme les frères Siamois. Nous ferons marcher de front ces deux beaux caractères.
Floueur vient de flouer, verbe actif, — très actif, qui lui-même provient de florere, verbe neutre : fleurir, briller, exceller ; attendu que la flouerie brille , fleurit , excelle aujourd’hui plus que jamais.
Le mot est nouveau ; mais , nous l’avons dit , le type est ancien. Il a porté , suivant les siècles, des noms très- variés; il s’est appelé : druide, — augure, — prophète, — sor-
cier, — alchimiste , — traitant , — fournisseur, etc. , etc. , etc.
La racine latine que je vous offre n’est peutêtre pas de votre goût? dites -le, vous auriez tort de vous gêner; je tolère parfaitement la controverse sur ce point , car, entre nous, en vous la présentant, je pensais tout bas ce que saint Augustin a la franchise ou la naïveté de dire tout haut après une définition telle quelle de je ne sais plus quel mystère :
« Si je vous dis ces choses , ce u’est pas que » je les sache ; c’est uniquement pour ne pas » rester court. »
Saint Augustin connaissait bien l’esprit de l’homme! Un savant peut dire des bêtises, il ne doit jamais rester court.
Si l’étymologie de floueur est douteuse , l’api plication de ce mot est infiniment plus certaine.
Flouer est le synonyme de voler, tromper, î attraper ; — avec cette différence que voler exprime seulement l’action matérielle de prendre le bien d’autrui ; — tromper, l’action morale (grammaticalement parlant) d’induire malicieusement quelqu’un en erreur; — attra- , per, prendre à un piège.
Ainsi , en prenant l’argent de son prochain , on le vole ; — en lui faisant accroire la chose qui n’est pas , on le trompe ; — et en lui faisant faire par ruse une faute quelconque , on l’attrape.
En le trompant , l’attrapant et le volant tout à la fois , on le floue.
La flouerie est au vol ce que la course est à ! la marche , l’éloquence à la parole : c’est l’état ‘superlatif d’une qualité; c’est le progrès, le [perfectionnement scientifique* comme l’éclai-
rage du gaz comparé à la lumière du suif.
Venons au signalement du floueur.
Ici commence le travail physiologique, ici va se révéler déjà la profondeur d’observation dont le ciel a doué l’auteur modeste de ce charmant petit livre (style d’éditeur).
Il est des (loueurs de tout âge , de toute corpulence , de tout visage et de tout rang.
Il existe aussi des (loueuses non moins variées. Sans vanité, nous pensons qu’il est diffi cile de donner un signalement plus complet, sauf pourtant celui-ci :
Visage ovale,
Teint ordinaire ,
Nez moyen,
Bouche idem ,
Menton rond ;
Signes particuliers : zéro ;
Signalement que l’excellent M. Porte certifie conforme et véritable pour les 900,000 voyageurs qui se présentent mensuellement à ses attentives remarques.
Cependant , comme il est des esprits pour lesquels toutes les explications théoriques sont insuffisantes , p vais formuler un moyen d’ex-
périmentation simple , facile , et à la portée de toutes les intelligences.
Arrivez le matin sur le perron de Tortoni ;
■ — allez à deux heures à la Bourse , dans la coulisse ou sur le parquet ; — approchez-vous à !six heures d’une table d’hôte tenue par une vieille panthère; — le soir, faites-vous introduire dans un cercle de joueurs ; — ou pénétrez à toute heure de la journée dans une tontine,
— dans un bureau de placement ou de remplacement, — enfin dans une boutique quelconque s’intitulant philanthropique , morale ou religieuse ; fermez les yeux et saisissez le premier individu qui vous tombera sous la main :
— ouvrez-les yeux, regardez- le, vous tenez un floueur.
Ce n’est pas plus difficile que cela.
J’aurais pu augmenter de beaucoup la liste des lieux propres à cette expérience infaillible; j’aurais pu vous indiquer d’autres réunions, des salons , des palais même , dans lesquels vous ne seriez pas exposé davantage à commet- |tre un quiproquo. Mais à quoi bon ? vous ne lisez pas assez , et M. le procureur du roi lit trop.
Parlons du banquiste.
Quelques hommes sont banquistes sans être fîoueurs , mais tous les floueurs sont banquistes. Le banquiste, c’est le charlatan, c’est |
l’homme qui s’habille en rouge pour se faire remarquer au premier coup d’œil ; — c’est
l’homme qui fait promener ses affiches sur le
|dos cl’un malotru; — c’est la queue rouge de l’industrie, c’est le Gringalet de Bilboquet.
Le banquiste seul n’a pas de portée. — Que ferait Gringalet sans le génie de Bilboquet? Bien. L’union fait la force.
Du floueur en général.
L’on devient cuisinier, mais on naît rôtisseur.
Cet aphorisme, de Brillat-Savarin , a été mis à toutes sauces ; servons-le de nouveau , mais présentons-le ainsi :
On devient fripon, mais l’on naît floueur.
Regardez , en effet , les enfants sont tous plus ou moins maraudeurs, larrons, voleurs même; mais il en est c{uelques-uns dans le nombre qui dérobent avec toutes les circon-
stances aggravantes de préméditation , de calcul et de fausseté. C’est parmi ces derniers que percera quelque jour le (loueur pur-sang , l’homme qui flouera son père, sa mère, sa femme et ses enfants, avec la tranquillité d’une jbelle àme.
Un homme de cette sorte disait : — Je donne à ma femme mille écus pour l’entretien de la jmaison ; il est impossible qu’elle s’y retrouve. J. a femme s’y retrouvait pourtant, mais en trompant sbn mari.
La flouerie semble à certaines gens chose si naturelle , qu’ils nient complètement la probité, ou qu’ils sont tentés de la prendre pour un travers, si ce n’est pour un vice.
Un homme qui avait fidèlement servi pendant vingt ans le célèbre munitionnaire Ou . .
le priait un jour de venir en aide à sa misère, j — Comment ! s’écria le financier, vous avez été vingt ans mon intendant, et vous n’êtes pas riche?... Vous n’êtes qu’un sot, vous m’avez trompé , retirez-vous !...
Vous rencontrerez tel bon père de famille, bon citoyen , excellent ami , qui ne tricherait bas au jeu, ne déroberait pas une pomme, et jqui , dans les affaires d’argent , devient un
floueur intraitable; c’est d’usurier bon garçon, qui vous égorge le matin et vous invite le soir à dîner.
Tel autre passera sa vie dans les pratiques de l’honnêteté , qui , un beau jour, s’enfuira en laissant sur la place un déficit prodigieux.
Qui pourrait dire combien sont morts en odeur de probité , à qui l’occasion seule a manqué de faire un énorme trou à ici lune ?
Ce sont des floueurs que la mort a volés.
Enfin , et cela donne à l’étude de la flouerie l’attrait des recherches psychologiques , le monde floueur reflète toutes les variétés , toutes les bizarreries et les inconséquences de l’humanité.
Du banquiste en général.
Le banquiste , nous l’avons dit dans la préface , est le paillasse qui bat la caisse au profit de l’escamoteur ou au sien.
Dans les rangs les plus infimes de la société , c’est le marchand de chaînes de sûreté ; — le marchand d’articles à quinze et à vingt-cinq sous , etc. , criant sa marchandise fabriquée , dit-il , par la main des sauvages ou par les math eue eux prisonniers.
ia
Un peu plus haut, c’est le boutiquier qui vend, POUR CAUSE DE CESSATION DE BAIL , à 50 pour 100 au-dessous du cours.
Vient ensuite le commis-voyageur, banquiste ambulant.
Le pharmacien , débitant de pilules , de pâtes, de poudres , de pastilles , etc.
Le parfumeur, qui vend des cosmétiques pour effacer les rousseurs, pour teindre les cheveux , blanchir la peau , etc.
Un degré au-dessus, on rencontre l’entrepreneur de grandes affaires , le lanceur d’opérations industrielles , qui promet aux actionnaires des bénéfices fias grands que nature, des dividendes monstrueux.
Mais plane sur tout ce frétin le roi des banquistes, le banquiste politique, celui qui chante ia Marseillaise quand le vent est à la guerre , — fait le mort quand le vent est à la paix , — celui qui sait remuer les masses par la peur ou par l’enthousiasme. . . Celui-ci est le beau idéal du genre , c’est la réunion des deux types, banquiste et floueur, dans une seule et même personne ; c’est le mystère de l’unité dans la dualité.
Lie floueur politique.
Le floueur politique est le modèle , le guide, le vrai roi de la flouerie ; car c’est lui qui s’élève aux plus hautes conceptions, fait jouer les plus puissants ressorts , obtient , — quand il réussit , — les plus grands résultats; en un mot, c’est lui qui personnifie le type floueur.
Oh ! si jamais il se rencontrait un roi floueur ! à quelle hauteur s’élèverait chez son peuple le grand art d’exploiter la sottise générale! de quelle émulation sa cour serait tourmentée, et comme le goût de la liante comédie s’infiltrerait dans la société!
Car le peuple est un enfant toujours prêt à singer ses maîtres : — voyez la galanterie du siècle de Louis XIV , la rouerie de la Régence et la débauche du règne de Louis XY.
Assurément la nation qui serait gouvernée par un roi de cette espèce deviendrait avant peu la plus civilisée de la terre.
Le floueur politique peut se rencontrer sur tous les échelons de la hiérarchie gouvernementale.
Et si, jusqu’à ce jour, nous n’avons connu que des rois loyaux, — sincères, — désintéressés et passionnés pour la vérité , nous ne pouvons pas nier cependant la possibilité de voir quelque jour sur le trône un homme qui n’y sera monté ou ne s’y maintiendra que par lafîouerie. Mais laissons le pays des rêves et occuponsnous seulement de la réalité ; c’est assez des maladies qu’on a, sans s’effrayer encore de celles qu’on pourrait avoir.
Nous disions que tous les rangs , tous les grades politiques peuvent présenter le type du floueur.
Prince , il trompera ses amis et ses ennemis, les poussera sourdement aux conspirations, aux
révolutions , se tenant prêt à profiter de leur succès , ou à les désavouer s’ils échouent.
Ministre , il s’enrichira par des coups de bourse, — par des recettes générales données à sa famille, avec laquelle il en partagera le produit, — ou par des fournitures de sabres ou de fusils qu’il s’adjugera sous le nom d’un tiers.
Ambassadeur , il traitera dans son propre intérêt les intérêts de son pays, et couvrira de son inviolabilité des opérations de contrebande.
Député, il flouera ses commettants par des changements de couleur. — S’il est magistrat , il changera pour un degré d’avancement; — manufacturier , pour une adjudication ; — avocat, pour un siège de procureur-général; j — linancier, pour un emprunt ; — s’il est pauvre , pour une place ; s’il est riche , pour une ambassade , etc. , etc.
Juge, il soulèvera le bandeau de Thémis | pour fausser le poids en matière politique, pour j frapper juste sur le faible et ménager le fort.
Electeur, il trafiquera de sa voix pour obtenir un chemin vicinal, une bourse à son fds,
un ruban à sa boutonnière, une misère quelconque.
Administrateur ,
11 économisera cent mille écus de rente
Sur des appointements qui ne sont que de trente.
Chef de bureau , s’il ne peut faire mieux, s’il n’a dans ses attributions ni la voirie pour vendre les plans de la ville , ni les lignes ou les numéros de voitures publiques pour gagner des pots-de-vin , il flouera les surnuméraires en plaçant ses neveux, les employés en s’attribuant les gratifications, etc. , etc.
Journaliste , il traînera Thiers ou Guizot dans la boue ; le lendemain , il les placera l’un ou l’autre, — ou l’un et l’autre — sur un piédestal , les insultera de nouveau , les réencensera, et ainsi de suite , proclamant et reniant tour à tour, sans la moindre pudeur, et les mêmes principes et les mêmes hommes.
Oui, le floueur politique est le roi des floueurs.
Le banquier floueur.
Quel est cet homme? — un banquier. — D’où vient-il, et comment est-il devenu banquier? — tout le monde l’ignore. Il fait la banque, c’est tout ce qu’on connaît de lui; mais à voir sa science dans les chiffres et dans le calcul de l’intérêt des intérêts , il est certain qu’il a dû faire des multiplications et des soustractions à l’âge où d’autres font leurs dents. Quoi qu’il en soit , banquier par droit de naissance par la grâce de Dieu ou par la grâce du diable, il a gagné de l’argent; et s’il reste banquier, c’est pour en gagner encore.
Vous comprenez que nous ne faisons pas ici le procès à la banque en général ; — nous ne parlons pas de l’homme qui fait honnêtement l’agio, le change de place ou les négociations commerciales; mais uniquement du brasseur, du tripoteur d’affaires , et surtout de celui qui recherche de préférence les opérations embarrassées pour pêcher en eau trouble.
Exemple :
Vous possédez un terrain de grande valeur sur les boulevards , — ou ailleurs ; — vous avez élevé sur ce terrain une magnifique maison. Le tout vous coûte un million; mais vous avez épuisé votre fortune , et il vous manque une centaine de mille francs pour donner le dernier vernis à vos peintures , le dernier poli à vos marbres. Vous recevez de plusieurs côtés le conseil de vous adresser à M. Pierre, — Paul , — ou Michel , banquier très - estimé , dont la spécialité est de prêter sur de semblables garanties.
Vous risquez une démarche auprès de lui ; vous êtes parfaitement accueilli.
— Nous connaissons monsieur, vous dit -il, et votre propriété, et, ce qui vaut mieux pour nous, votre probité; combien vous faut -il?
— Monsieur, j’ai besoin de cent mille francs.
— En voici deux cents. Vous nous ferez une obligation payable dans un an.
— En an ne pourrait me suffire, avant que ma maison soit en plein rapport, avant que j’aie pu réaliser...
— Nous vous donnerons dix ans si vous voulez , mais en renouvelant d’année en année ; c’est l’usage de notre maison. Du reste , vous comprenez bien que nous n’avous pas intérêt à déplacer des fonds aussi sûrement prêtés.
Un renouvellement, deux renouvellements ont eu lieu ; vous dormez sur vos deux oreilles, quand, une année , une mauvaise année, une année de faillites, de troùbles politiques ou autres, M. Pierre, ou Michel, refuse de renouveler. — Il a besoin de ses capitaux , — il craint une révolution , — il veut réaliser ses fonds.
C’est un coup de foudre î Vous cherchez de l’argent en toute hâte. — L’argent qu’on demande avec précipitation ne se trouve pas. — Le terme fatal approche , il arrive ; vous n’a vez pas encore pu emprunter, les frais corn-
mencent; — dès ce moment, l’emprunt devient impossible.
Les frais continuent ; vous voulez gagner du temps , vous plaidez sur ceci , sur cela ; vous vous enferrez davantage.
Un jour, la maison est mise aux enchères : vous n’avez pas publié votre ruine à son de trompe , M. Paul , ou Michel , n’en a rien dit de son côté , — personne ne se .présente à la vente forcée. . . personne, que vous et M. Pierre, ou Michel. . . Tout lui est adjugé pour 350,000 fr. — 200,000 fr. prêtés et 100,000 fr. de frais,
total : 300,000 fr. ; vous restez son débiteur de 50,000 fr.
Clichy vous reçoit dans ses murs hospitaliers. Mais bientôt la vie du cloître vous fatigue; vous négociez avec votre intraitable créancier , et votre femme le presse de sollicitations : ses larmes sont long-temps infructueuses. Un jour, elle obtient tout ; par quel
moyen? vous l’apprendrez trop tôt... Vous êtes libre; vous avez perdu votre fortune et votre bonheur domestique, mais vous avez du moins acquis une profonde connaissance de l’in stabi-
lité des propriétés immobilières et conjugales. . . C’est bien quelque chose !
Tel autre banquier du même ordre opère d’une manière analogue sur les grands industriels gênés , — ils le sont tous , — en leur faisant offrir par des compères un crédit que le manufacturier accepte à baise-mains. A dater de ce jour, l’argent coule , la fabrique grandit , se développe , double ses produits , étend prodigieusement ses affaires ; mais aussi , à dater de ce jour, la ruine du fabricant est assurée ; — la veille d’une lourde échéance , le crédit est brusquement retiré.
Vainement le malheureux commerçant supplie, se traîne aux genoux de l’homme qui
tient dans sa main son honneur et son sort , rien n’émeut ce cœur d’argent. — Pressé par ses engagements , et placé entre la honte d’une faillite ou la misère , l’honnête homme ne balance pas : il assure la paye de ses ouvriers et la virginité de sa signature , fait l’abandon du fruit de vingt années de travail, et le banquier devient, d’un coup de dés, fabricant de porcelaine , de toiles peintes , de produits chimiques , etc.
Disons-le cependant , pour être juste envers tout le monde, on voit quelquefois le nouveau propriétaire de la manufacture faire un sort à 1 ancien fabricant, et l’envoyer avec une petite pacotille mourir au Sénégal ; — quelquefois même il ne l’arrache pas aux douceurs de la famille , et lui fournit généreusement les moyens de vivre daus son pays. . . concierge ou garçon de magasin.
Mais le beau temps du banquier floueur fut le temps de l’épidémie des commandites par actions.
Tous les jours , vingt sociétés nouvelles se créaient ; jamais le capital n’était moindre de quelques millions ou de quelques belles centaines de mille francs, — et jamais le fondateur
ne possédait trois sous. Il fallait donc absolument que cet honnête homme de gérant contractât un petit emprunt , car il ne pouvait décemment demander son capital d’un ou plusieurs millions sans bottes , sans chapeau et sans la moindre
apparence d’une chemise. — Il fallait de la représentation , que diable! il en fallait! — Et puis les prospectus bleus , les affiches vertes ,
les annonces destinées à chauffer le public exigeaient de l’argent. Le fondateur de la société en commandite se présentait chez notre banquier, et lui tenait à peu près ce langage :
— Monsieur, j’ai obtenu un brevet pour la fabrication des sucres d’orge en caoutchouc ; c’est une magnifique affaire. Elle a un but philanthropique qui ne vous échappera pas ; car le sucre fait mal aux dents des enfants , et il est essentiellement cher. Par notre invention, nous mettrons toutes les classes de la société en état de goûter les douceurs réservées jusqu’à ce jour aux classes riches , et de les goûter perpétuellement.. . nos bâtons de caoutchouc ne fondent pas; ils resteront dans une famille, et se transmettront perpétuellement. Quant aux résultats financiers , quelle opération , je vous le demande , est susceptible de plus d’extension que le caoutchouc? Voulez-vous être le banquier de notre société !
Le banquier. — Monsieur, je suis toujours disposé à prêter l’appui de ma maison aux entreprises conçues dans un but utile et moral et conduites par des hommes aussi honorables que vous paraissez l’être. — Je crois parfaitement à la solidité de... vos nouveaux sucres
d’orge, et je serai très-volontiers votre banquier aux conditions que voici :
- Je vous ferai une avance de 20,000 fr. pour les frais de lancement , et je recevrai , pour me couvrir de cette somme , une valeur de 50,000 fr. en actions.
Le gérant. — Ça va ! accepté.
Le banquier. — Vous me donnerez à titre de gratification la moitié des actions que vous accorde l’acte de société en qualité de fondateur. . .
Le gérant. — Comment i la moitié de mes 500,000 francs?
Le banquier. — Farceur! la moitié de vos cinq cents morceaux de papier intitulés : Action clc mille francs.
Le gérant. — Oui , mais si nous les plaçons, cela ne sera pas moins 500,000 bons francs!
Le banquier. — Sans doute ! mais les placerez-vous, si vous n’avez ni bottes, ni chemise, ni banquier; si vous ne pouvez faire ni annonces, ni affiches, ni prospectus?
Le gérant. — Diable! c’est dur. — Voyons, passons...
Le bainquier. — Les versements se feront chez moi , et les premières actions placées seront les miennes.
De plus, une prime de 10 pour 100 me sera allouée sur le placement général des actions.
Le gérant, effrayé. — C’est sur ma part que vous prendrez encore ces 10 pour 100!
Le banquier. — Eh ! non, c’est sur le fonds social.
Le gérant. — Ah ! bien, très-bien !
Le banquier. — Je demande aussi une épingle de dix mille francs après le placement de toutes les actions.
Le gérant. — Sur ma part?
Le banquier. — Non, non, toujours sur le fonds social.
Le gérant. — Bien ! bien ! bien !
Le gérant recevait ainsi 20,000 fr. , et s’empressait , toujours pour représenter dignement la société, de louer un magnifique appartement, de le meubler à crédit, d’acheter de même un
cheval ou deux cl de prendre une ou deux
maîtresses. — Les annonces , les prospectus ,
les affiches , tout marchait rondement , car les imprimeurs, les courtiers de publicité et les fournisseurs comptaient sur la caisse du banquier de la société.
Les actions s’enlevaient.
Mais les produits manufacturiers ne s’enlevaient pas ; quelquefois même la fabrication n’était pas commencée, que déjà le capital social était absorbé , — par les frais de lancement,
— le prélèvement du gérant , — les remises , bonifications, primes, etc., accordées au banquier, — les appointements de l’état-major, — les achats de machines, — les constructions inutiles, — et les préparatifs faits sur une échelle toujours triple des besoins et des moyens.
Quant au banquier , il était en règle ; aussitôt les actions placées , il avait fait ses comptes et les avait présentés au directeur.
Doit Ici Société des Sucres de caoutchouc à M *** . Avoir.
Avances convenues.
Moitié des actions attribuées au gérant.
1 0700 sur le placement intégral des actions.
Pour prime ou épingle.
Intérêt de 3oo,ooo fr.
avancés au gérant avant l’entier placement des actions , commission, etc., suivant le compte remis le... etc.
Créditeur pour balance.
20,000 Paiement de mille actions 25o,ooo de 1000 fr.
chacune 1,000,000
4oi,ooo
Total.
Total 1,000,000
Notez que ces 599,000 fr. , après les avoir reçus en espèces sonnantes , il les avait versés par bribes , en billets à échoir et payables à
Pantin, — à La Villette, — à Mont-Rouge ; quelquefois même payables en province et à l’étranger.
Ainsi, outre le bénéfice réel de 181,000 fr. qu’il avait réalisé sur une misérable avance de 20,000 fr. , il avait joui pendant plus ou moins de temps d’un capital flottant de 6 à 800,000 fr.
Sans compter qu’il n’avait pas manqué de vendre un certain nombre d’actions au-dessus du pair, sous prétexte de rareté.
Vous croyez les bénéfices de notre banquier finis là? — Cette erreur atteste votre innocence ! Non , tout n’est pas dit encore. Aussitôt ses comptes réglés avec la société, notre homme écrit à tous ses correspondants et fait répéter par tout le monde qu’il n’a pris aucune part réelle à cette opération , mais qu’il regrette de lui avoir prêté le nom de sa maison. — Sa religion a été surprise ; il craint que l’affaire ne soit pas gérée avec toute l’économie, toute l’intelligence désirable, etc., etc.
Les souscripteurs d’actions s’effraient et se hâtent de lui adresser leurs titres , avec prière de les vendre au plus vite.
Bientôt la panique devient générale , tous écrivent de vendre à quelque prix que ce soit.
C’était là le moment attendu , la maturité de l’actionnaire, l’heure de manger le melon.
Le banquier fait venir le gérant.
« Mon cher monsieur, lui dit-il , je ne voudrais rien faire qui vous fût nuisible ; mais voyez, voyez ces lettres, je suis forcé de jeter demain sur la place 400,000 fr. de vos actions... J’ai des ordres précis de vendre , voyez. . .
Le gérant. — Fichtrrrre ! mon affaire est coulée si vous le faites !
Le banquier. — Vous avez un moyen...
remboursez.
Le gérant. — Avec quoi? — Vous m’avez donné 599,000 fr. ; sortons les 25ff,000 fr. qui me revenaient , il n’est resté à la société que 349,000 fr.
Le banquier. — Parfaites la somme avec vos 250,000 fr. , il restera toujours pour vous 149,000 fr. ; cela vaut mieux que rien. »
Le gérant, effrayé par l’imminence de la faillite et la possibilité d’un vilain procès , remboursait au pair ; le banquier accusait avoir vendu à 50 pour 100 de perte, et il réalisait encore 200,000 fr.
Le jour prédit par le bon sens arrivait, — il fallait liquider. — Le gérant levait le pied et faisait un voyage d’agrément en Belgique, emportant avec lui les rêves des actionnaires, leur argent et le secret du procédé.
Il n’est pas besoin d’un grand nombre d’affaires de ce genre pour enrichir un homme; aussi le banquier floueur arrivait vite à la fortune.
Et lorsque le vent tourna contre les sociétés en commandite, notre homme n’opéra plus que derrière Macaire ou Wormspire, partageant avec eux les bénéfices , mais leur laissant la responsabilité une et indivisible.
En banquier de cette classe a fait dernièrement un mariage dont on a beaucoup parlé , et qui méritait en effet les honneurs de la publicité.
Il avait demandé la main d’une fort belle et fort aimable personne dont le père était immensément riche. La demoiselle avait du goût pour un autre et de l’aversion pour le financier. Cependant celui-ci , ayant satisfait aux exigences du père sous le rapport de la fortune, allait toujours , se préparait au mariage , s’inquiétant fort peu des dispositions de la fille. La pauvre
enfant n’avait encore vu le monde que par la fenêtre de son pensionnat, et jugeait du cœur de tous les hommes par le sien .et celui de son cousin ; elle crut donc faire merveille en imaginant une ruse qui devait , selon ses petites idées d’honnête fille , réussir à coup sûr. Elle feignit d’avoir outre -passé les bornes d’un amour platonique, et s’accusa, l’innocente enfant, d’une faute qu’elle n’avait point commise.
Tout en confessant ce crime imaginaire, son bel œil noir suivait à la dérobée les mouvements physionomiques du prétendu , et cherchait
'expression d’horreur et d’indignation a/tnt-
due... Elle ne rencontra que celle de la joie : son futur souriait et se frottait les mains. Pourquoi ? C’est qu’il trouvait dans cçtte confidence un bénéfice de cent mille francs.
En effet , le père , dupe du stratagème de sa fille, et fort heureux de la tolérance du prétendant , consentit à augmenter la dot d’une centaine de mille francs , ce qui , dans les idées des deux hommes d’affaires , établissait le compte ainsi :
De l’amour en plus De l’urgent en plus ^
d’un côté. de l’autre.
Balance.
Anaïs ( donnons un nom à cette jeune fille , cela sera plus commode pour le lecteur et pour nous ) s’était trop avancée pour pouvoir reculer; d’ailleurs, plus elle voyait son futur, plus elle aimait son cousin. Anaïs persista dans ses refus. Aux nouvelles instances de son prétendu , elle répondit par un aveu complémentaire du premier. « Monsieur, lui dit-elle, puisque vous m’y forcez par votre insistance , je dois tout confesser ; vous comprendrez enfin qu’une barrière infranchissable existe entre nous... Ma faute ne sera bientôt plus un mystère pour personne : je — vais — être — mère... » Cette
fois le banquier bondit sur sa chaise et se précipita dans le cabinet du beau-père.
La jeune imprudente riait et s’applaudissait ; mais , hélas ! il reparut bientôt ; la dot était dqublée , et sa philosophie , grandie de 200,000 fr., était de taille à franchir toutes les barrières : il fallut céder : la pauvre Anaïs devint madame ***.
Ou’arriva-t-il de l’amoureux platonique ? L’histoire ne le dit pas , il monta sans doute au grade d’ami de la maison.
Quoi qu’il en soit , *** donne aujourd’hui des bals magnifiques dont Anaïs fait les
honneurs avec beaucoup de grâce. Dans les embrasures des fenêtres vous entendriez bien tout le monde rire un peu de l’amphitryon et se conter à l’oreille l’histoire de son mariage , mais bah! ! — que lui importe! il est^ possesseur d’une belle fortune et d’une jolie femme ; il est membre de la Légion -d’ Honneur, de la chambre des députés et de toutes les commis sions financières; personne n’a le droit de dire qu’il manque d’honneurs.
Le Faiseur.
Dans le temps de la commandite , — cet âge d’or de la flouerie, — le faiseur était le dieu, le sauveur de toutes les industries atteintes d'une maladie incurable.
Un commerçant était-il en danger imminent de faillite, il courait au faiseur et lui criait en tendant les bras :
Seigneur , je suis mort , sauvez-moi!
Le faiseur lui disait : Levez-vous et marchez ! et le moderne Lazare marchait en effet... quelque temps.
Comment s’opérait ce miracle ? Oh ! mon Dieu ! tout simplement par la grâce du prospectus et la toute-puissance de l’an nonce.
Le faiseur créait une société par actions , — constituait Lazare gérant de l’entreprise, — faisait des prospectus les plus ronflants possibles , promettait des dividendes fabuleux , chauffait l’annonce, et tout était dit. — 11 passait à une autre opération. — Souvent la troisième n’était pas lancée , que la première était en déconfiture; mais cela ne le regardait pas , il s’était défait des trente ou quarante mille francs d’actions qu’il avait reçues pour sa peine, et il laissait Lazare se débattre cette fois dans son linceul comme il l’entendait.
C’est au faiseur que nous devons l’invention des affiches monstres , des primes en loteries , des bénéfices anticipés et de tous ces leurres auxquels devaient nécessairement se prendre et se prenaient en effet les badauds.
Ce fut lui qui imagina plus tard cette annonce mirobolante :
Le gérant ; prend formellement V engagement de rembourser dans un an toutes les actions si leur valeur n'est pas quintuplée.
Le gérant ! ce pauvre diable qui , pour quelques pièces de cent sous , accepta les fonctions dangereuses d’administrateur comme il aurait
kl
accepté celles de garçon de bureau! — ou
bien ce malheureux industriel qui s’était accro-
ché aux branches de la commandite connue un noyé s’accroche au plus mince roseau!
Ce fut un faiseur qui lança la fameuse affaire du Physionotype, que le Charivari baptisa du nom de Physiono-trappe.
Bien que depuis celle-ci une myriade de floueries en action aient édifié Paris, rien encore n’a fait oublier la Société-mère, la Société-modèle dont nous parlons.
Mais d’abord savez- vous ce qu’était le Physionotype? C’était un instrument nouveau et fort ingénieux à l’aide duquel on prenait instantanément l’empreinte de votre visage, sans le barbouiller d’huile et sans le couvrir d’une couche épaisse de plâtre comme on le ferait encore aujourd’hui s’il vous prenait fantaisie de distribuer des fac-similé de votre masque. C’était un progrès; — • la commandite est parvenue à le tuer.
Le fondateur de cette brillante exploitation appela un capital de plusieurs centaines de mille francs et loua un magnifique local dans le quartier le plus beau et le plus cher (règle générale : un beau local est la première condition pour obtenir un beau capital). Il céda ensuite, moyennant quelques vingtaines de mille francs,
à des sociétés secondaires le droit de physionolyper les masques de tel ou tel département. — - Les actions se plaçant, les droits d’exploitations secondaires s’achetant, l’opération obtint bientôt le brillant succès que les gens sensés
avaient pressenti. Dès le premier jour . le
fondateur mit la clef sous la porte.
L’actionnaire bon garçon dit : — Je suis fait, n’en parlons plus. Et il usa de ses litres au premier besoin.... d’allumer son cigare.
Le grognon demanda des comptes. — On lui fil des comptes d’apothicaire dans lesquels rannonce , l’affiche et le prospectus obligés | jouaient un si beau rôle qu’il dut s’estimer fort * heureux qu’on ne lui demandât pas une non - ■ voile mise de fonds.
Le criard s’enroua tout de suite et se tut.
M. Gogo voulut savoir pourquoi une affaire qui lui avait donné tant d’espérances filait un si vilain coton. — Il demanda comment le fonds de roulement se trouvait sitôt épuisé. — La réponse fut pleinement satisfaisante : — il était épuisé parce qu’il n’avait jamais existé.
— Mais, repartit M. Gogo, que sont devenus les fonds produits par le placement des actions ?
— Monsieur Gogo, répliqua le fondateur, votre question passe toutes les bornes! Vous n’avez donc pas lu l’acte de Société ?
— Ma foi ! non.
— Eh bien ! monsieur, lisez-le, et vous ne vous permettrez plus de vous immiscer dans les choses qui vous sont entièrement étrangères.
«Article **. Le capital social revient de droit et en totalité au fondateur, pour prix du brevet d’invention dont il cède la propriété à la Société. »
— Mais c’est monstrueux ! vous avez acheté ce brevet de M. Sauvage pour mille francs, et vous le ven.. .
— Mille francs ! dites-vous? Apprenez, monsieur, que je l’ai payé 10,000 fr . en actions . On n’attaque pas l’honneur d’un
bon) me avec cette légèreté.
M. Gogo fui conspué, — comme de coutume, et la société liquida. — C’est le terme consacré pour dire coula, se réduisit à l’état liquide de l’eau claire.
Cependant quelques mécontents parmi les actionnaires de province — ceux-là sont plus coriaces — menacèrent des gens du roi. Il fallut à tout prix les endormir. Les uns furent bercés de belles promesses, les autres reçurent quelque argent, et le plus grand nombre consentit à échanger ses actions du Physionotvpe contre celles de la Société sanitaire ou de toute autre entreprise donnant toujours les plus belles espérances.
Tout Paris connaît un faiseur dont la fortune s’éleva dans un an au chiffre de 600,000 fr.. grâce à l’appui que prêtait aux sociétés en commandite un journal industriel qu’il avait créé dans ce but. Paris , qui l’a perdu de vue, le croit riche et retiré comme un honnête bourgeois. — Il est ruiné de fond en comble , et ruiné par une société en commandite.
A force de prédire aux niais des bénéfices inouïs, ce banquiste finit par y croire.lui-même, et fonda pour son propre compte une affaire en participation dans laquelle il se risqua corps
et biens. Il ne s’agissait de rien moins que d’exploiter un soi-disant duché de Normandie , de Navarre ou du Berry. — Il acheta une propriété d’un million, paya d’abord 600,000 fr. et s’engagea pour le reste; puis il se mit à construire des usines , des fonderies , des moulins , des manufactures , etc., etc. — Le faiseur parisien se croyait le plus habile de France et de Navarre ; — il ignorait encore quelque chose : — c’est que le propriétaire campagnard peut toujours en revendre aux plus roués (loueurs de la capitale.
En effet , les constructions achevées , la gêne commença ; et le paysan prit si bien son temps pour pousser son débiteur qu’il le culbuta, l’expropria, et se fit adjuger pour les 400,000 fr. non payés la propriété sur laquelle il avait déjà reçu 600,000 fr. et dont la valeur était augmentée par 800,000 fr. de bâtiments.
Humilions-nous, mes frères, devant cette vérité de l’Évangile :
Celui qui se sert de V épée périra par l’épée.
Le Publiciste.
Pierre soutient, cette année, une thèse contraire à celle qu’il soutenait l’an passe. — Paul passe brusquement d’un journal radical dans les rangs ministériels. — Jacques ne déserte ] pas tout seul, il entraîne sa compagnie et livre son drapeau ; c’est-à-dire qu’il change son journal du blanc au noir sans changer ses rédacteurs. Pierre . Paul et Jacques sont assuré- , ment des floueurs , mais des floueurs communs, des types sans originalité, dont nous ne nous occuperons pas ; nous parlerons seulement du floueur économiste.
L’économiste est en général un ancien élève de Fourier ou du père Enfantin, qui a jeté aux orties sa robe modeste de disciple et s’est un jour délivré à lui-même le brevet de docteur ès-économie politique.
S’élabore-t-il un projet de loi sur un emprunt , sur les chemins de fer, sur les canaux , sur les douanes et les tarifs , la troisième page de certains grands journaux se couvre d’une énorme tartine plus ou moins feuilletée , que l’auteur intitule : Examen du projetée loi. C’est une sorte de plumpuding littéraire , un mélange de sucre et de sel sur lequel se précipitent les intéressés.
Personne n’est satisfait, — personne n’est mécontent. L’auteur ne s’est pas encore prononcé sur l’opportunité de la loi , sur le mérite des compagnies rivales ou le danger dont l’industrie est menacée : cet examen est renvoyé aux prochains numéros.
Aussitôt pleuvent chez le rédacteur en question les invitations à dîner , les lettres de recommandation , les cartes de visite, etc., etc. Un rat de l’Académie royale de Musique lui écrit :
« Mon chair Barnabe,
» Nez rinté pa le projai danprun, je vousan pri , vou me férié le plu gran tore , kar mon ban qué an ait sou missionnaire. Je conte sur votre amitié corne vous pouvé conté sure la mime. » Euphrasie. »
Lin grand seigneur lui adresse le billet suivant :
» Le comte de *** prie le savant économiste, monsieur Michel, de vouloir bien lui faire l’honneur d’accepter son invitation à dîner; il se trouvera en compagnie de plusieurs notabilités de la chambre qui désirent causer avec lui de l’importante question des sucres, sur laquelle il peut jeter tant de lumières,
» Son très-affectionné.' »
Mais les recommandations , les invitations , toutes les vaines politesses échouent contre les principes rigoureux du publiciste.
Le second article paraît, l’examen annoncé commence , et tout le monde remarque qu’il froisse les intérêts des plus grandes compagnies, des plus riches capitalistes, et vient en aide aux plus pauvres.
Le ministère n’y comprend rien , il a payé Michel pour soutenir le projet... Mais, en revanche , les capitalistes comprennent , et ils payent Michel.
Deux jours après , Michel s’écrie dans son troisième article : « Certes! on ne nous accu- » sera pas de dissimuler une partie des motifs «avancés contre le ministère et contre les «grandes compagnies, nous les avons tous dé- » duits avec autant de chaleur que pourraient » le faire les intéressés eux-mêmes : nous al- «lons facilement prouver le peu de solidité de «cette argumentation , et établir que le mi- «nistère manquerait à ses devoirs s’il n’ac- » cordait pas la préférence aux riches capi- «talistes ...»
La conversion est complète ; Michel gagne noblement son argent , et l’abonné n’a pas
cessé de trouver son journal parfaitement indépendant , juste et logique.
Direz-vous que la flouerie n’excelle pas ?
Par imitation de l’économiste opérant en grand, nous avons les journaux industriels, qui travaillent en petit sur les compagnies d’assurances , les tontines , les banques commanditées , etc. Celui-ci prône les assurances à primes, celui-là soutient les assurances mutuelles, et tous deux puisent leurs raisons dans le principe même de la société qu’ils défendent : tous deux reçoivent une subvention , l’un à titre de prime annuelle, l’autre à titre d’appui mutuel.
Plus bas , dans la boue du journalisme , se trouvent les trafiquants d’ignominie , ces journaux, heureusement ignorés et peu nombreux, qui rançonnent les gérants des sociétés commerciales , les volent à main armée et à l’aide de violence morale en les menaçant d’articles diffamatoires.
C’est encore dans celte hideuse catégorie que se place le journaliste mendiant , dont la feuille compte trente ans d’existence, vingt-quatre abonnés, et emploie — bon an, mal an — une rame ou deux de papier. Le pauvre homme ! direz-
vous... — Le pauvre homme a gagné quarante mille livres de rente à son petit métier. Quarante mille livres de rente à demander l’aumône! Il est vrai qu’il la demande l’escopette au poing, sur ce chemin de la gloire où la va-
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nité et la misère poussent tant de malheureux artistes. N’eût- il reçu qu’un maravédis de chacun des acteurs qu’il a dû voir débuter pendant ces trente années , sa fortune pourrait être assez ronde; mais un mendiant de qualité ne se contente pas d’une obole. Vous en pourrez juger par quelques anecdotes.