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LA VENTE D’UN FONDS

Un homme a-t-il échoué dans les affaires, il vend son fonds le mieux qu’il peut, — ce qui veut dire le plus cher possible.

S’il a réussi , s’il s’est enrichi , — il le vend excessivement cher.

D’où il résulte que , parmi tous les moyens de se ruiner, un des plus sûrs , c’est d’acheter un mauvais fonds ; le plus certain , c’est d’en ! acheter un bon.

C’est pourquoi l’homme intelligent aime mieux le créer.

On ne trouve pas toujours un acqué-

reur solvable ; dans ce cas, nous recommandons comme spécimen la flouerie suivante :

M*** était marchand depuis vingt ans; le plus clair de sa fortune consislait en deux beaux enfants, un garçon et une fille, qu’il avait assez bien élevés , mais qu’il fallait à présent marier. M*** cherche un gendre, et rencontre un jeune homme de bonne famille qui s’éprend de mademoiselle ***.

— Je donne à ma fille , dit le marchand , le quart de ma maison , à la condition que vous apporterez une somme représentant la même valeur, moyennant quoi vous serez associé avec moi par moitié : mon fonds vaut 400,000 fr.

C’est donc 100,000 fr. que vous apporte ma fille.

Donnez-moi 100,000 fr. , et vous partagerez les bénéfices avec moi.

Legendre, trop amoureux de la fille pour suspecter la bonne foi du beau-père , lui donne 100,000 fr.

Au bout d’un an, le digne homme agit de même en mariant son fils : il lui cède l’autre moitié, reçoit de sa bru 100,000 fr. , et se retire avec une petite fortune de dix mille livres de rentes.

Or, son fonds ne valait que 200,000 fr. : — il les a retirés, s’est débarrassé du fardeau des échéances, a marié ses enfants, et s’est honnêtement retiré du commerce.

Quelquefois il lui arrive de penser à sa petite flouerie , mais il s’étourdit par ce raisonnement : — Je n’emporterai pas mon argent ; il leur reviendra toujours ; NE SONT-ILS PAS MES ENFANTS?

L’Exportation.

Tout est bon pour l’exportation : l’étranger achète de confiance, — et lorsqu’il reconnaîtra que mes draps sont faux teint 9 que mes indiennes sont fausses mesures , — que mon orfèvrerie n’est pas au titre, que ma soie est mélangée de coton, j’aurai reçu son argent et me moquerai de lui. Tel est le raisonnement de la flouerie manufacturière, pour qui l’exportation n’est rien autre chose que le moyen d’écouler ses marchandises vieilles, laides et défectueuses. Mais le fabricant floueur se trompe; l’exportation est encore bonne à quelque chose, elle sert parfois à flouer le fabricant lui-même.

Exemple :

M. Benoît jouit à Paris d’une bonne réputation, sa maison de commission est sinon respectable, du moins respectée; il a toujours fait honneur à ses engagements. Notez bien ceci; car c’est le grand cheval de bataille d’une foule de coquins, et cela me fait souvenir d’un ancien charcutier de la rue Saint Jacques qui avait assassiné sa femme. — Aux débats, alors que

tout venait confirmer les charges de l’accusation, l’assassin interpelait chaque témoin et lui disait : N’ai-je pas toujours fait honneur à ma signature? — Oui, disait celui-ci. — Hé bien ! monsieur le président, vous le voyez, j’ai toujours fait honneur à ma signature ; et vous voulez que j’aie assassiné ma femme?

M. Benoît, disions-nous, a toujours fait honneur à ses engagements , le monde n’en demande pas davantage; mais je vais vous dire, moi, par quels moyens M. Benoît conserve son crédit.

De temps en temps il fait une affaire d’exportation, caché derrière un prête-nom, un homme de paille, autrement dit un gérant responsable.

Ce gérant, il le choisit jeune, ambitieux et inexpérimenté. De préférence il le prend dans la classe des commis de grande maison ou des hommes qui ont de bonne heure échoué dans le commerce.

« — Mon garçon, lui dit-il, vous végétez à » Paris; voulez-vous tenter la fortune? Je vais » vous aider à composer une belle cargaison et » vous envoyer aux Antilles. »

Quel est le pauvre diable qui ne change pas

volontiers un présent besogneux contre l’avenir pailleté d’un voyage en Amérique ?

Le marché se conclut et l’opération commence.

« Voici la liste des articles recherchés dans les

colonies; courez Paris, visitez toutes vos cou-

» naissances et obtenez le plus de marchandises » possible aux meilleures conditions et aux plus » longs termes que vous pourrez ; ces marchan- » dises seront consignées chez moi, et je vous » donnerai 30 p. 100 comptant sur le montant » des factures. »

Lejeune pacotilleur fait feu des quatre pieds, se recommande de M. Benoît, par qui, dit-il, il est commandité. M. Benoît ne garantit rien, il ne prend pas d’engagements; mais il répond aux questions des fournisseurs que le jeune homme est parfaitement honnête et qu’il a toute sa confiance.

Sur de tels renseignements, les marchandises sont livrées, le pacotilleur fait aux fabricants des billets à un an de date, et les caisses et ballots sont consignés par lui chez M. Benoît ; les 30 p. 100 servent à payer ses vieilles dettes et à festoyer largement tous ses amis d’estaminet. Cela va bien I

Voici la cargaison prête ; le consignataire dit au jeune homme : « — J’ai reçu pour 200,000 » fr. de marchandises, je vous ai donné 60,000 » fr. ; vous allez suivre l’expédition et surveiller » la vente de notre pacotille; vous partirez par

; » la Belle-Caroline, à bord de laquelle je con- » signe les caisses. Arrivé à la Martinique, le » capitaine opérera la vente que vous surveille- ! » rez, il me rapportera les fonds, et nous régle- » rons nos comptes. »

Les choses se passent ainsi. Le navire arrive ; mais les colons, sachant que le vasiseau ne peut pas faire un long séjour, ne poussent pas les enchères ; la vente ne produit que 50 ou 60 p. 100 du montant des factures, soit 100 — ou 120,000 francs.

Or, après le prélèvement des 60,000 francs avancés, de l’intérêt de cet argent, d’une prime de 12 p. 100 convenue, des frais de port , consignation , etc. , etc. , il ne reste rien au pacotilleur, pour payer ses 200,000 francs de billets, rien que la ressource d’une faillite, Quant à M. Benoît, il continue son commerce, et fait toujours honneur à ses engagements.

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