LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS
Le critique susdit (nous l’appelons critique pour ne pas répéter trop souvent le titre de notre physiologie) recevait de Nourrit une subvention de 2,000 fr. ; car Nourrit lui-même n’avait pas osé s’affranchir de ce honteux impôt. Duprez, venant remplir les mêmes rôles, crut devoir accepter les mêmes charges; mais, soit qu’il ignorât le chiffre du tribut payé par son devancier, soit qu’il le trouvât trop lourd , dans la visite qu’il rendit au journaliste , il ne lui offrit qu’un billet de mille francs.
En homme de goût, Duprez avait placé son billet sur le coin de la cheminée et sous le chandelier, comme on fait pour toute somme
Le critique alla droit au chandelier, le souleva ostensiblement , déplia le billet , et , le
trouvant seul, le rendit effrontément à l’artiste en disant :
— Monsieur Duprez , je ne puis accepter mille francs, j’y perdrais trop.
— Et moi aussi , répliqua Duprez , salgant son interlocuteur et remettant le billet dans sa poche.
Cette réponse a fait , comme on le pense , le plus grand tort à Duprez... dans le journal en question ; mais elle a établi dans le monde sa réputation d’esprit et de bon sens.
Savant
Le corps savant se divise en deux classes :
Les savants pour de rire ,
Et les savants pour de vrai.
Ces derniers sont ceux dont nous n’avons pas à nous occuper. Lassons.
Quoi ! dans le corps savant lui-même , on compterait des floueurs?
— Non , on ne les compte plus , mais on compte ceux qui ne le sont pas ; c’est plus tôt fait.
Les savants pour de rire sont d’abord (à peu d’exceptions près) les professeurs titulaires de langues archi-morles , comme :
— Les commentateurs des poètes et historiens de l’antiquité la plus fabuleuse ;
— Les traducteurs de chinois, de mantchou, d’hindoustanien , d’arménien ,
Et autres langues que tout le monde ignore aussi bien qu’eux ;
— Les archéologues payés pour déchiffrer les inscriptions indéchiffrables , pour inventorier, et, au besoin, inventer les monuments phéniciens, druidiques et autres ;
— Enfin , certains chargés de missions , — certains conservateurs de médailles et bibliothèques, et cette foule de savants dont tous les titres se composent de la réimpression d’un livre peu connu , de la traduction d’une vieille chronique ou d’un manuscrit volé à quelque trépassé.
Dans l’impossibilité de passer une aussi grande revue sur la petite place qui nous est réservée, nous vous présenterons seulement quelques moustaches de l’armée scientifique et vous dirons leurs plus brillants faits d’armes.
Par forme d’introduction , permetlez-nous de vous narrer une petite histoire rétrospective qui se lie intimement au sujet dont nous nous occupons.
Vers le commencement de la restauration, un médecin déterra par hasard , dans la poussière des manuscrits oubliés à la Bibliothèque royale , une grammaire chinoise; il était homme d’esprit et devina tout de suite le parti qu’il pouvait tirer de cette découverte. L'exemplaire de la Bibliothèque royale était le seul qui existât en Europe, peut-être était-il le seul qui fût au monde : le docteur le copia, le fit imprimer et le produisit comme sien. Ce livre fit sensation ; — ■ il lit plus , il fit nommer le docteur conservateur des manuscrits chinois de la Bibliothèque royale — qui ne possédait pas de manuscrits chinois. Tout allait pour le mieux dans la meilleure des places possibles; le médecin , à force de lire sa grammaire , devenait tous les jours de moins en moins médecin et de plus en plus chinois; personne, lui seul excepté , ne doutait de sa science , — lorsque trois satanés marchands de thé de Canton, trois méchants Pékins , conçurent l’idée infernale de visiter l’Europe ! On 11e descend pas de
l’empire céleste sur cette partie du globe sans venir se promener en France, sans venir voir les merveilles et curiosités de Paris, et la première merveille qu’on dut montrer à des Chinois était sans contredit le savant sinologue qui avait réinventé la langue de Confucius.
Le cornac des trois magots n’eut donc rien
de plus pressé que de les conduire auprès du conservateur des manuscrits chinois. Il était en
ce moment occupé à traduire, pour l’Académie des belles-lettres , une inscription trouvée sur un bâton d’encre de Chine.
— Monsieur, lui dit le cornac, voici trois cousins-germains du céleste empereur Fa-Fe- Fi-Fo-Fu , qui seront flattés de trouver un homme capable de les entendre.
— Fort bien , répondit le savant. Et il se
mit à parler de la façon la plus chinoise du monde.
Les trois voyageurs ouvraient de grands yeux, s’entre-regardaient , regardaient le savant et ne répondaient pas.
Le savant eut besoin de se moucher, et les Chinois saisirent celte occasion de glisser quelques mots ; à son tour le savant les écouta sans répondre , mais en clignant les yeux comme un homme qui n’est pas dupe d’une malice. Puis, se tournant vers le cornac, il lui dit avec gravité : — Ces hommes ne connaissent pas la langue chinoise , ils ne me comprennent pas. Et il se remit tranquillement à traduire son inscription.
Échappé à ce danger , notre conservateur croyait sa réputation à l’abri de nouvelles atteintes. Hélas ! tout n’est qu’heur et malheur en ce monde ; les Anglais trouvèrent dans l’Inde un second exemplaire de la grammaire chinoise du père Prémare , l’imprimèrent sous le nom du véritable auteur , et il fut démontré par A plus B qu’elle avait été littéralement copiée par le moderne savant.
Néanmoins , la science est redevable à cet infortuné conservateur de l’impulsion donnée chez nous à l’étude de la langue chinoise, pour laquelle le gouvernement avait judicieusement
fondé une chaire. Le professeur a fait un élève : et cet élève , qui fut long-temps un des béaux sapeurs de la garde nationale, fait aujourd'hui le plus grand honneur à son maître, auquel il a succédé dans sa chaire.
Mais n’allez pas juger de tous les cours de langues orientales par celui-ci ! Tous ne sont pas aussi suivis; Y hindoustanie , par exemple , se prêche dans le désert , ainsi que l’ancien persan et le turc d’autrefois. Seul entre tous, le professeur d 'arménien est parvenu à se composer un auditoire en la personne de
son vieux domestique presque idiot et tout à fait sourd.
il n’est question , vous l’entendez bien , que des langues éteintes; quant au persan, au turc et à l’arménien actuels, c’est-à-dire aux langues dont on a besoin, elles ne font pas partie de la science , les savants les méprisent et flétrissent du nom d’interprètes ceux qui ont la petitesse de les enseigner.
La position d’orientaliste est fort douce, trèslucrative, et par conséquent extrêmement enviée. Dire toutes les petites ruses qu’on emploie pour y arriver, tous les efforts que l’on fait pour s’y maintenir, serait difficile, parce qu’ils varient suivant les temps , les hommes et les nécessités du moment.
Nous ne citerons qu’un fait. — Ab uno disce o runes.
Un orientaliste, professeur d’une chaire, en convoitait une autre, car les chaires d’orientalistes peuvent se cumuler sans inconvénient, — il est tout aussi facile de ne pas faire deux cours que de n’en pas faire un. — La chaire convoitée allait devenir vacante pat la mort du titulaire — du moins on l’espérait — et chacun dressait à l’avance ses échelles d’escalade. Un jeune homme, qui avait pris au sérieux le métier de savant , traduisait et apprenait pour de vrai :
cela dit assez qu’il était un peu simple d’espni, ; mais ce qui le prouve irrévocablement , c’est qu’il alla consulter l’orientaliste dont nous parlons , le pria d’appuyer sa demande et de lui indiquer le moyen d’arriver. — Vous savez, lui dit-il, que j’ai beaucoup travaillé et que j’ai quelques droits à remplacer M. *** St NOUS AYONS LE MALHEUR DE LE PERDRE.
— Sans doute , lui répondit le savant , mais *** est moins malade qu’on ne dit, et vous avez le temps de vous préparer. Si vous voulez m’en croire, vous traduirez telle chronique ; c’est un magnifique ouvrage , parfaitement inconnu , et ce travail rendra vos droits incontestables.
— Merci, repartit le jeune homme. Et il se mit au travail.
La besogne était rude , elle dura huit ans Quand elle fut faite , l’innocent la présenta au vieux renard qui s’était emparé de la place pendant que son compétiteur piochait à coups de dictionnaire. — C’est bien, très-bien ! lui dit le professeur , personne ne peut plus vous disputer la chaire d’hébreu, vous l’aurez sûrement..... à ma mort.
Une chaire d’orientaliste vaut cinq mille francs, c’est un prix fait comme celui des petits
pâtés. Deux chaires représentent donc un assez joli revenu ; mais nous connaissons un savant envers qui la patrie est bien plus juste encore.
A titre de professeur au collège de France , De directeur des archives ,
De membre de l’Institut ,
De membre de telle et telle commission ,
Il touche 25,000 francs par an.
25,000 fr. de traitement! c’est le trône de la science.
Il est vrai que cet homme illustre a fait de grandes choses et un gros volume in-quarto, imprimé par l’Imprimerie royale, lequel volume a pour but d’établir d’une manière assez positive que la statue de Memnon n’a jamais
parlé , ainsi que le prétendent les anciens historiens.
A propos de l’Imprimerie royale, il se pratique une petite;. . . chose, qu’il est bon d’apprendre au public.
Une commission est appelée à décider quels ouvrages sont dignes par leur importance ou leur utilité d’être imprimés aux frais de l’État. Cela est juste ! et comme les membres de cette commission sont tous des savants distingués . des orientalistes, des conservateurs de n’importe quoi , il est encore parfaitement juste qu’ils décrètent l’impression de leurs propres ouvrages. De plus , il est de toute justice que l’auteur reçoive 500 exemplaires du livre dont il a généreusement accordé l’impression au gouvernement ; — et comme ce livre est presque toujours impayable, — par conséquent invendable — le savant fait hommage d’un exemplaire à chaque potentat de l’Europe , qui reconnaît cette galanterie par des croix, des pensions, des tabatières, etc. , etc.
Il nous resterait à parler :
Des examinateurs de livres classiques , qui approuvent leurs propres ouvrages et se font ainsi des revenus princiers ;
Des savants envoyés en mission par le ministère de l’instruction publique, et promenant aux frais de l’État leur famille tout entière en Suisse, en Italie, en Grèce, etc., etc.;
De ceux qui ajoutent à leur mission scientifi que les bénéfices d’une mission moins honorable dont les honoraires sont pris sur la caisse des fonds secrets,
et de bien d’autres savants sur le compte desquels nous nous proposons de revenir dans un ouvrage ad hoc.
Le Commerçant.
Nous serons obligé d’écourter ce chapitre , qui demanderait à lui seul plus des cent vingthuit pages que l’éditeur met à notre disposition ; attendu que chaque industrie, chaque profession compte ses floueurs et fournit des genres particuliers de flouerie. Depuis le marchand de cannes de jonc , qui vend des bâtons de sapin recouverts d’une écorce de roseau ;
Le marchand de bijoux à 29 sous , contrôlés par la Monnaie , qui vend des bagues remplies de plomb ;
La laitière qui vend du lait d’amidon;
L’épicier qui débite du sel mêlé de craie blanche et du sucre mêlé de farine;
Jusqu’au manufacturier qui exporte des draps et des étoffes à fausses mesures, tout le corps des marchands, fabricants et négociants est infecté de voleries. Cela dit d’une façon générale , mais non absolue , nous esquisserons quelques-uns des caractères saillants de cette classe.