CURE OPÉRÉE PAR LE PROFESSEUR
121. — J'allai un jour faire visite à un de mes meilleurs amis (M. Rubat) ; on me dit qu'il était malade, et effectivement je le trouvai en robe de cbambre auprès de son feu, et en attitude d'affaissement.
Sa physionomie m'effraya; il avait le visage pâle, les yeux brillants et sa lèvre tombait de manière à laisser voir les dents de la mâchoire inférieure, ce qui avait quelque chose de bideux.
Je m'enquis avec intérêt de la cause de ce changement subit; il hésita, je le pressai, et après quelque résistance : « Mon ami, dit-il en rougissant, tu sais que ma femme est » jalouse, et que cette manie m'a fait passer bien des mau- » vais moments. Depuis quelques jours, il lui en a pris » une crise etfroyable, et c'est en voulant lui prouver qu'elle » n'a rien perdu de mon affection et qu'il ne se fait à son » préjudice aucune déviation du tribut conjugal, que je » me suis mis en cet état. — Tu as donc oublié, lui dis-je, » et que tu as quarante-cinq ans, et que la jalousie est un » mal sans remède ? Ne sais-tu pas furens quid femina » possit? » Je tins encore quelques autres propos peu galants, car j'étais en colère.
« Voyons, au surplus, continuai-je : ton pouls est petit, » dur, concentré; que vas-tu faire? — Le docteur, me dit- » il, sort d'ici; il a pensé que j'avais une fièvre nerveuse, » et a ordonné une saignée pour laquelle il doit incessam- » mentm'envoyer le chirurgien. — Le chirurgien ! m'écriai- » je, garde-t'en bien, ou tu es mort; cbasse-le comme un » meurtrier, et dis-lui que je me suis emparé de toi, corps » et âme. Au surplus, ton médecin connait-il la cause occa-
>> sioiinelle de ton mal? — Hélas! non, une mauvaise Jionte » m'a empêché de lui faire une confession entière. — Eh » hicn ! il faut le prier de passer chez toi. Je vais te faire une •• potion appropriée à ton état; en attendant, prends ceci. » » Je lui présentai un verre d'eau saturée de sucre, qu'il avala avec la confiance d'Alexandre et la foi du charbonnier. Âloi's je le quittai et courus chez moi pour y mixtionner, fonctionner et élaborer un magister réparateur qu'on trouvera dans les Variétés ', avec les divers modes que j'adoptai pour me hâter; car, en pareil cas, quelques heures de retard peuvent donner lieu à des accidents irréparables.
Je revins bientôt, armé de ma potion, et d(>jà je trouvai du mieux; la couleur reparaissait aux joues, l'œil était détendu; mais la lèvre pendait toujours avec une effrayante difformité.
Le médecin ne tarda pas à reparaître ; je l'instruisis de ce que j'avais fait et le malade fit ses aveux. Son front doctoral prit d'abord un aspect sévère ; mais bientôt, nous regardant avec un air où il y avait un peu d'ironie : « Vous » ne devez pas être étonné, dit-il à mon ami, que je n'aie '> pas deviné une maladie qui ne convient ni à votre âge ni » à votre état, et il y a de votre part trop de modestie à en » cacher la cause, qui ne pouvait que vous faire honneur. » J'ai encore à vous gronder de ce que vous m'avez exposé » à une erreur qui aurait pu vous être funeste. Au surplus, » mon confrère, ajouta-t-il en me faisant un salut que je lui » rendis avec usure, vous a indiqué la bonne route ; prenez » son potage, quel que soit le nom qu'il y donne, et si la » fièvre vous quitte, comme je le crois, déjeunez demain » avec une tasse de chocolat dans laquelle vous ferez dé- » layer deux jaunes d'œufs frais. »
A ces mots il prit sa canne, son chapeau, et nous quitta, nous laissant fort lentes de nous égayer à ses dépens.
Bientôt je fis prendre à mon malade une forte tasse de mon élixir de vie ; il le but avec avidité et voulait redoubler; mais j'exigeai un ajournement de deux heures et lui servis une seconde dose avant de me retirer.
Le lendemain il était sans lièvre et presque bien portant; il déjeuna suivant l'ordonnance, continua la potion, et put
i. Voyez à la fin du volume, n» iO