DE LA MORT
Omnia mors poscit; lex est, non pœna, pecare^
122. — Le créateur a imposé à l'homme six grandes et principales nécessités, qui sont : la naissance, l'action, le manger, le sommeil, la reproduction et la mort.
La mort est l'interruption absolue des relations sensuelles et l'anéantissement absolu des forces vitales, qui abandonne le corps aux lois de la décomposition.
Ces diverses nécessités sont toutes accompagnées et adoucies par quelques sensations de plaisir, et la mort elle-même n'est pas sans charmes quand elle est naturelle, c'est-à-dire quand le corps a parcouru les diverses phases de croissance, de virilité, de vieillesse et de décrépitude auxquelles il est destiné.
Si je n'avais pas résolu de ne faire ici qu'un très-court chapitre, j'appellerais à mon aide les médecins qui ont observé par quelles nuances insensibles les corps animés passent à Tétat de matière inerte. Je citerais des philosophes, des rois, des littérateurs, qui, sur les bornes de l'éternité, loin d'élrc en proie à la douleur, avaient des pensées aimables et les ornaient du charme de la poésie Je rappellerais cette réponse de Fontenelle mourant, qui, interrogé sur ce qu'il sentait, répondit :
« Rien' autre chose qu'une difficulté de vivre. » Mais je préfère n'annoncer que ma conviction, fondée non- seulement sur l'analogie, mais encore sur plusieurs observations que je crois bien faites, et dont voici la dernière :
J'avais une graiid'laiite âgée de quatre-vingt-treize ans, qui se mourait. Quoique gardant le lit depuis quelque temps, elle avait conservé toutes ses facultés, et on ne s'était aperçu de son état qu'à la diminution de son appétit et à l'affaiblissement de sa voix.
Elle m'avait toujours montré beaucoup d'amitié; et j'étais auprès de son lit, prêt à la servir avec tendresse, ce qui ne m'empêchait pas de l'observer avec cet œil philosophique que j'ai toujours porté sur tout ce qui m'environne.
« Es-tu là, mon neveu ? me dit-elle d'une voix à peine » articulée. — Oui, ma tante ; je suis à vos ordres, et je » crois que vous feriez bien de prendre un peu de bon » vin vieux. — Donne, mon ami ; le liquide va toujours en » bas. » Je me hâtai, et la soulevant doucement, je lui fis avaler un demi-verre de mon meilleur vin. Elle se ranima à l'instant, et tournant sur moi des yeux qui avaient été fort beaux : « Grand merci, me dit-elle, de ce dernier ser- » vice; si jamais tu viens à mon âge, tu verras que la mort » devient un besoin tout comme le sommeil. »
Ce furent ses dernières paroles, et une demi-heure après elle s'était endormie pour toujours.
Le docteur Richerand a décrit avec tant de vérité et de philosopliie les dernières dégradations du corps humain et les derniers moments de l'individu, que mes lecteurs me sauront gré de leur faire connaiti'e le passage suivant :
« Voici l'ordre daus lequel les facultés intellectuelles » cessent et se décomposent. La i;aison, cet attribut dont •• l'homme se prétend le possesseur exclusif, l'abandonne la » première. Il perd d'abord la puissance d'associer des jugen ments, (.'t bientôt après celle de comparer, d'assembler, de » coinjùner, de joindre ensemble plusieurs idées pour pro- » noucer sur leurs rapports. On dit alors que le malade » perd la tète, qu'il déraisonne, qu'il est en. délire. Celui-ci » roule ordinairement sur les idées les plus familières à » l'individu; la passion dominante s'y fait aisément recon- » naître : l'avare tient sur ses trésors enfouis les propos les «plus indiscrets; tel autre meurt assiégé de religieuses » terreurs. Souvenirs délicieux, de la patrie absente, vous « vous réveillez alpi'S avec tous vos charmes et toute votre » énergie.
» Après le raisQPAÇW.eut et le jugement, c'est la faculté
» d'associer des idées qui se trouve frappée de la dcstruc- » tion successive. Ce;! arrive dans l'état connu sous le nom » de défaillance, comme je l'ai éprouvé sur moi-même. Je » causais avec un de mes amis, lorsque j'éprouvai une » difficulté insurmontable à joindre deux idées sur la '. ressemblance desquelles je voulais former un jugement; » cependant la syncope n'était pas complèt(> ; je conservais » encore la mémoire et la faculté de sentir; j'entendais » distinctement les personnes qui étaient autour de moi » dire : // s'évanouit, et s'agiter pour me faire sortir de » cet état, qui n'était pas sans quelque douceur.
» La mémoire s'éteint ensuite. Le malade qui, dans son >' délire, reconnaissait encore ceux qui l'approchaient, mé- » ( onnait enfin ses proches, puis ceux avec lesquels il vivait » dans une grande intimité. Enfin, il cesse de sentir; mais » les sens s'éteignent dans un ordre successif et déterminé : » le goût et l'odorat ne donnent plus aucun signe de leur » existence; les yeux se couvrent d'un nuage terne el >> prennent une expression sinistre; l'oreille est encore » sensible aux sons et au bruit. Voilà pourquoi sans doute » les anciens, pour s'assurer de la réalité de la mort, étaient » dans l'usage de pousser de grands cris aux oreilles du >• défunt. Le mourant ne flaire, ne goûte, ne voit et n'en- » tend plus. Il lui reste la sensation du toucher, il s'agite » dans sa couche, promène ses bras au dehors, change à >• chaque instant de posture; il exerce, comme nous l'avons » déjà dit, des mouvements analogues à ceux du fœtus qui '• remue dans le sein de sa mère. La mort qui va le frapper » ne peut lui inspirer aucune frayeur; car il n'a plus d'idées, » et il finit de vivre comme il avait commencé, sans en >• avoir la conscience. » (Righerand, Nouveaux Éléments de Phijsiologie, neuvième édition, tome II, page 60U.)
123. — La cuisine est le plus ancien des arls; car Adam naquit à jeun, et le nouveau-né, à peine entré dans ce
monde, pousse des cris qui ne se calment que sur le sein de sa nourrice.
C'est aussi de tous les arts celui qui nous a rendu le service le plus important pour la vie civile; car ce sont les l)esoins de la cuisine qui nous ont appris à appliquer le l'eu, et c'est par le feu que l'homme a dompté la nature.
(Juand on voit les choses d'en haut, on peut compter jusqu'à ti'ois espèces de cuisine :
La première, qui s'occupe de la préparation des aliments, a conservé le nom primitif;
La seconde s'occupe à les analyser et à en vérifier les éléments : on est convenu de l'appeler chimie;
Et la troisième, qu'on peut appeler cuisine de réparation, est plus connue sous le nom de pharmacie.
Si elles diffèrent par le but, elles se tiennent par l'application du feu, par l'usage des fourneaux et par l'emploi des mêmes vases.
Ainsi, le même morceau de bœuf que le cuisinier convertit en potage et en bouilli, le chimiste s'en empare pour savoir en combien de sortes de corps il est résoluble, et le pharmacien nous le fait violemment sortir du corps, si par hasard il y cause une indigestion.
ORDRE d'alimentation
124. — L'homme est un animal omnivore ; il a des dents incisives pour diviser les fruits, des dents molaires pour broyer les graines, et des dents canines pour déchirer les chairs : sur quoi on a remarqué que plus l'homme est rapproché de l'état sauvage, plus les dents canines sont fortes et faciles à distinguer.
Il est extrêmement probable que l'espèce fut longtemps frugivore, et elle y fut réduite par la nécessité, car l'homme est le plus lourd des animaux de l'ancien monde, et ses moyens d'attaque sont très-bornés, tant qu'il n'est point armé. Alais l'instinct de perfectionnement attaché à sa nature ne tarda pas à se développer : le sentiment même de sa faiblesse le porta à chercher à se faire des armes ; il y fut poussé aussi par l'instinct Carnivore, annoncé par ses dents canines; et dès qu'il fut armé, il fit sa proie et sa nourriture de tous les animaux dont il était environné.
(a'I iuslinct de dcslrucliou siibsisU' encore : les enfants ne iiuuuinent presque jamais de tuer les petits animaux qu'on leur abandonne; ils les mangeraient s'ils avaient faim.
Il n'est point étonnant que l'homme ait désiré se nourrir (le eliair; il a l'estomac trop petit, et les fruits ont trop peu de substances animalisables pour suffire pleinement à sa r(^slauration ; il pourrait se nourrir mieux de légumes, mais ce régime suppose des arts qui n'ont pu venir qu'à la suite des siècles.
Les premières armes durent être des branches d'arbres, et plus tard on eut des arcs et des flèches.
Il est très-digne de remarque que partout où on a trouvé l'homme, sous tous les climats, à toutes les latitudes, on l'a toujours trouvé armé d'arcs et de flèches. Cette uniformité est difficile à expliquer. Ou ne voit pas comment la même série d'idées s'est présentée à des individus soumis à des circonstances si différentes; elle doit provenir d'une cause qui s'est cachée derrière le rideau des âges.
La chair crue n'a qu'un inconvénient ; c'est de s'attacher aux dents par sa viscosité ; à cela près, elle n'est point désagréable au goût. Assaisonnée d'un peu de sel, elle se digère très-bien, et doit être plus nourrissante que toute autre.
« Mein God, me disait, en 1815, un capitaine de Croates » à qui je donnais à dîner, il ne faut pas tant d'apprêts pour » faire bonne chère. Quand nous sommes en campagne et » que nous avons faim, nous abattons la première bête qui' » nous tombe sous la main ; nous en coupons un morceau » bien charnu, nous le saupoudrons d'un peu de sel, que » nous avons toujours dans la sabre-tasche ' ; nous le mel- » tons sous la selle, sur le dos du cheval ; nous donnons » un temps de galop, et (faisant le mouvement d'un homme « qui déchire à belles dents) gnian, gnian, gnian^ nous » nous régalons comme des princes. »
Quand les ciiasseurs du Dauphiné vont à la chasse dans
1. La sabre-tasche ou poclie de sabre, fst cette espèce de sac éciissonné qui est suspendu au baudrier d'où pend le sabre des troupes légères; elle joue un grand rôle dans les contes que les soldats fonUentre eux.
le mois de septembre, ils sont également pourvus de poivre et de sel. S'ils tuent un becrii-ue de haute graisse, ils le plument, l'assaisontient, le portent quelque temps sur leurs chapeaux et le mangent. Ils assurent que cet oiseau ainsi traité est encore meilleur que rôti.
D'ailleurs, si nos trisaïeux mangeaient leurs aliments crus, nous n'en avons pas tout à fait perdu l'habitude. Les palais les plus délicats s'arrangent très-bien des saucissons d'Arles, des mortadelles, du bœuf fumé d'Hambourg, des anchois, des harengs pecs et d'autres pareils, qui n'ont pas passé par le feu et qui n'en réveillent pas moins l'appétit.