VICTOIRE NATIONALE '2G
visions ; trois diliiioncos et deux clmisçs de poste nvaicnt passé, et, simibhibles aux sauterelles d'Egypte, avaient tout dévoré.
Ainsi disait le chef.
Cependant je voyais tourner une l)roche chargée d'un gigot tout à fait eomme il faut, et sur lequel les dames, par liabitude, jetaient des regards très-coquets.
Hélas! elles s'adressaient mal ; le gigot appartenait à trois Anglais qui l'avaient apporté, et l'attendaient sans impatience en buvant du Champagne (prating over a bottle uf ckampain).
« Mais du moins, dis-je d'un air moitié chagrin et moitié » suppliant, ne pourriez-vous pas nous brouiller ces œufs » dans le jus de ce gigot ? avec ces œufs et une tasse de café » à la crème nous nous résignerons. — Oh ! très-volontiers, » répondit le chef: le jus nous appartient de droit pu1)lic, » et je vais de suite faire votre atfairc. » Sur quoi il se mit à casser les œufs avec précaution.
Quand je le vis occupé, je m'approchai du feu, et tirant de ma poche un couteau de voyage, je fis au gigot défendu une douzaine de profondes blessures, par lesquelles le jus dut s'écouler jusqu'à la dernière goutte.
A cette première opération je joignis l'attention d'assister à la concoction des œufs, de peur qu'il ne fût fait quelque distraction à notre préjudice. Quand ils furent à point, je m'en emparai et les portai à l'appartement qu'on nous avait préparé.
Là, nous nous en régalâmes, et rîmes comme des fous de ce qu'en réalité nous avalions la substance du gigot, en ne laissant à nos amis les Anglais que la peine de mâcher le résidu.
victoihe nationale
Pendant mon séjour à New- York, j'aUais quelquefois passer la soirée dans une espèce de café-taverne tenu par un sieur Little, chez qui on trouvait le matin de la soupe à la tortue, et le soir tous les rafraîchissements d'usage aux Etats-Unis.
J'y conduisais le plus souvent le vicomte de la Massue et Jean-Rodolphe Fehr, ancien courtier de commerce à Marseille, l'un et l'autre émigrés comme moi ; je les régalais d'un ivclch rabbit i que nous arrosions d'ale ou de cidre, et la soirée se passait tout doucement à parler de nos malheurs, de nos plaisirs et de nos espérances.
Là je fis connaissance avec M. Wilkinson, planteur à la Jamaïque, et avec un homme qui était sans doute un de ses amis, car il ne le quittait jamais. Ce dernier, dont je n'ai jamais su le nom, était un des hommes les plus extraordinaires que j'aie rencontrés ; il avait le visage carré, les yeux vifs, et paraissait tout examiner avec attention ; mais il ne parlait jamais, et ses traits étaient immobiles comme ceux d'un aveugle. Seulement, quand il entendait une saillie ou un trait comique, son visage s'épanouissait, ses yeux se fermaient, et ouvrant une bouche aussi large que ie pavillon d'un cor, il en faisait sortir un son prolongé, qui tenait à la fois du rire et du hennissement appelé en anglais ho7'se laugh^ après quoi tout rentrait dans l'ordre, et il retombait dans sa taciturnité habituelle : c'était l'effet de la durée de l'éclair qui déchire la nue. Quant à M. Wilkinson, qui paraissait âgé d'environ cinquante ans, il avait les manières et tout l'extérieur d'un homme comme il faut (ofa gentleman).
Ces deux Anglais paraissaient faire cas de notre société, et avaient déjà partagé plusieurs fois, de fort bonne grâce, la collation frugale que j'offrais à mes amis, lorsqu'un soir M. Wilkinson me prit à part, et me déclara l'entention où il était de nous engager tous trois à dîner.
Je remerciai ; et me croyant sullisamment fondé de pouvoir dans une affaire où j'étais évidemment la partie principale, j'acceptai pour tous, et l'invitation resta fixée au surlendemain a trois heures.
La soirée se passa comme à l'ordinaire ; mais au moment où je me retirais, le garçon de salle {waiier) me prit à part et m'apprit que les Jamaïcains avaient commandé un bon
1. Les Anglais appellent épigrammaliquement welch rabbit (lapin gallois), un morceau de fromage grillé sur une tranche de pain. Certes, ceite préparation n'est pas si substantielle qu'un lapin ; mais elle invile à boire, fait trouver le vin bon, et tient fort bien sa place au dessert en petit comité.