‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 159 sur 179 · SÉJOUR EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

SÉJOUR EN AMÉRIQUE

IJATAILLE

Je finis ce chapitre en. racontant une circonstance de ma vie qui prouve bien que rien n'est sûr en ce bas monde, et que le malheur peut nous surprendre au moment où on s'y attend le moins.

,1e partais pour la France, je quittais les États-Unis après trois ans de séjour, et je m'y étais si bien trouvé, que tout ce que je demandai au ciel (et il m'a exaucé) dans ces moments d'attendrissement qui précèdent ic départ, fut de ne

pas être plus malheureux dans l'ancien monde que je ne l'avais été dans le nouveau.

Ce bonheur, je l'avais principalement dû à ce que, dès que je lus arrivé parmi les Américains, je parlai comme eux 1, je m'habillai comme eux, je me gardai bien d'avoir plus d'esprit qu'eux, et je trouvai bon tout ce qu'ils faisaient; payant ainsi l'hospitalité que je trouvais parmi eux par une condescendance que je crois nécessaire et que je conseille à tous ceux qui pourraient se trouver en pareille position.

Je quittais donc paisiblement un pays où j'avais vécu en paix avec tout le monde, et il n'y avait pas un bipède sans plumes dans toute la création qui eût plus actuellement que moi l'amour de ses semblables, quand il survint un incident tout à lait indépendant de ma volonté, et qui faillit âme rejeter dans les événements tragiques.

J'étais sur le paquebot qui devait me conduire de New- York à Philadelphie : il faut savoir que, pour faire ce voyage avec sûreté et certitude, il faut profiter du moment où la marée descend.

Or la mer était étale, c'est-à-dire qu'elle allait descendre, et le moment de partir était venu sans qu'on se mit le moins du monde en mouvement pour démarrer.

Nous étions là beaucoup de Français, et entre autres un sieur Grautliier, qui doit èlre encore en ce moment à Paris, brave garçon qui s'est ruiné en voulant bâtir uUrà vires la maison qui fait l'angle sud-ouest du palais du ministère des finances.

La cause du retard fut bientôt connue; elle provenait de deux Américains qui n'arrivaient point et qu'on avait la bonté d'attendre : ce qui nous mettait en danger d'être surpris par la marée basse, et de mettre le double de temps pour arriver à notre destination ; car la mer n'attend personne.

De là grands murmures, et surtout de la part des Fran-

1. Je dînais un jour à côlé d'un créole qui demeurait à New-York depuis deux ans, et qui ne savait pas assez d'anglais pour demander du pain: et je lui en témoignai mon étonnenient. • Bah! dit-il en evant les épaules, croyez-vous que je sois assez bon pour me donner la peine d'étudier la largue d'un peuple aussi maussade ? »

souvExins d'émigration 301

rais, qui ont ]cs passions bien autrement vives que les habitants de l'autre bord de l'Atlantique.

Non-seulement je ne m'en mêlais pas, mais.à peine m'en aperccvais-je, car j'avais le cœur pros, et je pensais au sort qui m'attendait en France ; de sorte que je ne sais pas bien ce qui se passa. Mais bientôt j'entendis un l)ruit éclatant, et je vis qu'il provenait de ce que (iautiiier avait appliqué sur la joue d'un Américain un soulllet à assommer un rhinocéros.

Cet acte de violence amena une confusion épouvantable. Les mots français et américains ayant été plusieurs fois prononcés en opposition, la querelle devint nationale, et il n'était pas moins question que de nous jeter tous à la mer; ce qui eût été cependant une opération difficile, car nous étions huit contre onze.

J'étais, par mon extérieur, celui qui annonçait devoir faire le plus de résistance à la transbordation\ car je suis carré, de haute taille, et je n'avais alors que trente-neuf ans. Ce fut sans doute par cc^tte raison qu'où dirigea sur moi le guerrier le plus apparent de la troupe ennemie, qui vint me faire en face une attitude hostile.

Il était haut comme un clocher, et gros en proportion; mais quand je le toisai avec ce regard qui pénétre jusqu'à la moelle des os, je vis qu'il était d'un tempérament lymphatique, qu'il avait le visage boursoufflé, les yeux morts, la tète petite et des jambes de femme.

Mens non agitât molem^ dis-je en moi-même ; voyons ce qu'il tient, et on mourra après, s'il le faut. Alors voici textuellement ce que je lui dis, à la manière des héros d'Homère :

Do you believe * to bully me ? you damncd rogue. By God! it will not be so... and l'il overboard you like a dead cat... If I lind you too heavy, l'U cling to you with hands, legs, tceth, nails, every thing, and if I cannot do better, we will sink together to the bottom ; my life is nothing to scnd such dog to hell. Now, just now...

« Croyez-vous m'effrayer, damné coquin?... par Dieu! il

l.On ne se tutoie pas en anglais: et un charretier, tout en rouant son cheval de coups de fouet, lui dit: « Go, sir; go, sir, I say (allez, monsieur; allez, monsieur, vous dis-je). •

» n'en sera rien, et je vous jetterai par-dessus le bord » comme un chat crevé. Si je vous trouve trop lourd, je " m'attacherai à vous avec les mains, avec les jambes, avec » les ongles, avec les dents, <le toutes les manières, et nous' » irons ensemble au fond. Ma vie n'est rien pour envoyer » en enfer un chien comme vous. Allons... ^ »

A ces paroles, avec lesquelles toute ma personne était sans doute en harmonie (car je me sentais la force d'Hercule), je vis mon homme se raccourcir d'un pouce, ses bras tombèrent, ses joues s'aplatirent ; en un mol, il donna des marques si évidentes de frayeur, que celui qui l'avait sans doute amené s'en aperçut, et vint comme pour s'interposer; et il fit bien, car j'étais lancé, et l'habitant du Nouveau- Monde allait sentir que ceux qui se baignent dans le Furens - ont les nerfs durement trempés.

Cependant quelques paroles de paix s'étaient fait entendre dans l'autre partie du navire : l'arrivée des retardataires fit diversion ; il fallut s'occuper à mettre à la voile, de sorte que, pendant que j'étais en attitude de lutteur, le tumulte cessa tout d'un coup.

Les choses se passèrent même au mieux ; car lorsque tout fut apaisé, m'étant occupé à chercher Gauthier pour le gronder de sa vivacité, je trouvai le souffleté assis à la môme table, en présence d'un jambon de la plus aimable apparence et d'un pitcher de bière d'une coudée de hauteur.

LA BOTTE d'asperges

Passant au Palais-Royal, par un beau jour du mois de février, je m'arrêtai devant le magasin de madame Chevet, la plus fameuse marchande de comestibles de Paris, qui

1. Dans tous les paj^s régis par les lois anglaises, les baUeries sont toujours précédées de beaucoup d'injures verbales, parce qu'on y dit que les « injures ne cassent pas les os (high ^vords break no bones). » Souvent aussi on s'en tient là, et la loi fait qu'on hésite pour frapper; car celui qui frappe le premier rompt la paix publique, el sera toujours condamnée à l'amende, quel que soit l'événement du combat.

2. Rivière limpide qui prend sa source au-dessus de Rossillon,

LA BOTTE d'aSPJ:]', r, ES 303

m'a toujours fait Fiionncur de me vouloir du Lien ; et y remarquant une botte d'asperges dont la moindre était plus crosse que mou doigt indicateur, je lui en demandai le prix. « (jLaraute franes, Monsieur, répondit-elle. — Elles sont » vraiment fort belles 5 mais, à ce prix, il n'y a guère que » le roi on quelque prince qui pourront en manger. — Vous » êtes dans l'erreur : de pareils choix n'abordent jamais les » palais; on y veut du beau et non du magnifique; ma botte » d'asperges n'en partira pas moins, et voici comment :

» Au moment où nous parlons, il y a dans cette ville au » moins trois cents richards, financiers, capitalistes, four- » nisseurs et autres, qui sont retenus chez eux par la » goutte, la peur des catarrhes, les ordres du médecin, et » autres causes qui n'empêchent pas de manger; ils sont, » auprès de leur feu, à se creuser le cerveau pour savoir » ce qui pourrait les ragoûter, et quand ils se sont bien fati- » gués sans réussir, ils envoient leur valet de chambre à la » découverte ; celui-ci viendra chez moi, remarquera ces as- » perges, fera son rapport ; et elles seront enlevées à tout » prix. Ou bien ce sera une jolie petite femme qui passera » avec son amant, et qui lui dira : Ah ! mon ami, les belles •> asperges! achetons-les-^ vous savez que ma bonne en fait » si bien la sauce ! Or, en pareil cas, un amant comme il » faut ne refuse ni ne marcliande. Ou bien c'est une ga- » geure, un baptême, une hausse subite de la rente... Que » sais-je, moi? En un mot, les objets très-chers s'écoulent » plus vite que les autres, parce qu'à Paris le cours de la » vie amène tant de circonstances extraordinaires qu'il y a » toujours motifs sullisants pour les placer. »

Comme on parlait ainsi, deux gros Anglais, qui passaient en se tenant sous le bras, s'arrêtèrent auprès de nous, et leur visage prit à l'instant une teinte admirative. L'un d'eux lit envelopper la botte miraculeuse, même sans en demander le prix, la paya, la mit sous son bras, et l'emporta en sifllant l'air : God sav e the king.

« Voila, Monsieur, me dit en riant madame Chevet, une » chance tout aussi commune que les autres, dont je ne » vous avais pas encore parlé. »

passe près de Belley, et se jette dans le Rhône au-dessus de Peyreux. Les truite^ qu'on y prend ont la cliair couleur de rose et les brochets l'ont blanche comme de livoire. Gut! guti (jut'. (alla a.)

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