‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 166 sur 179 · LES CHEVALIERS ET LES ABBÉS · texte numérisé non relu

LES CHEVALIERS ET LES ABBÉS

J'ai déjà cité deux fois ces deux catégories gourmandes que le temps a détruites.

Comme elles ont disparu depuis plus de trente ans, la plus grande partie de la génération actuelle ne les a pas vues.

Elles reparaîtront probablement vers la fin de ce siècle ; mais comme un pareil phénomène exige la coïncidence de bien des futurs contingents, je crois que bien peu, parmi ceux qui vivent actuellement, seront témoins de cette palingénésie.

Il faut donc qu'en ma qualité de peintre de mœurs je leur donne le dernier coup de pinceau ; et, pour y parvenir plus commodément, j'emprunte le passage suivant à un auteur qui n'a rien à me refuser.

« Régulièrement, et d'après l'usage, la qualification de chevalier n'aurait dû s'accorder qu'aux personnes décorées d'un ordre, ou aux cadets des maisons titrées ; mais beaucoup de ces chevaliers avaient trouvé avantageux do se donner l'accolade à eux-mêmes ', et si le porteur avait de l'éducation et une bonne tournure, telle était l'insouciance de cette époque que personne ne s'avisait d'y regarder,

» Les chevaliers étaient généralement beaux gar-

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çons; ils portaient l'épéo verticale, le jarret tendu, la tète haute et le nez au vent ; ils étaient joueurs, libertins, tapageurs, et faisaient partie essentielle» du train d'une beauté à la mode.

» Ils se distinguaient encore par nn courage brillant et une facilité excessive à mettre l'épée à la main. Il suffisait quelquefois de les regarder pour se faire une affaire. »

C'est ainsi que finit le chevalier de S..., l'un des plus connus de son temps.

Il avait ch(>rché une querelle gratuite à un jeune homme tout nouvellement arrivé de CharoUes, et on était allé se battre sur les derrières de la Chaussée-d'Antin, presque entièrement occupée alors par des marais.

A -la manière dont le nouveau venu se développa sous les armes, S... vit bien qu'il n'avait pas affaire à un novice : il ne se mit pas moins en devoir de le tàter; mais au premier mouvement qu'il fit, le (jharollais partit d'un coup de temps, et le coup fut tellement fourni que le chevalier était mort avant d'être tombé. Un de ses amis, témoin du combat, examina longtemps en silence une blessure si foudroyante et la route que l'épée avait parcourue : « Quel beau coup de quarte » dans les armes, dit-il tout à coup en s'en allant, et «que ce jeune homme a la main bien placée!... » Le défunt n'eut pas d'autre oraison funèbre.

Au commencement des guerres de la révolution, la plupart de ces chevaliers se placèrent dans les bataillons, d'autres émigrèrent, le reste se perdit dans la foule. Ceux qui survivent, en petit nombre, sont encore reconnaissables à l'air de tête; mais ils sont maigres et marchent avec peine; ils ont la goutte.

Quand il y avait beaucoup d'enfants dans une famille noble, on en destinait un à l'Église : il commençait par obtenir les bénéiices simples, qui fournissaient aux frais de son éducation ; et, dans la suite, il devenait prince, abbé commendataire ou évêque, selon quil avait plus o;i moins de dispositions à l'apostolat.

C'était là 1g type légitime des abbés; mais il y eu avait de faux ; et beaucoup de jeunes jiens qui avaient quelque aisance, et qui ne se souciaient pas de courir les chances de la chevalerie, se donnaient le titre d'abbé en venant à Paris.

Piien n'était plus commode : avec une légère altération dans la toilette, on se donnait tout à coup l'apparence d'un bénéficier : on se plaçait au niveau de tout le monde; on était fêté, caressé, couru ; car il n'y avait pas de maison qui n'eût son abbé.

Les abbés étaient petits, trapus, rondelets, bien mis, câUns, complaisants, curieux, gourmands, alertes, insinuants; ceux qui restent ont tourné à la graisse, ils se sont faits dévots.

Il n'y avait pas de sort plus heureux que celui d'un riche prieur ou d'un abbé commendataire; ils avaient de la considération, de l'argent, point de supérieurs, et, rien à faire.

Les chevaliers se retrouveront si la paix est longue, comme on peut l'espérer ; mais à moins d'un grand changement dans l'administration ecclésiastique, l'espèce des abbés est perdue sans retour ; il n'y a plus de sinécures ; et on est revenu aux principes de la primitive Église : beneficium propter officium.

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