‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 22 sur 179 · MÉDITATION IV DE L'APPÉTIT · texte numérisé non relu

MÉDITATION IV DE L'APPÉTIT

DÉFINITION DE l'aPPÉTIT

Î3. — Le mouvement et la vie occasionnent dans le corps vivant une déperdition continuelle de substance; et le corps humain, cette machine si compliquée, serait bientôt hors de service, si la Providence n'y avait placé un ressort qui l'avertit du moment où ses forces ne sont plus en équilibre avec ses besoins.

Ce moniteur est Fappétit. On entend par ce mot la première impression du besoin de manager.

L'appétit s'annonce par un peu de langueur dans l'estomac et une légère sensation de fatigue.

En même temps, l'àme s'occupe d'objets analogues à ses besoins ; la mémoire se rappelle les choses qui ont flatté le goût; l'imagination croit les voir; il y a là quelque chose qui lient du rêve. Cet état n'est pas sans charmes; et nous avons entendu des milliers d'adeptes s'écrier dans la joie de leur cœur : « Quel plaisir d'avoir un bon appétit, quand » on a la certitude de faire bientôt un excellent repas ! »

Cependant l'appareil nutritif s'émeut tout entier : l'estomac devient sensible; les sucs gastriques s'exaltent; les gaz intérieurs se déplacent avec bruit ; la bouche se remplit de sucs, et toutes les puissances digestives sont sous les armes, comme des soldats qui n'attendent plus que le commandement pour agir. Encore quelques moments, on aura des mouvements spasmodiques, on bâillera, on souffrira, on aura faim.

On peut observer toutes les nuances de ces divers états dans tout salon où le dinor se fait attendre.

Elles sont tellement dans la nature, que la politesse la plus exquise ne peut en déguiser les symptômes; d'où j'ai dégagé cet apophthegme : De toutes les qualités du cuisinier^ la plus indispensable est V exactitude.

ri MEDITATION IV

ANECDOTE

2i — J'appuie cette grave maxime par les détails d'une observation faite dans une réunion dont je faisais partie,

Quorum pars magna fui,

et OÙ le plaisir d'observer me sauva des angoisses de la misère.

J'étais un jour invité à dîner chez un haut fonctionnaire public. Le billet d'invitation était pour cinqheures et demie, et au moment indiqué tout le monde était rendu; car on savait qu'il aimait qu'on fût exact, et grondait quelquefois les paresseux.

Je fus frappé, en arrivant, de l'air de consternation que je vis régner dans l'assemblée : on se parlait à l'oreille, on regardait dans la cour à travers les carreaux de la croisée; quelques visages annonçaient la stupeur. Il était certainement arrivé quelque chose d'extraordinaire.

Je m'approchai de celui des convives que je crus le plus en état de satisfaire ma curiosité, et lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. « Hélas! me répondit-il avec l'accent de » la plus profonde affliction, monseigneur vient d'être mandé » au conseil d'État; il part en ce moment, et qui sait quand » il reviendra ■> — N'est-ce que cela ? répondis-je d'un air » d'msouciance qui était bien loin de mon cœur. C'est » tout au plus l'affaire d'un quart d'heure; quelque rensei- » gnement dont on aura eu besoin ; on sait qu'il y a ici au- »jourd'hui dîner officiel; on n'a aucune raison pour nous » faire jeûner. » Je parlais ainsi; mais au fond de l'âme je n'étais pas sans inquiétude, et j'aurais voulu être bien loin.

La première heure se passa bien, on s'assit auprès de ceux avec qui on était lié; on épuisa les sujets banaux de conversation , et on s'amusa à faire des conjectures sur la cause qui avait pu faire appeler aux Tuileries notre cher amphitryon.

A la seconde heure, on commença à percevoir quelques, symptômes d'impatience : on se regardait avec inquiétude, et les premiers qui murmurèrent furent trois ou quatre con-

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