‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 23 sur 179 · DE L APPETIT · texte numérisé non relu

DE L APPETIT

vivfs qui, n'ayant pas trouvé do place pour s'asseoir, n'étaient pas en position commode pour attendre.

A la troisième heure, le mécontentement fut général, et tout le monde se plaisnait. « QivAnd reviendra-t-ilv disait » l'un. — A quoi pense-t-il? disait l'autre. — C'est à en » mourir ! » disait un troisième ; et on se faisait, sans jamais la résoudre, la question suivante : « S'en ira-t-on ? ne s'en ira-t-on pas? »

A la quatrième heure, tous les symptômes s'aggravèrent^ : on étendait les bras, au hasard d'éborpner les voisins; on entendait de toutes parts des bâillements chantants; toutes les hiiures étaient empreintes des couleurs qui annoncent la concentration; et on ne m'écouta pas, quand je me hasardai de dire que celui dont l'absence nous attristait tant était sans doute le plus malheureux de tons.

L'attention fut un instant distraite par une apparition. Un des convives, plus habitué que les autres, pénétra jusque dans les cuisines; il en revint tout essoufflé : sa figure annonçait la fin du monde, et il s'écria d'une voix à peine articulée et de ce ton sourd qui exprime à la fois la crainte de faire du bruit et l'envie d'être entendu : « Monseigneur » est parti sans donner d'ordre, et, qu'elle que soit son «absence, on ne servira pas qu'il ne revienne. -> Il dit : et l'effroi que causa son allocution ne sera pas surpassé par l'effet de la trompette du jugement dernier.

Parmi tous ces martyrs, le plus malheureux était le bon d'Aisrefeuille, que tout Paris a connu; son corps n'était que souffrance, et la douleur de Laocoon était sur son visage. Pâle,' éoaré, ne voyant rien, il vint se hucher sur un fauteuil, croisa ses petites mains sur son gros ventre, et ferma les yeux, non pour dormir, mais pour attendre la mort.

Elle ne vint cependant pas. Vers les dix heures on entendit une voiture rouler dans la cour; tout le monde se leva d'un mouvement spontané. L'hilarité succéda à la tristesse, et après cinq minutes on était à table.

Mais l'heure de l'appétit était passée. On avait l'air étonné de commencer à dîner à une heure si indue ; les mâchoires n'eurent point ce mouvement isochrone qui annonce un travail régulier, et j'ai su que plusieurs convives en avaient été incommodés.

La marche indiquée en pareil cas est de ne point manger

immédiatement après que l'obstacle a cessé; mais d'avaler un verre d'eau sucrée ou une tasse de bouillon , pour consoler l'estomac; d'attendre ensuite douze ou quinze minutes, sinon l'organe convulsé se trouve opprimé par le poids des aliments dont on le surcharge.

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