GRANDS APPÉTITS
25. — Quand on voit, dans les livres primitifs, les apprêts qui se faisaient pour recevoir deux ou trois personnes, ainsi que les portions énormes que l'on servait à un seul hôte, il est difficile de se refuser à croire que les hommes qui vivaient plus près que nous du berceau du monde ne fussent aussi doués d'un bien plus grand appétit.
Cet appétit était censé s'accroître en raison directe de la dignité du personnage; et celui à qui on ne servait pas moins que le dos entier d'un taureau de cinq ans était destiné il boire dans une coupe dont il avait neiae à supporter le poids.
Quelques individus ont existé depuis, pour porter témoignage de ce qui a pu se passer autrefois, et les recueils sont pleins d'exemples d'une voracité à peine croyable, et qui s'étendait à tout, môme aux objets les plus immondes.
Je ferai grâce à mes lecteurs de ces détails quelquefois assez dégoûtants, et je préfère leur conter deux faits particu tiers, dont j'ai été témoin, et qui n'exigent pas de leur part une foi bien implicite.
J'allai, il y a . environ quarante ans, faire une visite volante au curé de Bregnier , homme de grande taille et dont l'appétit avait une réputation bailhagôre.
Quoiqu'il fût à peine midi, je le trouvai déjà à table. On avait emporté la soupe et le bouilli, et à ces deux plats obUgés avaient succédé un gigot de mouton à la royale, un assez beau chapon et une salade copieuse.
Dès qu'il me vit paraître, il demanda pour moi un couvert, que je refusai, et je fis bien ; car seul et sans aide, il se débarrassa très-lestement de tout, savoir : du gigot jusqu'à l'ivoire, du chapon jusqu'aux os, et de la salade jusqu'au fond du plat.
On apporta bientôt un assez grand fromage blanc, dans lequel il fît une brèche angulaire de quatre-vingt-dix degrés ;
DE l'appétit 45
il- arrosa le tout d'une bouteille de vin et d'une carafe d'eau, après (fuoi il se reposa.
Ce qui m'en fit plaisir, c'est que pendant toute cette opération, qui dura à peu près trois quarts d'heure, le vénérable pasteur n'eut point l'air affairé. Les gros morceaux qu'il jetait dans sa bouche profonde ne l'empêchaient ni de parler ni de rire ; et il expédia tout ce qu'on avait servi devant lui sans y mettre plus d'appareil que s'il n'avait mangé que trois mauviettes.
C'est ainsi que le général Bisson, qui buvait chaque jour buit bouteilles de vin à son déjeuner, n'avait pas l'air d'y toucher ; il avait un plus grand verre que les autres, et le vidait plus souvent; mais on eût dit qu'il n'y faisait pas attention, et, tout en humant ainsi seize livres de liquide, il n'était pas plus empêché de plaisanter et de donner ses ordres que s'il n'eût dû boire qu'un carafon.
Le second tait rappelle à ma mémoire le brave général P. Sibuet , mon compatriote, longtemps premier aide de camp du général Masséna, et mort au cliamp d'honneur en 1813, au passage de la Bober.
Prosper était âgé de dix-huit ans, et avait cet appétit heureux par lequel la nature annonce qu'elle s'occupe à achever un homme bien constitué, lorsqu'il entra un soir dans la cuisine de Genin, aubergiste chez lequel les anciens de Belley avaient coutume de s'assembler pour manger des marrons et boire du vin blanc nouveau qu'on appelle vin bourru.
On venait de tirer de la broche un magnifique dindon, beau, bien fait, doré, cuit à point, et dont le fumet aurait tenté un saint.
Les anciens, qui n'avaient plus faim, n'y firent pas beaucoup d'attention ; mais les puissances digestives du jeune Prosper en furent ébranlées ; l'eau lui vint à la bouche, et il s'écria : « Je ne fais que sortir de table, je n'en gage pas moins que » je mangerai ce gros dindon à moi tout seul. — Sez vosu » mezé, z'u payo, répondit Bouvier du Bouchet, gros fermier « qui se trouvait présent; è sez vos caca en rotaz, i-zot vo ket » paire et may ket mezerai la restaz '. »
L'exécution commença immédiatement. Le jeune athlète
1 f Si vous le mangez, je vous le paye ; mais si vous restez en route, c'est vous qui paverez, et moi qui mangerai le reste. »
détacha proprement une aile, l'avala en deux bouchées,
après quoi il se nettoya les dents en grugeant le cou de la volaille, et but un verre de vin pour servir d'entr'acte.
Bientôt il attaqua la cuisse, la mangea avec le même sangfroid, et dépêcha un second verre de vin pour préparer les voies au passage du surplus.
Aussitôt la seconde aile suivit la même route : elle disparut, et l'officiant, toujours plus animé, saisissait déjà le dernier membre, quand le malheureux fermier s'écria d'une voix dolente : « Hai ! ze vaie praou qu'izet fotu ; m'ez, monclie » Chibouet, poez kaet zu daive paiet, lessé m'en a m'en me- » siet on mocho '. »
Prosper était aussi bon garçon qu'il fut depuis bon militaire; il consentit à la demande de son antipartenaire, qui eut, pour sa part, la carcasse, encore assez opime, de l'oiseau en consommation, et paya ensuite de fort bonne grâce et le principal et les accessoires obligés.
Le général Sibuet se plaisait beaucoup à citer cette prouesse de son jeune âge; il disait que ce qu'il avait fait , en associant le fermier , était de pure courtoisie ; il assurait que , sans cette assistance, il se sentait toute la puissance nécessaire pour gagner la gageure ; et ce qui , à quarante ans , lui restait d'appétit, ne permettait pas de douter de son assertion.