‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 61 sur 179 · AVANTAGES DE LA 0 0 U II M AN D I SE · texte numérisé non relu

AVANTAGES DE LA 0 0 U II M AN D I SE

Sous le rapport de l'économie politique, la gourmandise est le lien commun qui unit les peuples par l'échange réciproque des objets qui servent à la consommation journalière.

C'est elle qui fait voyager d'un pôle à l'autre les vins, les eaux-de-vie, les sucres, les épiceries, les marinades, les salaisons, les provisions de toute espèce, et jusqu'aux œufs et aux melons.

C'est elle qui donne un prix proportionnel aux choses médiocres, bonnes ou excellentes, soit que ces qualités leur viennent de l'art, soit qu'elles les aient reçues de la nature.

C'est elle qui soutient l'espoir et l'émulation de cette foule de pécheurs, de chasseurs, horticulteurs et autres, qui remplissent journellement les offices les plus somptueux du résultat de leur travail et de leurs découvertes.

C'est elle enfin qui fait vivre la multitude industrieuse des cuisiniers, pâtissiers, confiseurs et autres préparateurs sous divers titres, qui, à leur tour, emploient pour leurs besoins d'autres ouvriers de toute espèce, ce qui donne lieu en tout temps et à toute heure à une circulation de fonds dont l'esprit le plus exercé ne peut ni calculer le mouvement ni assigner la quotité.

Et remarquons bi(Mi que l'industrie qui a la gourmandise pour objet présente d'autant plus d'avantage qu'elle s'appuie, d'une part, sur les plus grandes fortunes, et de l'autre sur des besoins qui renaissent tous les jours.

Dans l'état de société où nous sommes maintenant parvenus, il est difficile de se figurer un peuple qui vivrait uniquement de pain et de légumes. Cette nation, si elle existait, serait infailliblement subjuguée par les armées carnivores, comme les Indous, qui ont été successivement la proie de tous ceux qui ont voulu les attaquer ; ou bien elle serait convertie par les cuisines de ses voisins, comme jadis les Béotiens, qui devinrent gourmands après la bataille de Leuctres.

SUITE

56. — La gourmandise offre de grandes ressources à la fiscalité : elle alimente les octrois, les douanes, les impositions indirectes. Tous ce que nous consommons paye le tribut, et il n'est point de trésor public dont les gourmands ne soient le plus ferme soutien.

Parlerons-nous de cet essaim de préparateurs qui, depuis plusieurs siècles, s'échappent annuellement de la France pour exploiter les gourmandises exotiques? La plupart réussissent, et, obéissant ensuite à un instinct qui ne meurt jamais dans le cœur des Français, rapportent dans leur patrie le fruit de leur économie. Cet apport est plus considérable qu'on ne pense, et ceux-là, comme les autres, auront aussi un arbre généalogique.

Mais si les peuples étaient reconnaissants, qui mieux que les Français aurait dû élever à la gourmandise un temple et des autels?

POUVOIR DE L A G 0 U R M A N D I s E /

57. — En 1815, le traité du mois novembre imposa à la France la condition de payer aux alliés sept cent cinquante millions en trois ans.

A cette charge se joiarnit celle de faire face aux réclamations particulières des habitants des divers pays dont les

DE LA GOrUMAXDISE ilo

souvorains réunis avaient stipulé les intérêts, montant à plus de trois cents millions,

Entin, il faut ajouter à tout cela les réquisitions de toute espèces faites en nature par les iiénéraux ennemis, qui en chargeaient des fourgons qu'ils faisaient filer vers les frontières, et qu'il a fallu que le trésor public payât plus tard ; en tout, plus de quinze cents millions.

On pouvait, on devait même craindre que des payements aussi considérables, et qui s'ell'ectuaient jour par jour en numéraire, n'amenassent la gène dans le trésor, la dépréciation dans toutes les valeurs lictives, et par suite tous les malheurs qui menacent un pays sans argent et sans moyens de s'en procurer.

« Hélas ! disaient les gens de bien en voyant passer le » fatal tombereau qui allait se remplir dans la rue Vivienne, » hélas! voilà notre argent qui émigré en masse ; l'an pro- » chain on s'agenouillera devant un écu ; nous allons tomber » dans l'état déplorable d'un homme ruiné; toutes les en- » treprises resteront sans succès; on ne trouvera pointa » emprunter; il y auraétisie, marasme, mort civile. »

L'événement démentit ces terreurs ; et, au grand étonnement de tous ceux qui s'occupent de linances, les payements se firent avec facilité, le crédit augmenta, on se jeta avec avidité vers les emprunts, et pendant tout le temps que dura cette superpurgation, le cours du change, cette mesure infaillible de la circulation monétaire, fut en notre faveur: c'est-à-dire qu'on eut la preuve arithmétique qu'il entrait en France plus d'argent qu'il n'en sortait.

Quelle est la puissance qui vint à notre secours? quelle est la divinité qui opéra ce miracle? la gourmandise. . Quand les Bretons, les Germains, les Teutons, les Cimmériens et les Scythes firent irruption en France, ils y apportèrent une voracité rare et des estomacs d'une capacité peu commune.

Ils ne se contentèrent pas longtemps de la chère officielle que devait leur fournir une hospitalilé forcée ; ils aspirèrent à des jouissances plus délicates ; et bientôt la ville-reine ne fut plus qu'un immense réfectoire. Ils mangeaient, ces intrus, chez les restaurateurs, chez les traiteurs, dans les cabarets, dans les tavernes, dans les éclioppes, et jusque dans les rues.

Ils se gorpcaicnt de viandes, de poissons, de gibier, de truffes, de pâtisseries, et surtout de nos fruits.

Ils buvaient avec une avidité égale à leur appétit, et demandaient toujours les vins les plus chers, espérant y trouver des jouissances inouïes, qu'ils étaient ensuite tout étonnés de ne pas éprouver.

Les observateurs superficiels ne savaient que penser de cette mangerie sans faim et sans terme ; mais les vrais Français riaient et se frottaient les mains en disant:

« Les voilà sous le charme, et ils nous auront rendu ce » soir plus d'écus que le trésor public ne leur en a compté « ce matin. »

Cette époque fut favorable à tous ceux qui fournissaient aux jouissances dn goût. Véry acheva sa fortune ; Acliard commença la sienne; Beauvilliers en fit une troisième, et madame SuUot, dont le magasin, au Palais-Royal, n'avait pas deux toises carrées, vendait par jour jusqu'à douze mille petits pâtés * .

Cet effet dure encore : les étrangers affluent de toutes les parties de l'Europe, pour rafraîchir, durant la paix, les douces habitudes qu'ils contractèrent pendant la guerre; il faut qu'ils viennent à Paris; quand ils y sont, il faut qu'ils se régalent à tout prix. Et si nos effets publics ont quelque faveur, ou le doit moins à l'intérêt avantageux qu'ils représentent qu'à la confiance d'instinct qu'on ne peut s'empêcher d'avoir dans un peuple chez qui les gourmands sont heureux ^.

PORTRAIT d'une JOLIE GOURMANDE

58. — La gourmandise ne messied point aux femmes : elle convient à la délicatesse de leurs organes, et leur sert

1. Quand l'armée d'invasion passa en Cliampagne, elle prit six cent mille Louleilles de vin dans les caves de M. iMoët, d'Épernay, renommé pour la beauté de ses caves.

Il s'est consolé de cette perte énorme quand il a vu que les pillards en avaient gardé le goût, et que les commandes qu'il reçoit du Nord ont plus que doublé depuis cette époque.

2. Les calculs sur lesquels cet article est fondé m'ont été fournis par M. M. B..., gastronome aspirant, à qui les titres ne manquent pas, car il est financier et musicien.

(le compensaliou pour quelques plaisirs dont il faut bien qu'elles se privent, et pour quelques maux auquelsla nature parait les avoir coiulanmées.

Kieu n'est plus agréiîble à voir qu'une jolie ffourmande sous les armes : sa serviette est avantageusement mise; une de ses mains est posée sur la table ; l'autre voiture à sa boudie de petits morceaux élégamment coupés ou l'aile de perdrix qu'il faut mordre; ses yeux sont brillants, ses lèvres vernissées, sa conversation agréable, tous ses mouvements gracieux; elle ne manque pas de ce grain de coquetterie que les femmes mettent à tout. Avec tant d'avantages, elle est irrésistible; et Caton le Censeur lui-même se laisserait émouvoir.

ANECDOTE

Ici cependant se place pour moi un souvenir amer.

J'étais un jour bien commodément placé à table à cùté de

la jolie madame M d, et je me réjouissais intérieurement

d'un si bon lot, quand, se tournant tout à coup vers moi : « A votre santé ! » me dit-elle. Je commençai de suite une pbrase d'actions de grâces; mais je n'achevai pas, car la coquette, se portant vers son voisin de gauche : « Trinquons!... >> Ils trinquèrent, et cette brusque transition me parut une perfidie, qui me fit au cœur une blessure que bien des années n'ont pas encore guérie.

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