‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 63 sur 179 · INFLUENCE DE LA GOURMANDISE SUR LE BONHEUR CONJUGAL · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA GOURMANDISE SUR LE BONHEUR CONJUGAL

60. — Enfin, la gourmandise, quand elle (>st partagée, a l'influence la plus marquée sur le bonheur qu'où peut trouver dans l'union conjugale.

Deux époux gourmands ont, au moins une fois par jour, une occasion agréable de se réunir ; car, même ceux qui font lit à part (et il y en a un grand nombre) mangent du moins à la même table; ils ont un sujet de conversation toujours renaissant; ils parlent non-seulement de ce qu'ils mangent, mais encore de ce qu'ils ont mangé, de ce qu'ils mangeront, de ce qu'ils ont observé chez les autres, des

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plais à la mode, des iuvonlions nouvelles, etc., etc.; et on sait que les causeries familières (chit chai) sont pleines de charmes.

La musique a sans doute aussi des attraits bien puissants pour ceux qui l'aiment; mais il faut s'y mettre, c'est une besogne.

D'ailleurs, on est quelquefois enrhumé, la musique est égarée, les instruments sont discords, on a la migraine, il y a du chômage.

Au contraire, un ])esoin partagé appelle les époux à table, le même penchant les y retient, ils ont naturellement Vuu pour l'aulre ces petits égards qui annoncent l'envie d'obliger, et la manière dont se passent les repas entre pour beaucoup dans le bonheur de la vie.

Celte observation, assez neuve en France, n'avait point échappé au moraliste anglais Fielding, et il l'a développée en peignant, dans son roman de Pamcla, la manière diverse dont deux couples mariés hnissent leur journée.

Le premier est un lord, l'ainé, et par conséquent le possesseur de tous les biens de la famille.

Le second est son frère puîné, époux de Paméla ; déshérité à cause de ce mariage, et vivant du produit de sa demi-paye, dans un état de gène assez voisin de l'indigence.

Le lord et sa femme arrivent de différents côtés et se saluent froidement, quoiqu'ils ne se soient pas vus de la journée. Ils s'asseyent à une table splendidement servie, entourés de laquais brillants d'or, se servent en silence et mangent sans plaisir. Cependant, après que les domestiques se sont retirés, une espèce de conversation s'engage entre eux; bientôt l'aigreur s'en mêle : elle devient querelle, et ils se lèvent furieux pour aller, chacun dans son appartement, méditer sur la douceur du veuvage.

Son frère, au contraire, en arrivant dans son modeste appartement, est accueilli avec le plus tendre empressement et les plus douces caresses. Il s'assied près d'une table frugale ; mais les mets qui lui sont servis peuvent-ils ne pas être excellents ? C'est Paméla elle-même qui les a apprêtés ! Ils mangent avec délices, en causant de leurs affaires, de leurs projets, de leurs amours. Une demi-bouteille de madère leur sert à prolonger le repas et l'entretien; bientôt le

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même lit les rcroit; et après les transports d'un amour partagé, un doux sommeil leur fera oublier le présent et rêver un meilleur avenir.

Honneur à la gourmandise, telle que nous la présentons à nos lecteurs, et tant qu'elle ne détourne l'homme ni de ses occupations ni de ce qu'il doit à sa fortune! car, de même que les dissolutions de Sardanapale n'ont pas fait prendre les femmes en horreur, ainsi les excès de Vitellius ne peuvent pas faire tourner le dos à un festin savamment ordonné.

La gourmandise devient-elle gloutonnerie, voracité, crapule, elle perd son nom et ses avantages, échappe à nos attributions, et tombe dans celles du moraliste, qui la traitera par ses conseils, ou du médecin, qui la guérira par les remèdes.

La gourmandise, telle que le professeur l'a caractérisée dans cet article, n'a de nom qu'en français ^ elle ne peut être désignée ni par le mot latin yu/a, ni par l'anglais fllultoîiy, ni par Tallemand lustcrnheil ; nous conseillons donc à ceux qui seraient tentés de traduire ce livre instructif, de conserver le substantif, et de clianger seulement l'article ; c'est ce que tous les peuples ont fait pour la coquetterie et tout ce qui s'y rapporte.

NOTE d'un gastronome PATRIOTE

Je remarque avec orgueil que la coquetterie et la gourmandise, ces deux grandes modifications que l'extrême sociabilité a apportées à nos plus impérieux besoins, sont toutes deux d'origine française.

n'est pas gourmand QUI VEUT

61. — Il est des individus à qui la nature a refusé une finesse d'organes, ou une tenue d'attention sans lesquelles les mets les plus succulents passent inaperçus.

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La physiolo;iie u déjà rccoimu la prcmirro de ces variétés, en nous moulraiit la laiiiiLie Je ces infortunés mal pourvue des lioupes nerveuses deslinées à iniialer et apprécier les saveurs. Elles n'éveillent chez eux qu'un sentiment obtus; ils sont pour les saveurs ce que les aveugles sont pour la lumière.

La seconde se compose des distraits, des babillards, des affairés, des ambitieux et autres, qui veulent s'occuper de di'ux choses à la fois, et ne mangent que pour se remplir.

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