‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 64 sur 179 · NAPOLÉON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON

Tel était entre autres Napoléon : il était irréguîier dans ses repas, et mangeait vite et mal ; mais là se retrouvait aussi cette volonté absolue qu'il mettait à tout. Dès que l'ap petit se faisait sentir, il fallait qu'il lut satisfait, et son service était monté de manière qu'en tout lieu et à toute heure on pouvait, au premier mot, lui présenter de la volaille, des côtelettes et du café.

GOUUMANDS PAR PRÉDESTINATION

Mais il est une classe privilégiée qu'une prédestination matérielle et organique appelle aux jouissances du goût.

J'ai été de tout temps Lavatérien et Galliste : je crois aux dispositions innées.

Puisqu'il est des individus qui sont évidemment venus au monde pour mal voir, mal marcher, mal entendre, parce qu'ils sont nés myopes, boiteux ou sourds, pourquoi n'y en aurait-il pas d'autres qui ont été prédisposés à éprouver plus spécialement certaines séries de sensations?

D'ailleurs, pour peu qu'on ait du penchant à l'observation, on rencontre à chaque instant dans le monde des physionomies qui portent l'empreinte irrécusable d'un sentiment dominant, tel qu'une impertinence dédaigneuse, le contentement de soi-même, la misanthropie, la sensualité, etc., etc. A la vérit(;, on peut porter tout cela avec une figure insignihante; mais quand la physionomie a un cachet déterminé, il est rare qu'elle soit trompeuse.

Les passions agissent sur les muscles; et très-souvent ,

quoiqu'un homme se taise, on peut lire sur son visage les divers sentiments dont il est agité. Cette tension, pour peu qu'elle soit habituelle, finit par laisser des traces sensibles, et donne ainsi à la physionomie un caractère permanent et reconnaissable.

PREDESTINATION SENSUELLE

62. — Les prédestinés de la gourmandise sont en général d'une stature moyenne; ils ont le vioage rond ou carré, les yeux brillants, le front petit, le nez court, les lèvres charnues et le menton arrondi. Les femmes sont potelées, plus jolies que belles, et visant un peu à l'obésité.

Celles qui sont principalement friandes ont les traits plus •fms, l'air plus délicat, sontplus mignonnes, et se distinguent surtout par un coup de langue qui leur est particulier.

C'est sous cet extérieur qu'il faut chercher les convives les plus aimables : ils acceptent tout ce qu'on leur offre, •mangent lentement, et savourent avec réflexion. Ils ne se hâtent point de s'éloigner des lieux où ils ont reçu une hospitalité distinguée; et on les a pour la soirée, parce qu'ils connaissent tous les jeux et passe-temps qui sont les accessoires ordinaires d'une réunion gastronomique.

Ceux, au contraire, à qui la nature a refusé l'aptitude aux jouissances du goût, ont le visage, le nez et les yeux longs; quelle que soit leur taille, ils ont dans leur tournure quelque chose d'allongé. Ils ont les cheveux noirs et plats, et manquent surtout d'embonpoint; ce sont eux qui ont intenté les pantalons.

Les femmes que la nature a affligées du même malheur, ^sont anguleuses, s'ennuient à table, et ne vivent que de boston et de médisance.

Cette théorie physiologique ne trouvera, je l'espère, que ^peu de contradicteurs, parce que chacun peut vérifier autour de soi : je vais cependant encore l'appuyer par des faits.

Je siégeais un jour à un très-grand repas, et j'avais en

•face une très-jolie personne dont la figure était tout à fait

sensuelle. Je me penchai vers mon voisin, et lui dis tout

bas qu avec des traits pareils il était impossible que cette

demoiselle ne fût pas très-gourmande. <- Quelle folie ! me

.. i'époii(lit-il; elle a tout au plus quinze ans; ce n'est pas » encore l'àjie de laiiiUD'Uiaiidise. Au surplus, observons. »

Les connneiicements ne me lurent pas favorables : j'eus peur de m'ètre compromis ; car, pendant les deux premiers services, la jeune fille fut d'une discrétion qui m'ctonnait, et je craignais d'être tombé sur une exception, car il y en a pour toutes les règles. Mais enfin le dessert vint, dessert aussi brillant que copieux, et qui me rendit l'espérance. Alon espoir ne fut pas déçu : non-seulement elle mangea de tout ce qu'on lui offrit, mais encore elle se fit servir des plats qui étaient les plus éloignés d'elle. Enfin elle goûta à tout; et le voisin s'étonnait de ce que ce petit estomac pouvait contenir tant de choses. Ainsi fut vérifié mon diagnostic, et la science triompha encore une fois.

A deux ans de là, je rencontrai encore la même personne; c'était huit jours après son mariage : elle s'était développée tout à fait à son avantage ; elle laissait pointer un peu de coquetterie, et étalant tout ce que la mode permet de montrer d'attraits, elle était ravissante. Son mari était à peindre : il ressemblait à un certain ventriloque qui savait rire d'un côté et pleurer de l'autre, c'est-à-dire qu'il paraissait trèscontent de ce qu'on admirait su femme ; mais dès qu'un amateur avait l'air d'insister, il était saisi du frisson d'une jalousie très-apparente. Ce dernier sentiment prévalut ; il emporta sa femme dans un département éloigné, et là, pour moi, finit sa biographie.

Je fis une autre fois une remarque pareille sur le ducDecrès, qui a été si longtemps ministre de la marine.

On sait qu'il était gros, court, brun, crépu et carré; qu'il avait le visage au moins rond, le menton relevé, l^-s lèvres épaisses et la bouche d'un géant; aussi je le proclamai surle-champ amateur prédestiné de la bonne chère et des belles.

Cette remarque physiognomonique, je la coulai bien doucement et bien bas dans l'oreille d'une dame fort jolie et que je croyais discrète. Hélas! je me trompai! elle était fille d'Eve, et mon secret l'eût étouffée. Aussi, dans la soirée, l'Excellence fut instruite de l'induction scientifique que j'avais tirée de l'ensemble de ses traits.

C'est ce que j'appris le lendemain par une lettre fort aimable que m'écrivit le duc, et par laquelle il se défendait

lii MÉDITATION XII

avec modestie de posséder les deux qualités, d'ailleurs fort estimables, que j'avais découvertes eu lui.

Je ne me tins pas pour battu. Je répondis que la nature ne fait rien en vain -, qu'elle l'avait évidennnont formé pour de certaines missions ; que, s'il ne les remplissait pas, il contrariait son vœu ; qu'au reste, je n'avais aucun droit à de pareilles confidences, etc., etc.

La correspondance resta là; mais peu de temps après, tout Paris fut instruit par la voie des journaux de la mémorable bataille qui eut lieu entre le ministre et son cuisinier, bataille qui fut loniiue, disputée, et où l'excellence n'eut pas toujours le dessus. Or, si aprè^ une pareille aventure le cuisinier ne fut pas renvoyé (et il ne le fut pas), je puis, je crois, en tirer la conséquence que le duc était absolument dominé par les talents de cet artiste, et qu'il désespérait d'eu trouver un autre qui sût lî;itter aussi agréablement son goût; sans quoi il n'aurait jamais pu surmonter la répugnance toute naturelle qu'il devait éprouver à être servi par un préposé aussi belliqueux.

Comme je traçais ces lignes par une belle soirée d'hiver, M. Cartier, ancien premier violon de l'Opéra et démonstrateur habile, entre ciiez moi et s'assied près de mon feu. J'étais pleiu de mon sujet, et le considérant avec attention : « Cher professeur, lui dis-je, comment se fait-il que vous ne » soyez pas gourmand, quand vous enavez tous les traits V — » Je l'étais très-fort, répondit-il, mais je m'abstiens. — Serait- » ce par sagesse? » lui répliquai-je. Il ne répondit pas, mais il poussa un soupir à la Walter Scott, c'est-à-dire tout à fait semblable à un gémissement.

GOL'BMANDS PAR ÉTAT

63. — S'il est des gourmands par prédestination, il en est aussi par état ; et je dois en signaler ici quatre grandes béories : les financiers, les médecins, les gens de lettres et les dévots.

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