Puisque je tiens les docteurs à diplôme, je ne veux
DES CtOI'RMANDS 125
pas mourir sans leur rcprorlier rexlrème sévérité dont ils usent envers leurs malades.
Dès qu'on a le malheur de tomber dans leurs mains, il faut subir une kyrielle de défenses, et renoncer à tout ce que nos habitudes ont d'apréable.
Je m'élève contre la plupart de C(^s interdictions commo inutiles.
Je dis inulilcs, parce que les malades n'appètcnt presque jamais ce qui leur serait nuisible.
Le médecin rationnel ne doit jamais perdre de vue la tendance naturelle de nos penchants, ni oublier que si les sensations douloureuses sont funestes par leur nature, celles qui sont aiiréables disposent à la santé. On a vu un peu de vin, une cuillerée de café, quelques gouttes de liqueur, rappeler le sourire sur les faces les plus hippocratiques.
Au surplus, il faut qu'ils sachent bien, ces ordonnateurs sévères, que leurs prescriptions restent presque toujours sans effet; le malade cherche à s'y soustraire; ceux qui l'environnent ne manquent jamais de raisons pour lui complaire, et on n'en meurt ni plus ni m.oins.
La ration d'un Russe malade, en 1815, aurait prisé un tort de la halle, et celle des Anglais eût rassasié un Limousin. Et il iT'y avait pas de retranchement à y faire, car des inspecteurs militaires parcouraient sans cesse nos hôpitaux, et surveillaient à la fois la fourniture et la consommation.
J'émets mon avis avec autant plus de confiance qu'il est appuyé sur des faits nombreux, et que les praticiens les plus iicureux se rapprochent de ce système.
Le chanoine Rollet, mort il y a environ cinquante ans, était buveur, suivant l'usage de ces temps antiques; il tomba malade, et la première phrase du médecin fut employée à lui interdire tout usage de vin. Cependant, à la visite suivante, le docteur trouva le patient couché, et devant son lit un corps de délit presque complet : savoir : une table couverte d'une nappe bien blanche, un gobelet de cristal, une bouteille de belle apparence, et une serviette pour s'essuyer les lèvres.
A cette vue il entra dans une violente colère et parlait de se retirer, quand le malheureux chanoine lui cria, d'une voix lamentable : « Ab ! docteur, souvenez-vous que quand
» VOUS m'avez délendu de boire, vous ne m'avez pas dé- » fendu le plaisir de voir la bouteille. »
Le médecin qui traitait M. de Montlusin de Pont-de- Veyle fut Lien encore plus cruel, car non-seulement il interdit l'usa^ie du vin à son malade, mais encore il lui prescrivit de boire de l'eau à grandes doses.
Peu de temps après le départ de l'ordonnateur, madame de Montlusin, jalouse d'appuyer l'ordonnance et de contribuer au retour de la santé de son mari, lui présenta un grand verre d'eau la plus belle et la plus limpide.
Le malade le reçut avec docilité, et se mit à le boire avec résignation ; mais il s'arrêta à la première gorgée, et rendant le vase à sa femme : « Prenez cela, ma chère, lui dit- » il, et gardez-le pour une autre fois : j'ai toujours ouï dire » qu'il ne fallait pas jjadiner avec les remèdes. »