‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 82 sur 179 · DU PLAISIR DE LA TABLE · texte numérisé non relu

DU PLAISIR DE LA TABLE

Une loncfuo pratique m'avait appris qu'une complaisance en amène une autre, et que quand on est une fois engagé dans cette voie, on perd le pouvoir de refuser. Aussi c'est avec un ton presque impératif que je parlai de finir par un Lowl de punch.

« Mais tu nous tueras, disait le docteur. — Mais vous nous griserez, » disait le capitaine. A quoi je ne répondais qu'en demandant à grands cris des citrons, du sucre et du rhum.

Je fis donc le punch, et pendant que j'y étais occupé, on exécutait des rôties (toast) bien minces, délicatement heurrées et salées à point.

Cette fois il y eut réclamation. Les cousins assurèrent qu'ils avaient bien assez mangé, et qu'ils n'y toucheraient pas ; mais comme je connais l'attrait de cette préparation si simple, je répondis que je ne souhaitais qu'une chose, c'est qu'il y en eût assez. Effectivement, peu après le capitaine prenait la dernière tranche, et je le surpris regardant s'il n'en restait pas ou si on n'en faisait pas d'autres ; ce que j'ordonnai à l'instant.

Cependant le temps avait coulé, et ma pendule marquait plus de huit heures. « Sauvons-nous, dirent mes hôtes ; il » faut bien que nous allions manger une feuille de salade » avec notre pauvre sœur, qui ne nous a pas vus de la » journée. »

A cela je n'eus pas d'objection; et, fidèle aux devoirs de l'hospitalité vis-à-vis de deux vieillards aussi aimables, je les accompagnai jusqu'à leur voiture et je les vis partir.

On demandera peut-être si l'ennui ne se coula pas quelques moments dans une aussi longue séance.

Je répondrai négativement : l'attention de mes convives fut soutenue par la confection de la fondue, par le voyage autour de l'appartement, par quelques nouveautés dans le dîner, par le thé, et surtout par le punch, dont ils n'avaient jamais goûté.

D'ailleurs le docteur connaissait tout Paris par généalogies et anecdotes; le capitaine avait passé une partie de sa vie en Italie, soit comme militaire, soit comme envoyé à la cour de Parme; j'ai moi-même beaucoup voyagé; nous causions sans prétention, nous écoutions avec complaisance

Ii8 MÉDITATION XV

Il n'en Riut pas taut pour que le temps fuie avec douceur et rapidité.

Le lendemain matin, je reçus une lettre du docteur ; il avait l'attention de m'apprendre que la petite débauclie de la veille ne leur avait fait aucun mal; bien au contraire, après un sommeil des plus heureux, ils s'étaient levés frais, dispos et prêts à recommencer.

77. — De toutes les circonstances de la vie où le manger est compté pour quelque chose, une des plus agréables est sans doute la halte de chasse; et de tous les entr'actes connus, c'est encore la halte de chasse qui peut le plus se prolonger sans ennui.

Après quelques heures d'exercice, le chasseur le plus vigoureux sent qu'il a besoin de repos; son visage a été caressé par la brise du mutin ; l'adresse ne lui a pas manqué dans l'occasion; le soleil est près d'atteindre le plus haut de son cours; le cliasseur va donc s'arrêter quelques heures, non par excès de fatigue, mais par cette impulsion d'instinct qui nous avertit que notre activité ne peut pas être indélinie.

Un ombrage l'attire; le gazon le ri\;oit, et le murmure de la source voisine l'invite à y déposer le flacon destiné à le désaltérer '.

Ainsi placé, il sort avec un plaisir tranquille les petits pains à croûte dorée, dévoile le poulet froid qu'une main amie a placé dans son sac, et pose tout auprès le carré de gruyère ou de roquefort destiné à figurer tout un dessert.

Pendant qu'il se. prépare ainsi, le chasseur n'est pas seul ; il est accompagné de l'animal lidèle que le Ciel a créé pour lui : le chien accioupi regarde son maître avec amour; la

1 J'invite les camarades à préférer le vin blanc; il résiste mieiui au nîouveraent et à la d);ileur, e! JésaUc-ie rlus agréjjjlement.

cooprratioii a comblé les distances, ce sont deux amis, et le serviteur est à la fois heureux et fier d'être le convive de sou maître.

Ils ont un appétit éfialement inconnu aux mondains et aux dévots : aux premiers, parce qu'ils ne laissent point à la faim le temps d'arriver; aux autres, parce qu'ils ne se livrent jamais aux exercices qui le font naître.

Le repas a été consommé avec délices ; chacun a eu sa part; tout s'est passé dans l'ordre et la paix. Pourquoi ne donnerait-on pas quelques instants au sommeil ? l'heure de midi est aussi une heure de repos pour toute la création.

Ces plaisirs sont décuplés si plusieurs amis les partagent; car alors, en ce cas, un repas plus copieux a été apporté dans ces cantines militaires, maintenant employées à de plus doux usages. On cause avec enjouement des prouesses de l'un, des solécismes de l'autre, et des espérances de l'aprèsmidi.

Que sera-ce donc si des serviteurs attentifs arrivent chargés de ces vases consacrés à Bacchus, où un froid artiiiciel fait glacer à la fois le madère, le suc de la fraise et de l'ananas, liqueurs délicieuses, préparations divines, qui font couler dans les veines une fraîcheur ravissante, et portent dans tous les sens un bien-être inconnu aux profanes ' ?

Mais ce n'est point encore le dernier terme de cette progression d'enchantements.

l. C'est mon ami Alexan Ire Delessert, qui, le premier, a mis en l usage cette pratique pleine de charmes.

Nous cliassions à Villeneuve par un soleil ardent, le thermomètre deRéaumur marquait 26» à l'ombre.

Ainsi placés sous la zone torriiie, il avait eu l'attention de Taire trouver sous nos pas des serviteurs potophores ', qui avaient, dans des seaux de cuir pleins de glace, tout ce qu'on pouvait désirer, soit pour rafraîchir, soit pour conforter. On choisissait, et on se sentait revivre.

Je suis tenté de croire que l'application d'un liquide aussi frais à des langues arides et à des gosiers desséchés, cause la sensation la plus délicieuse qu'on puisse goûter en sûreté de censcience.

M. Hoffmann condamne cette eipression à cause de sa ressemblance avec pot au feu; il veut y substituer œnochore, mot déjà connu.

Page 1