DE L'APPETIT
Crands appétits.
DAND on voit, dans les livres primitifs , les apprêts qui se faisaient pour recevoir deux ou \ trois personnes, ainsi que les portions énormes que Ton servait à un seul hôte , il est diFficilc de se refuser à croire que les hommes qui j r-i M*^.fe>, vivaient plus près que nous du berceau du
V^^^x monde ne fussent aussi doués d'un bien plus grand appétit*
Cet appétit était censé s'accroître en raison directe de la dignité du personnage ; et celui à qui on ne servait pas moins que le dos entier d'un taureau de cinq ans était destiné à boire dans une coupe dont il avait peine à supporter le poids.
Quelques individus ont existé depuis, pour porter témoignage de ce qui a pu se passer autrefois, et le^ recueils sont pleins d'exemples d'une voracité à peine croyable, et qui s'étendait à tout, même aux objets les plus immondes.
Je ferai grâce à mes lecteurs de ces détails quelquefois assez dégoûtants, et je préfère leur conter deux faits particuliers, dont j'ai été témoin, et qui n'exigent pas de leur part une foi bien implicite. J'allai, il y a environ quarante ans, faire une visite volante au
curé de Bregnier , homme de grande taille, et dont rappétit avait une réputation bailliagère.
Quoiqu'il fût à peine midi, je le trouvai déjà à table. On avait em* porté. le soupe et le bouilli, et à ces deux plats obligés avaient succédé un gigot de mouton à la royale, un assez beau chapon et une salade copieuse.
Dès qu'il me vit paraître, il demanda pour moi un couvert, que je refusai, et je fis bien ; car, seul et sans aide, il se débarrassa très • lestement de tout, savoir: du gigot jusqu'à Vivoire, du chapon jusqu'aux os, et de la salade jusqu'au fond du plat.
On apporta bientôt un assez grand fromage blanc, dans lequel il fit une brèche angulaire de quatre-vingt-dix degrés ; il arrosa le tout d'une bouteille de vin et d'une carafe d'eau, après quoi il se reposa.
Ce qui m'en fit plaisir, c'est que, pendant toute cette opération qui dura à peu près trois quarts d'heure, le vénérable pasteur n'eut point l'air afiairé. Les gros morceaux qu'il jetait dans sa bouche profonde ne l'empêchaient ni de parler ni de rire ; et il expédia, tout ce qu'on avait servi devant lui sans y mettre plus d'appareil que s'il n'avait mangé que trois mauviettes.
C'est ainsi que le général Bisson, qui buvait chaque jour huit bouteilles de vin à son déjeûner, n'avait pas l'air d'y toucher ; il avait un plus grand verre que les autres, et le vidait plus souvent; mais on eût dit qu'il n'y faisait pas attention, et, tout en humant ainsi seize livres de liquide, il n'était pas plus empêché de plaisanter et de donner ses ordres que s'il n'eût dû boire qu'un carafon.
Le second fait rappelle à ma mémoire le brave général P. Sibuet, mon compatriote , longtemps premier aide-de-camp du général Masséna, et mort au champ d'honneur en 1813, au passage de la Bober.
Prosper était âgé de dix-huit ans, et avait cet appétit heureux par lequel la nature annonce qu'elle s'occupe à achever un homme bien constitué, lorsqu'il entra un soir dans la cuisine de Genin, aubergiste chez lequel les anciens de Belley avaient coutume de s'assem-
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bler pour manger des marrons et boire du vin blanc nouveau qu'on appelle vin bourru.
On venait de tirer delà broche un magnifique dindon, beau, bien iait, doré, cuit à point, et dont le fumet aurait tenté un saint.
Les anciens , qui n'avaient plus faim , n'y firent pas beaucoup d'attention ; mais les puissances digestives du jeune Prosper en furent ébranlées ; l'eau lui vint à la bouche, et il s'écria : c Je ne fais < que sortir de table, je n'en gage pas moins que je mangerai ce t gros dindon à moi tout seul. — Sez vosu mesé, z'u payo, réponc dit Bouvier du Bouchet, gros fermier qui se trouvait présent ; è t sez vos caca en rotaz, i-zet vo ket paire et may ket mezerai la € restaz (1). »
L'exécution commença immédiatement. Le jeune athlète détacha proprement une aile , l'avala en deux bouchées, après quoi il se nettoya les dents en grugeant le cou de la volaille, et but un verre de vin pour servir d'entr'acte.
Bientôt il attaqua la cuisse» la mangea avec le même sang-froid, et dépêcha un second verre de vin, pour préparer les voies au passage du surplus.
Aussitôt la seconde aile suivit la même route : elle disparut , et l'officiant, toujours plus animé, saisissait déjà le dernier membre, quand le malheureux fermier s'écria d'une voix dolente : « Hai ! ze € vaie praou qu'izet fotu ; m'ez , monche Chibouet, poez kaet zu f daive paiet, lessé m'en am'enmesiet on mocho (S). >.
Prosper était aussi bon garçon qu'il fut depuis bon militaire ; il consentit à la demande de son antipartenaire, qui eut, pour sa part, la carcasse encore assez opime, de l'oiseau en consommation,
(1) « Si vous le manfçez, je vous le paie; mais si vous restez en route, cVst vous qui paierez, et moi qui mangerai le reste. »
(i) « Hélas ! je vois bien que c'en est fini ; mais, monsieur Sibuet, puisque je dois le payer, laissez-m*en au moins manger un morceau. »
Je cite avec plaisir cet échantillon du patois du Bugey, où Ton trouve le th des Grecs et des Anglais, et, dans le mot praou et autres semblables , une diphthongue qui n*exiAte en aucune langue, et dont on ne peut peindre le son par aucun caractère connu. (Voyez le 3« volume des Métnoires de la Société royale des Antiquaires de France,