Le premier caGer a été trouvé en Arabie» et malgré les
diverses transplantations que cet arbuste a subies, c'est encore de là que nous vient le meilleur café.
Une ancienne tradition porte que le caKê fut découvert par un berger, qui s'aperçut que son troupeau était dans une agitation et une hilarité particulières, toutes les fois qu'il avait brouté les baies du cafier.
Quoi qu'il en soit de cette vieille histoire, l'honneur de la découverte n'appartiendrait qu'à moitié au chevrier observateur ; le surplus appartient incontestablement à celui qui, le premier, s'est avisé de torréfier cette fève.
Effectivement la décoction du café cru est une boisson insignifiante ; mais la carbonisation y développe un arôme, et y forme une huile qui caractérisent le café tel que nous le prenons, et qui resteraient éternellement inconnus sans l'intervention de la chaleur.
Les Turcs, qui sont nos maîtres en cette partie , n'emploient point de moulin pour triturer le café; ils le pilent dans des mortiers et avec des pilons de bois ; et quand ces instruments ont été longtemps employés à cet usage, ils deviennent précieux et se vendent à de grands prix.
n m'appartenait, à plusieurs titres, de vérifier si, en résultat, il y avait quelque indifférence, et laquelle des deux méthodes était préférable.
En conséquence, j'ai torréfié avec soin une livre de bon moka ; je l'ai séparée en deux portions égales, dont l'une a été moulue, et l'autre pilée à la manière des Turcs.
J'ai fait du café avec l'une et l'autre des poudres ; j'en ai pris de chacune pareil poids, et j'y ai versé pareil poids d'eau bouillante, agissant en tout avec une égalité parfaite.
J'ai goûté ce café, et l'ai fait déguster par les plus gros bonneU^. L'opinion unanime a été que celui qui résultait de la poudre pilée était évidemment supérieur à celui provenu de la poudre moulue. Chacun pourra répéter l'expérience. En attendant, je puis donner un exemple assez singulier de l'influence que peut avoir telle ou telle manière de manipuler.
€ Monsieur, disait un jour Napoléon au sénateur Laplaoe, oomc ment se fait-il qu'un verre d'eau dans lequel je bis fondre an
• morceau de sucre me paraisse beaucoup meilleur que celui dans € lequel je mets pareille quantité de sucre pilé ? — Sire, répondit
< le savant» il existe trois substances dont les principes sont cxac-
< tement les mêmes, savoir : le sucre, la gomme et Tamidon ; elles t ne diffèrent que par certaines conditions, dont la nature s'est rét serve le secret ; et je crois qu'il est possible que, dans la collision c qui s'exerce par le pilon, quelques portions sucrées passent à c rétat de gomme ou d'amidon, et causent la différence qui a lieu ■ en ce cas. >
Ce fait a eu quelque publicité, et des observations ultérieures ont confirmé la première.
Diverses manières de Dnire le eaffé.
L y a quelques années que toutes les idées se portèrent simultanément sur la meilleure manière de faire le café; ce qui provenait , sans presque qu'on s'en doutât , de ce que le chef du gouvernement en prenait beaucoup.
On proposait de le faire sans le brûler, sans le mettre en poudre, de l'infuser à froid, de le faire bouillir pendant trois quarLs d'heure , de le soumettre à l'autoclave, etc.
J'ai essayé dans le temps toutes ces méthodes et celles qu'on a proposées jusqu'à ce jour, et je me suis fixé, en connaissance de cause, à celles qu'on appelle à la Dubelloy, qui consiste à verser de l'eau bouillante sur le café mis dans un vase de porcelaine ou d'argent, percé de très petit trous. On prend cette première décoction, on la chauffe jusqu'à l'ébullition, on la repasse de nouveau, et on a un café aussi clair et aussi bon que possible.
J'ai essayé entre autres de foire du café dans une bouilloire à haute pression; mais j'ai eu pour résultat un café chargé d'extractif etd'amertune, bon tout au plus à gratter le gosier d'un Cof^que.
Effets du raffé.
ES docteurs ont émis diverses opinions sur les propriétés sanitaires du café , et n'ont pas toujours été d'accord entre eux ; nous passerons à côté de cette mêlée, pour ne nous occuper que de la plus importante, savoir, de son influence sur les organes de la pensée.
n est hors de doute que le café porte une grande excitation dans les puis* sances cérébrales : aussi tout homme qui en boit pour la première fois est sûr d'être privé d'une partie de son sommeil.
Quelquefois cet effet est adouci ou modifié par l'habitude; mais il est baucoup d'individus sur lesquels cette excitation à toujours lieu, et qui, par conséquent, sont obligés de renoncer à l'usage du café.
J'ai dit que cet effet était modifié par l'habitude, ce qui ne l'empêche pas d'avoir lieu d'une autre manière; car j'ai observé que les personnes que le café n'empêche pas de dormir pendant la nuit en ont besoin pour se tenir éveillées pendant le jour, et ne manquent pas de s'endormir pendant la soirée quand elles n'en ont pas pris après leur dîner.
n en est encore beaucoup d'autres qui sont soporeuses toute la journée quand elles n'ont pas pris leur tasse de café dès le matin.
Voltaire et Buffon prenaientbeaucoupdecafé ; peut-être devaientils à cet usage, le premier, la clarté admirable qu'on observe dans ses œuvres ; le second, l'harmonie enthousiastique qu'on trouve dans son style. 11 est évident que plusieurs pages des Traitée sur l'homme, sur le chien, le tigre, le lion et le cheval^ ont été écrites dans un état d'exaltation cérébrale extraordinaire.
L'insomnie causée par le café n'est pas pénible; on a des per-
oeptions très claires, et nulle envie de dormir : voilà tout. On n'est pas agité et malheureux comme quand Tinsomnie provient de toute autre cause: ce qui n'empêche pas que cette excitation intempestive ne puisse à la longue devenir très nuisible.
Autrefois, il n'y avait que les personnes au moins d'un âge mùr qui prissent du café ; maintenant tout le monde en prend, et peutêtre est-ce le coup de fouet que l'esprit en reçoit qui fait marcher la foule immense qui assiège toutes les avenues de l'Olympe et du Temple de Mémoire.
Le cordonnier, auteur de la ivagkdie de la Reine dePalmyre, que tout Paris a entendu lire il y a quelques années, prenait beaucoup de café : aussi s'est-il élevé plus haut que le menuisier de Nevers^ qui n'était qu'ivrogne.
Le café est une liqueur beaucoup plus énergique qu'on ne croit communément. Un homme bien constitué peut vivre longtemps en buvant deux bout<5illes de vin chaque jour. Le même homme ne soutiendrait pas aussi longtemps une pareille quantité de café ; il deviendrait imbécille, ou mourrait de consomption.
J'ai VU à Londres sur la place de Leicester, un homme que Tusage immodéré du café avait réduit en boule {cripple) ; il avait cessé de souffrir, s'était accoutumé à cet état, et s'était réduit à cinq ou six tasses par jour.
C'est une obligation pour tous les papas et mamans du monde d'interdire sévèrement le café à leurs enfants, s'ils ne veulent pas avoir de petites machines sèches, rabougries et vieilles à vingt ans. Cet avis est surtout fort à propos pour les Parisiens, dont les enfants n'ont pas toujours autant d'éléments de force et de santé que s'ils étaient nés dans certains départements, dans celui de l'Ain, par exemple.
Je suis de ceux qui ont été obligés de renoncer au café; et je finis cet article en racontant comme quoi j'ai été un jour rigoureusement soumis à son pouvoir.
Le duc de Massa, pour lors ministre de la justice, m'avait demandé un travail que je voulais soigner, et pour lequel il m'avait donné peu de temps; car il le voulait du jour au lendemain .
Je me résignai donc à passer la nuit ; et pour me prémunir contre l'envie de dormir, je fortifiai mon dîner de deux grandes tasses de catë, également fort et parfumé.
Je revins chez moi à sept heures pour y recevoir les papiers qui m'avaient été annoncés ; mais je n'y trouvai qu'une lettre qui m'apprenait que, par suite de je ne sais qu'elle formalité de bureau, je ne les recevrais que le lendemain.
Ainsi désappointé, dans toute la force du terme, je retournai dans la maison où j'avais diné, et j'y fis une partie de piquet sans éprouver aucune de ces distractions auxquelles je suis ordinairement sujet.
J'en fis honneur au café ; mais, tout en recueillant cet avantage, je n'étais pas sans inquiétude sur la manière dont je passerais la nuit.
Cependant je me couchai à l'heure ordinaire, pensant que, si je n'avais pas un sommeil bien tranquille , du moins je dormirais quatre à cinq heures, ce qui me conduirait tout doucement au lendemain.
Je me trompai : j'avais déjà passé deux heures au Ht, que je n'en étais que plus réveillé ; j'étais dans un état d'agitation mentale très vive, et je me figurais mon cerveau comme un moulin dont les rouages sont en mouvement sans avoir quelque chose à moudre.
Je sentis qu'il fallait user cette disposition, sans quoi le besoin de repos ne viendrait point; et je m'occupai à mettre en vers un petit c^nte que j'avais lu depuis peu dans un livre anglais.
J'en vins assez facilement à bout ; et comme je n'en dormais ni plus ni moins , j'en entrepris un second , mais ce fut inutilement. Une douzaine de vers avaient épuisé ma verve poétique , et il fallut y renoncer.
Je passai donc la nuit sans dormir , et sans même ôtre assoupi un seul instant ; je me levai et passai la journée dans le même état, sans que ni les repas , ni les occupations y apportassent aucun changement. Enfin, quand je me couchai à mon heure accoutumée, je calculai qu'il y avait quarante heures que je n'avais pas fermé les veux.
§ X. — Da Cbocolat. — S^n origine.
BDX qui, les premiers, abordèrent en Amérique, y furent poussés par la soif de l'or. A cette époque, on ne connaissait presque de valeurs que celles qui sortaient des mines : l'agriculture , le commerce , étaient dans l'enfance , et Véconomie politique n'était pas encore née. Les Espagnols trouvèrent donc des métaux précieux , découverte à peu près stérile, puisqu'ils se déprécient en se multipliant , et que nous avons bien des moyens plus actifs pour augmenter la masse des richesses.
Mais ces contrées , où un soleil de toutes les chaleurs fait fermenter des champs d'une extrême fécondité , se sont trouvées propres à la culture du sucre et du café; on y a, en outre, découvert
90 MÉDITATION YI.
la pomme de terre, Tindigo, la vanille, le quina, le cacao, etc.; et ce sont là de véritables trésors.
Si ces découvertes ont eu lieu, malgré les barrières qu'opposait à lacuriositéunenation jalouse, on peut raisonnablement espérer qu elles seront décuplées dans les années qui vont suivre, et que les recherches que feront les savants de la vieille Europe dans tant de pays inexplorés enrichiront les trois règnes d'une multitude de substances qui nous donneront des sensations nouvelles, comme a Tait la vanille, ou augmenteront nos ressources alimentaires, comme le cacao.
On est convenu d'appeler chocolat le mélange qui résulte de l'amande du cacao grillée avec le sucre et la cannelle : telle est la définition classique du chocolat. Le sucre en fait partie intégrante ; car avec du cacao tout seul, on ne fait que de la pâte de cacao et non du chocolat. Quant au sucre, à la cannelle et au cacao, on joint l'arôme délicieux de la vanille , on atteint le nec plus ultrd de la perfection à laquelle cette préparation peut être portée.
C'est à ce petit nombre de substances que le goût et l'expérience ont réduit les nombreux ingrédients qu'on avait tenté d'associer au cacao, tels que le poivre, le piment, l'anis , le gingembre, l'aciole et autres, dont on a successivement fait Fessai.
Le cacaoyer est indigène de l'Amérique méridionale ; on le trouve également dans les îles et sur le continent : mais on convient maintenant que les arbres qui donnent le meilleur fruit sont ceux qui croissent sur les bords duMaracaïbo, dans les vallées de Caracas et dans la riche province de Sokomusco. L'amande y est plus grosse, le sucre moins acerbe et l'arôme plus exalté. Depuis que ces pays sont devenus plus accessibles , la comparaison a pu se faire tous les jours, et les palais exercés ne s'y trompent plus.
Les dames espagnoles du nouveau monde aiment le chocolat jusqu'à la fureur, au point que, non contentes d'en prendre plusieurs fois par jour, elles s'en font quelquefois apporter à l'église* Cette sensualité leur a souvent attiré la censure des évéques ; mais ils ont fini par fermer les yeux; et le révérend père Escobar, dont la métaphysique fut aussi subtile que sa morale était accom-
modante, déclara formellement que le chocolat à Teau ne rompait pas le jeûne , étirant ainsi , en faveur de ses pénitentes , l'ancien adage : Liquidum non frangitjejunium.
Le chocolat fut apporté en Espagne vers le dix-septième siècle, et Tusage en devint promptement populaire, par le goût très prononcé que marquèrent, pour celte boisson aromatique, les femmes et surtout les moines. Les mœurs n ont point changea cet égard; et encore aujourd'hui, dans toute la Péninsule, on présente du chocolat dans toutes les occasions où il est de la politesse d'ofifrir quelques rafraîchissements.
Le chocolat passa les monts avec Anne d'Autriche, fille de Philippe II et épouse de Louis XIII. Les moines espagnols le firent aussi connaître par les cadeaux qu'ils en firent à leurs confrères de France. Les divers ambassadeurs d'Espagne contribuèrent aussi à le mettre en vogue ; et au commencement de la Régence, il était plus universellement en usage que le café , parce qu'alors on le prenait comme un aliment agréable , tandis que le café ne passait encore que comme une boisson de luxe et de curiosité.
On sait que Linnée appelle le cacao cacao theobroma (boisson des dieux). On a cherché une cause à cette qualification emphatique : les uns l'attribuent à ce que ce savant aimait passionnément le chocolat; les autres , à l'envie qu'il avait de plaire à son confesseur ; d'autres enfin à sa galanterie, en ce que c'est une reine qui en avait la première introduit l'usage. (Incerlum).
Pro|lrlété« du Cnheeelae.
E chocolat a donné lieu à de profondes dissertations dont le but était d'en déterminer la nature et les propriétés , et de le placer dans la catégorie ' des aliments chauds, froids ou tempérés ; et il faut avouer que ces doctes écrits ont peu servi à la manifestation de la vérité.
Mais avec le temps et l'expérience, ces deux grands maîtres, il
92 MÉDITATION Vï.
est resté pour démontré que le chocolat, préparé avec soin , est un aliment aussi salutaire qu'agréable; qu'il est nourrissant, de facile digestion ; qu'il n'a pas pour la beauté les inconvénients qu'on reproche au café, dont il est au contraire le remède , qu'il est très convenable aux personnes qui se livrent à une grande contention d'esprit, aux travaux delà chaire ou du barreau, et surtout aux voyageurs; qu'enfin il convient aux estomacs les plus faibles; qu'on en a eu de bons effets dans les maladies chroniques, et qu'il déviait la dernière ressource dans les affections du pylore.
Ces diverses propriétés, le chocolat les doit à ce que, n'étant à vrai dire qu'un eleoêoccharum, il est peu de substances qui contiennent, à volume égal, plus de particules alimentaires : ce qui fait qu'il s'animalise presque en entier.
Pendant la guerre le cacao était rare, et surtout très cher : on s'occupa de le remplacer; mais tous les efforts furent vains, et un des bienfaits de la paix a été de nous débarrasser de ces divers brouets, qu'il fallait bien goûter par complaisance, et qui n'étaient pas plus du chocolat que l'infusion de chicorée n'est du café moka.
Quelques personnes se plaignent de ne pouvoir digérer le chocolat; d'autres, au contraire, prétendent qu'il ne les nourrit pas assez et qu'il passe trop vite.
H est très probable que les premiers ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes, et que le chocolat dont ils usent est de mauvaise qualité ou mal fabriqué ; car le chocolat bon et bien fait doit passer dans tout estomac où il reste un peu de pouvoir digestif.
Quant aux autres, le remède est facile: il faut qu'ils renforcent leur déjeuner par le petit pâté, la côtelette ou le rognon à la brochette ; qu'ils versent sur le tout un bon bowl de sokomusco , et qu'ils remercient Dieu de leur avoir donné un estomac d'une activité supérieure.
Ceci me donne occasion de consigner ici une observation sur l'exactitude de laquelle on peut compter.
Quand on a bien et copieusement déjeuné , si on avale sur le tout une ample tasse de bon chocolat , on aura parfaitement digéré trois heures après, et Ton dînera quand même... Par zèle
pour la science et à force d'éloquence , j'ai fait tenter cette expérience à bien des dames , qui assuraient qu'elles en mourraient ; elles s'en sont toujours trouvées à merveille, et n'ont pas manqué de glorifier le professeur.
Les personnes qui font usage de chocolat sont celles qui jouissent d'une santé plus constamment égale, et qui sont le moins sujettes à une foule de petits maux qui nuisent au bonheur de la vie; leur embonpoint est aussi plus stationnaire: ce sont deux avantages que chacun peut vérifier dans sa société, et parmi ceux dont le régime est connu.
C'est ici le vrai lieu de parler des propriétés du chocolat à l'ambre , propriétés que j'ai vérifiées par un grand nombre d'expériences , et dont je suis fier d'offrir le résultat à mes lecteurs (1).
Or donc , que tout homme qui aura bu quelques traits de trop à la coupe de la volupté; que tout homme qui aura passé à travailler une partie notable du temps qu'on doit passer à dormir; que tout homme d'esprit qui se sentira temporairement devenu bète; que tout homme qui trouvera l'air humide, le temps long et l'atmosphère difficile à porter ; que tout homme qui sera tourmenté d'une idée fixe qui lui ôtera la liberté de penser: que tous ceux-là , disons-nous , s'administrent un bon demi-litre de chocolat ambré, à raison de soixante à soixante^louze grains d'ambre par demi-kilogramme , et ils verront merveilles.
Dans ma manière particulière de spécifier les choses, je nomme le chocolat à l'ambre chocolat des afiligés, parce que, dans chacun des divers états que j'ai désignés, on éprouve je ne sais quel sentiment qui leur est commun, et qui ressemble à l'affliction.
DIflleultés poar Dnire de bon ehoeolae.
On fait en Espagne de fort bon chocolat; mais on s'est dégoûté d'en faire venir parce que tous les préparateurs ne sont pas éga-
(1) Voyez aux Varistbs.
9i MÉDITATION VI.
lement habiles, et que, quand on Ta reçu mauvais, on est bien forcé de le consommer comme il est.
Les chocolats d'Italie conviennent peu aux Français , en général , le cacao en est trop rôti ; ce qui rend le chocolat amer et peu nourrissant , parce qu une partie de Tamande a passé à l'état de charbon.
Lé chocolat étant devenu tout à fait usuel en France , tout le monde s'est avisé d'en faire; mais peu sont arrivés à la perfection , parce que cette fabrication est bien loin d'être sans difficulté.
D'abord il faut connaître le bon cacao et vouloir en faire usage dans toute sa pureté , car il n'est pas de caisse de premier choix qui n'ait ses infériorités, et un intérêt mal entendu laisse souvent passer des amandes avariées , que le désir de bien faire devrait faire rejeter. Le rôtissage du cacao est encore une opération délicate; elle exige un certain tact presque voisin de l'inspiration. D est des ouvriers qui le tiennent de la nature et qui ne se trompent jamais.
Il faut encore un talent particulier pour bien régler la quantité de sucre qui doit entrer dans la composition; elle ne doit point être invariable et routinière, mais se déterminer en raison composée du degré d'arôme de l'amande et de celui de torréfaction auquel on s'est arrêté.
La trituration et le mélange ne demandent pas moins de soins, en ce que c'est de la perfection absolue que dépend en partie le plus ou moins de digestibililé du chocolat.
D'autres considérations doivent présider au choix et à la dose des aromates, qui ne doit pas être la même pour les chocolats destinés à être pris comme aliments, et pour ceux qui sont destinés à être mangés comme friandise. Elle doit varier aussi suivant que la masse doit ou ne doit pas recevoir de la vanille ; de sorte que, pour faire du chocolat exquis, il faut résoudre une quantité d'équations très-subtiles, dont nous profitons sans nous douter qu'elles ont eu lieu.
Depuis quelque temps on a employé les machines pour la fabri-
cation du chocolat ; nous ne pensons pas ({ue cette méthode ajoute rien à sa perfection, mais elle diminue de beaucoup la main d'œuvre, et ceux qui ont adopté cette méthode pourraient donner la marchandise à meilleur marché. Cependant ils vendent ordinairement plus cher : ce qui nous apprend trop que le vérita'ole esprit commercial n'est point encore naturalisé en France ; car, en bonne justice, la facilité procurée par les machines doit profiter au marchand et au consommateur.
Amateur de chocolat, nous avons à peu près parcouru l'échelle des préparateurs, et nous nous sommes fixés à M. Debaqve, rue des Saints-Pères, n°, 26, chocolatier du roi, en nous réjouissant de ce que le rayon solaire est tombé sur le plus digne.
11 n*y a pas à s'en étonner : M. Debauve, pharmacien très-distingué, apporte dans la fabrication du chocolat des lumières quil avait acquise.s pour en faire usage dans une sphère plus étepdue.
Ceux qui n'ont pas manipulé ne se doutent pas des difficultés qu'on éprouve pour parvenir à la perfection, en quelque matière que ce soit, ni cq qu'il feut d'attention, de tact et d'expérience pour nous présenter un chocolat qui soit sucré sans être fade; ferme sans être acerbe, aromatique sans être malsain, et lié sans être féculeot.
Tels sont les chocolats de M. Debauve : ils doivent leur suprématie à un bon choix de matériaux, à une volonté ferme que rien d'inférieur ne sorte de sa manufacture, et au coup d'œil du maître qui embrasse tous les détails de la fabrication.
En suivant les lumières d'une saine doctrine, M. Debauve cherche en outre à offrir à ses nombreux clients des médicaments agréables contre quelques tendances maladives.
Ainsi aux personnes qui manquent d'embonpoint il offre le chocolat analeptique au salep ; à celles qui ont les nerfs délicats, le chocolat antispasmodique à la fleur d'oranger ; aux tempéraments susceptibles d'irritation, le chocolat au lait d'amandes; à quoi il ajoutera sans doute le chocolat des affligés^ ambré et dosé secundum ortem.
Mais son principal mérite est sqrtout de nous offrir, à un prix
modéré, uo excellent chocolat usuel, où nous trouvons le matin un déjeuner assez suffisant; qui nous délecte, à diner, dans les crèmes, et nous réjoui encore, sur la fin de la soirée, dans les glaces, les croquettes et autres friandises de salon, sans compter la distraction agréable des pastilles et diablotins, avec ou sans devises.
Nous ne connaissons M. Debauve que par ses préparations, nous ne Tavons jamais vu ; mais nous savons qu'il contribue puissamment à affranchir la France du tribut qu'elle payait autrefois à l'Espagne, en ce qu'il fournit à Paris et aux provinces un chocolat dont la réputation croit sans cesse. Nous savons encore qu'il reçoit journellement de nouvelles commandes de l'étranger : c'est donc sous ce rapport, et comme membre fondateur de la Société d'encouragement pour J'industrie nationale, que nous lui accordons ici un suffrage et une mention dont on verra bien que nous ne sommes pas prodigue.
Manière oflielelle de préparer le eliec^lat.
ES Américains préparent leur pâte de cacao sans bucre. Lorsqu'ils veulent prendre du chocolat . ils rTont apporter de l'eau bouillante; chacun râpe dans sa tasse la quantité qu'il veut du cacao, verse Irt'^u chaude dessus , et ajoute le sucre et les aromates comme il juge convenable.
Cette méthode ne convient ni à nos mœurs ni à nos goûts , et nous voulons que le chocolat nous arrive tout préparé.
En cet état , la chimie transcendante nous a appris qu'il ne faut ni le racler au couteau ni le broyer au pilon , parce que la collision sèche qui a lieu dans les deux cas amidonise quelques portions de sucre , et rend cette boisson plus fade.
Ainsi, pour faire du chocolat, c'est-à-dire pour le rendi'c propre à la consommation immédiate , on en prend environ une once et demie pour une tasse , qu'on fait dissoudre doucement dans Veau , à mesure qu'elle s'échauffe , en la remuant avec une spa-
tule rie bois ; on la fait bouillir pendant un quart d'heure , pour que la solution prenne consistance, et on sert chaudement.
c Monsieur, me disait , il y a plus de cinquante ans , madame t d'Arestrel , supérieure du couvent de la Visitation à Belley, c quand vous voudrez prendre du chocolat, faites-le faire, dès la € veille, dans une cafetière de faïence, et laissez-le là. Le repos t de ia nuit le concentre et lui donne un velouté qui le rend bien € meilleur. Le bon Dieu ne peut pas s offenser de ce petit raffi- € nement, car il est lui-même tout excellence. »
®l)é0rie ie la Jvitnve. (0
^^'ÉTAiT un beau jour du mois de mai : le soleil versait ' ^ses rayons les plus doux sur les toits enfumés de la [ville aux jouissances, et les rues (chose rare) , ne [présentaient ni boue ni poussière.
Les lourdes diligences avaient depuis longtemps cessé dY»branler le pavé; les tombereaux massifs se reposaient '^r?^ oTîrf>re, et on ne voyait plus circuler que ces voitures découvertes , d'où les beautés indigènes et exotiques , abritées sous les chapeaux les plus élégants , ont coutume de laisser tomber des regards tant dédaigneux sur les chétifs , et tant coquets sur les beaux garçons.
n était donc trois heures après midi quand le professeur vint s'asseoir dans le fauteuil aux méditations. Sa jambe droite était verticalement appuyée sur le parquet ; la
(1) Ce mot friture s*appliqae également à l'action de frire, au moyen employé pour frire et à la chose frite.