MÉDITATION XIII. ÉPROUVETTES GASTRONOMIQUES
EfTectivemcnt, toutes les conversations cessèrent parla plénitude des cœurs ; toutes les attentions se fixèrent sur l'adressé des protecteurs ; et quand les assiettes de distribution eurent passé, je vis se succéder tour-à-tour, sur toutes les physionomies, le feu du désir, Textase de la jouissance, lercpos parfait de la béatitude.
'ly. iTAx^Ar:
Hlu plaieir de la tabU.
'bomme est iiiconleslablement, des êtres sensilife qui peuplent notre globe, celui ^ui éprouve le plus de souffrances.
La nature Ta [>rimilivement condamné à la douleur par la nudité de sa peau, par la forme de ses pieds , et par Tinstinot de guerre et de destruction qui accompagne l'espace humaine partout où on Ta rencontrée..
Les animaux n'ont point été frappés de cette malédiction ; et sans qiielques combats causés par rinstinet delà reprokluction, la douleur, dans rétat'de nature, serait absolument'inconnue h la pkipart des espèces : tandis que Thomme, qui ne peut éprouver te plaisir que passagèrement et par un petit nombre d'organes, peut toujours, et dans toutes les parties de son corps, être soumis à d*épo(Jvantables douleurs
Cet arrêt de la destinée a été aggravé, dans son exécution , par une foule de maladies qui sont nées des habitudes de l'état soin'al : de sorte que le plaisir le plus vif et le mieux conditionné que l'on puisse imaginer ne peut, soit en intensité, soit en durée, servir de
compençation pour les douleurs atroces qui accompagnent certains dérangements, tels que la goutte, la rage de dent, les rhumatismes aigus, la strangurie, ou qui sont causés par les supplices rigoureux en usage chez certains peuples.
C'est cette crainte pratique de la douleur qui fait que , sans même s'en apercevoir , Thomme se jette avec élan du côté opposé, et s'attache avec abandon au petit nombre de plaisirs que la nature a mis dans son lot.
C'est pour la même raison qu'il les augmente , les étire , les feiçonne, les adore enfin , puisque , sous le règne de ndolàtrie» et pendant une longue suite de siècles , tous les plaisirs ont été des divinités secondaires , présidées par des dieux supérieurs.
La sévérité des religions nouvelles a détruit tous ces patronages: Bacchus, l'Amour et Comus , Diane, ne sont plus que des souvenirs poétiques ; mais la chose subsiste : et sous la plus sérieuse de toutes les croyances , on se régale à l'occasion des mariages « des baptêmes et même des sépultures.
ûm plaisir de la tolile.
ES repas , dans le sens que nous donnons à ce mot, lont commencé avec le second âge de l'espèce buinaine, c'est-à-dire au moment où elle a cessé de se nourrir de fruits. Les apprêts et la distribution des [viandes ont nécessité le rassemblement de la famille, les chits distribuant à leurs enfants le produit de leur chasse, et les enfants adultes rendant ensuite le même service à leurs parents vieillis.
Ces réunions , bornées d'abord aux relations les plus proches » se sont étendues peu à peu à celles de voisinage et d'amitié.
Plus tard , et quand ie genre humain se fut étendu, le voyageur fisdigué vint s'asseoir à ces repas primitifs, et raconta ce qui se passait dans les contrées lointaines. Ainsi naquit l'hospitalité ,
PLAISIR DE LA TABLE. i»7
avec ses droite réputés sacrés chez tous les peuples ; car il n'eq est aucun si féroce qui ne se fit un devoir de respecta les jours de celui avec qui il avait consenti de partager le pain et le sel.
C'est pendant le repas que durent naître ou se perfectionner les langues , soit parce que c'était une occasion de rassemblement toujours renaissante , soit parce que le loisir qui accompagne et suit le repas dispose naturellement à la confiance et à la loquacité.
Dliré
koe eaitre le plaisir de mander et le plaisir fie la table.
7 Kts durent être , par la nature des choses , les éléments du plaisir de la table, qu'il faut bien distinguer du plaisir de manger, qui est son antécédent nécessaire.
Le plaisir de manger est la sensation actuelle et directe d'un besoin qui se satisfait.
Le plaisir de la table est la sensation réfléchie qui naît de diverses circonstances de faits, de lieux, de choses et de personnes qui accompagnent le repas.
Le plaisir de manger nous est commun avec les animaux , il ne suppose que la feîm et ce qu'il faut pour la satisfaire.
Le plaisir de la table est particulier à l'espèce humaine; il suppose des soins antécédents pour les apprêts du repas, pour le choix du lieu et le rassemblement des convives.
Le plaisir de manger exige, sinon la faim, au moins de Tappétit ; le plaisir de la table est le plus souvent indépendant de l'un et de l'autre.
Ces deux états peuvent toujours s'observer dans nos festins. Au premier service, et en commençant la session, chacun mange avidement , sans parler, sans faire attention à ce qui peut être dit; et quel que soit le rang qu'on occupe dans la société» on oublie
tout pour n*ôtre qu'un ouvrier de la grande manufacture. Mais quand le besoin commence à être satisfait , la réflexion nait , la conversation s'engage , un autre ordre de choses commence , el celui qui jusque-là n'était que consommateur, devient convive plus ou moins aimable, suivant que le maître de toutes choses lui en a dispensé les moyens.
KffTel».
E plaisir de la table ne comporte ni ravissements, ni extases, ni transports, mais il gagne en durée ce f/ qu'il perd en intensité, et se distingue surtout par le privilège particulier dont il jouit, de nous dispoi ser à tous les autres , ou du moins de nous consoler de leur perte.
Effectivement, à la suite d'un repas bien entendu, le corps el l'âme jouissent d'un bien-être particulier.
Au physique , en même temps que le cerveau se rafraîchit , la physionomie s'épanouit, le coloris s'élève, les yeux brillent, une douce chaleur se répand dans tous les membres.
Au moral, l'esprit s'aiguise, l'imagination s'échauffe, les bons mots naissent et circulent; et si La Farre el Saint-Aulaire vont à la postérité avec la réputation d'auteurs spirituels, ils le doivent surtout à ce qu'ils furent convives aimables.
D'ailleurs, on trouve souvent rassemblées autour de la même table toutes les modifications que l'extrême sociabilité a introduites parmi nous : l'amour, l'amitié , les affaires , les spéculations , la puissance, les sollicitations , le protectorat, l'ambition, l'intrigue, voilà pourquoi le conviviat touche à tout; voilà pourquoi il produit des fruits de toutes les saveurs.
Accensoires lnda»trlelai«