DE LA DIGESTION
Quelques personnes ont de l'humeur pendant tout le temps qu'elles digèrent ; ce n'est le temps alors ni de leur présenter des projets , ni de leur demander des grâces.
De ce nombre était spécialement le maréchal Augereau ; pendant la première heure après son diner, il tuait tout , amis et ennemis.
Je lui ai entendu dire un jour qu'il y avait dans l'armée deux personnes que le général en chef était toujours maître de faire fusiller , savoir : le commissaire ordonnateur en chef et le chef de son état-major. Us étaient présents l'un et l'autre; le général Chérin répondit en câlinant, mais avec esprit; l'ordonnateur ne répondit rien , mais il n'en pensa pix>bablement pas moins.
J'étais à cette époque attaché à son état-major, et mon couvert était toujours mis à sa table; mais j'y venais rarement, par la crainte de ces bourrasques périodiques; j'avais peur que, sur un mot, il ne m'envoyât digérer en prison.
Je Taf souvent rencontré depuis à Paris; et comme il me témoignait obligeamment le regret de ne m'avoir pas vu plus souvent, je ne lui en dissimulai point la cause ; nous en rimes ensemble ; mais il avoua presque que je n'avais pas eu tout-à-fait tort.
Nous étions alors à Offenbourg, et on se plaignait à l'ëtat-major de ce que nous ne mangions ni gibier ni poisson.
Cette plainte était fondée ; car c'est une maxime de droit public, que les vainqueurs doivent faire bonne chère aux dépens des vaincus. Ainsi , le jour même , j'écrivis au conservateur des forêts une lettre fort polie pour lui indiquer le mal et lui prescrire le remède.
Le conservateur était un vieux reitre , grand , sec et noir, qui ne pouvait pas nous souffrir, et qui sans doute ne nous traitait pas bien , de peur que nous ne prissions racine dans son territoire. Sa réponse fut donc à peu près négative et pleine d'évasions. Les gardes s'étaient enfuis , de peur de nos soldats ; les pêcheurs ne gardaient plus de subordination; les eaux étaient grosses, etc., etc. A de si bonnes raisons je ne répliquai pas ; mais je lui envoyai